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Traversée du désert et Métamorphose : magnifique création de maria-luise Bodirsky

Carnets de rêves est un espace consacré au cheminement intérieur, au partage et aux confidences autour des rêves.
Pour découvrir cette voie des rêves, ou pour aller plus loin dans la recherche de mieux être (avec soi, avec les autres, avec la vie), Carnets de rêves vous propose des citations, des vidéos, des  livres, des films, des partages de savoir ou d’expériences qui peuvent aider à approfondir notre regard sur nous-mêmes et à tendre vers une conscience aimante.

Certains auteurs comme CG Jung, Marie-Louise von Franz, Anne Baring, Jean Shinoda Bolen, Marion Woodman sont de précieux alliés dans cette découverte du monde intérieur.

Parfois les rêves nous livrent aussi de précieuses informations sur notre santé ; Stephen B. Parker en témoigne à merveille dans son livre Ame et crise cardiaque.


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Bretagne Quimper

Michael Cornwall : rêves et entente de voix

HearingVoices

Art: Sarah Jung

Il me semble que ce qu’on appelle « les voix » — les expériences auditives qui surviennent lors des états extrêmes — sont des expressions symboliques, composées de mots, illustrant l’affect qui découle d’une intense expérience émotionnelle.

Ce que l’on désigne par hallucinations auditives — qui sont parfois perçues comme des voix désincarnées — sont, à mon sens, la projection de cette puissance émotionnelle et symbolique jaillissante.
Je crois que les hallucinations visuelles sont des représentations symboliques qui proviennent également d’une expérience émotionnelle subjective.

En d’autres termes, l’émotion (la terreur par exemple) produit des visions, des images et des discours intérieurs sous forme de voix représentant la terreur.
Dans les rêves des personnes qui sont dans des états extrêmes et qui entendent des voix ou voient certaines choses, les personnages oniriques procèdent également des émotions. Une personne dont l’un des personnages oniriques est cruel a probablement une voix tyrannique d’une grande cruauté.
Les deux types de manifestations proviennent de l’expérience même de la cruauté dont la personne a été victime, mêlée de peur, de rage, d’impuissance, et qui est l’émotion-source de l’infinie puissance créatrice de la psyché et sa capacité à engendrer symboles, mots et images.

— Michael Cornwall, PhD (entretiens)

Site internet : michaelcornwall.com
Voir ses nombreux articles (en anglais) sur Mad In America, Science, Psychiatry and Social Justice


Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation de Michael Cornwall)

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification

Peur et confidence

Peur.jpg

Art: Yuryehu

Si le travail sur les rêves est aussi difficile que profond — et fait parfois si peur —, c’est peut-être bien parce que nous ne nous contentons pas de parler de ce qui se passe, mais que nous entrons littéralement en contact avec les différentes parties de notre être, quel que soit le visage qu’elles nous offrent.
Et parce que nous sommes en contact, nous sommes immanquablement touchés.

Nous sommes parfois attirés par ce travail parce que nous sentons instinctivement que nous avons là accès à un certain savoir et que nous allons enfin pouvoir nous comprendre, mais nous sommes parfois  fort surpris d’être invités à le vivre concrètement : c’est-à-dire à com-prendre, à prendre avec — et non plus à prendre sur nous comme nous l’avons entendu bien des fois, non pas à lutter contre ni à réprimer, cacher, nier, etc., mais à accueillir.
Tout cela ne va pas sans hésitation cependant : le système, qui régit notre vie quotidienne aussi bien que notre vie intérieure, craint le face à face ; et sa crainte repose souvent sur une question : s’il devait s’effondrer, sur quoi s’appuiera-t-on par la suite ? Tout comme dans la société, la hiérarchie est souvent le modèle qui prévaut dans le monde intérieur et le système des castes n’est pas si éloigné : telle attitude est méprisable et indigne de nous, telle émotion irrecevable et doit être tenue sous contrôle ou soumise à des obligations ou des décisions arbitraires.
La peur en est un exemple.
Face à elle, notre système de « valeurs » se met en branle, basé sur un simple postulat : nous ne devrions pas avoir peur. Aussi, lorsqu’elle survient, passons-nous du jugement le plus sévère aux reproches les plus amers. Nous devrions faire preuve de courage, pensons-nous aussi. Sans ménagement, il se peut même que l’on se force à agir ; malmenée, parfois renforcée par l’intuition en roue libre, la peur se transforme alors en panique… ce qui nous vaut en retour mille et une critiques supplémentaires.
A certaines occasions, la peur est viscérale autant qu’irrationnelle et semble appartenir à un quelconque cercle de démons, ou s’apparenter à quelque bête sauvage. Si l’on tente alors de s’exprimer, l’émotion est si intense que l’on en vient à bredouiller… ou bien les mots nous manquent. Et lorsque nous souhaitons exprimer quelque chose qui nous tient à cœur, faire face à ce piètre orateur est assez contrariant, d’autant plus contrariant que critiques et reproches ne sont pas loin : l’on blâme à la fois ce côté que l’on perçoit comme trop émotif… l’on ne s’en blâme pas moins d’être impuissants à lui venir en aide.
Mesurer l’intensité de l’émotion en appliquant un tel système de valeur n’aide pas. Pour pouvoir se dire, il est plus judicieux d’apprendre à percevoir les subtilités contenues dans l’émotion elle-même — et de les accueillir —, car à ces petites variations se rattachent certaines attentes.

Si nous devions toutefois faire preuve de courage, il me semblerait important de revenir au sens premier du mot. Courage dérive en effet du vieux français corage qui vient lui-même du latin cor et signifie cœur. Et avoir du cœur est véritablement ce qui nous est demandé dans ces conversations avec nous-mêmes, car c’est à cette condition que nous pouvons faire de la place, élargir le cercle, embrasser ce qui nous habite. La voie des rêves, dit Marie-Louise von Franz, est une voie d’amour.
La peur a sa place dans le dialogue intérieur, tout comme la tension, parfois terrible, qui l’accompagne. Elle n’est pas une ennemie que l’on est supposé combattre ou un paria qu’il nous faudrait tenir à distance, mais un quelque chose que l’on est gentiment invité à accueillir, un peu comme on accueillerait une amie. Elle peut alors s’exprimer, touchée par la place qu’on lui réserve et la bienveillance dont on fait preuve à son égard.
La peur a bien des choses à nous dire, en matière de protection et de limite par exemple, et son enseignement est aussi fort précieux sur bien des plans. Elle a simplement besoin d’une oreille attentive et d’une présence aimante.
D’histoires en anecdotes — de confidence en confidence — la peur nous permet peu à peu de remonter à la source, d’aller à la racine des choses, et de se remémorer sa naissance. Et petit à petit, l’enchevêtrement de pensées, les expériences passées et les croyances parfois héritées qui l’alimentaient cessent d’interférer avec le dialogue que nous tentons de rétablir avec nous-mêmes.
Je ne peux manquer de faire le rapprochement avec le mot anglais confidence qui signifie confiance. Quoi de mieux en ce sens que la libre expression de la peur pour retrouver l’assurance dont elle est paradoxalement grosse, mais aussi — et peut-être surtout —, pour renouer en amour avec cette part qui nous habite tous à un certain degré, pour nous soutenir et nous entr’aider.

— © Michèle Le Clech

W.H. Murray : l’engagement

nestJe ne résiste pas au plaisir de citer les mots de W.H. Murray qu’une amie a déposés dans ma mailbox (ma traduction) :

Jusqu’à ce que l’on s’engage, ce n’est qu’hésitation, la possibilité de s’en retourner et, toujours, l’inefficacité.
Au cœur de toute initiative (et création) est une vérité élémentaire — dont la méconnaissance fait avorter nombre d’idées et de projets extraordinaires : cette vérité, c’est qu’au moment même où l’on s’engage véritablement, la Providence se met en marche.
Toutes sortes de choses se produisent pour alimenter ce qui, dans d’autres circonstances, n’aurait jamais pu voir le jour. Un flot d’événements découlent de la décision, apportant leur lot d’imprévus, de rencontres et d’assistance matérielle dont personne n’aurait oser rêver.
J’aime infiniment les mots de Goethe :

Ce que tu es capable de faire ou rêves de faire, commence-le !
L’audace contient en elle talent, force et magie.

— W.H. Murry, The Scottish Himalayan Expedition

Le goût de la fraise

Fraise

Auguste Renoir : « Fraises », vers 1905

L’entrée dans la vieillesse donne parfois lieu à des moments de crise dont nous ne nous expliquons pas toujours la teneur. L’on sombre brusquement, et de façon répétée, dans quelque profonde mélancolie qui survient sans crier gare — du moins le croit-on — et s’intensifie au fil du temps. Cela est particulièrement vrai pour les hommes qui se tiennent éloignés de leur part féminine.
Un petit rêve, cependant, contient parfois la clé qui nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la profondeur. Il se peut en effet que la place que nous accordons à l’âme, au Féminin, au côté Yin de notre nature, ne soit pas suffisante, ou que l’accueil que nous réservons à ce côté manque singulièrement de chaleur.
Et dans un tel contexte, même si nous tentons de répondre à ses attentes — notamment au besoin de repos qui se fait de plus en plus sentir —, il se peut que certains contenus de l’inconscient fassent irruption, aidés par l’engourdissement de la conscience. Il peut s’agir par exemple de certains aspects de notre jeunesse que nous n’avons pas vécus. Réveillés dans certains lieux ou au contact de certaines personnes, ces contenus nous renvoient à l’époque où l’on aurait pu, ou l’on aurait « dû », où l’on aurait eu besoin de… Et ces revendications à retardement, assorties parfois d’une immense colère contre nous-même ou contre d’autres, réveillent elles-mêmes de profonds regrets et une nostalgie aiguë du passé.

Nous sommes alors pris dans un brassage de réflexions, de jugements extrêmement négatifs et de sentiments mêlés. Pour couronner le tout, la représentation que nous avons de la vieillesse se double du sourire narquois et du point de vue inconscient et infantile de la société actuelle, éprise d’un idéal de jeunesse.
La solitude aidant, ainsi que le tabou qui entoure la vieillesse, la bascule s’opère assez vite vers le puits de chagrin, et c’est alors une chute vertigineuse qui nous fait entrevoir le vide, le plomb de la dépression et parfois même les portes de la mort, générant agitation et panique.
Mais le rêveur aguerri sait qu’il doit revoir sa position : il sait toute l’importance de l’acceptation inconditionnelle de ce qui est… et il accepte l’étreinte de la Vierge noire…

A cette condition, et de façon surprenante, l’impression que la vie nous file entre les doigts se transforme.
Le temps semble suspendre son vol.
Chaque minute semble compter, qui donne au jour (et à la nuit) valeur d’éternité et à certaines rencontres un goût de fraise (1).
Le va-et-vient qui s’opère entre les rêves et la vie nous offre la possibilité de découvrir les petits déclencheurs qui s’assoient sur nos besoins véritables jusqu’à ce que, ayant compris ce qui sous-tend l’ensemble, l’on soit rendus capables d’ouvrir tout grand la porte à la tristesse et à la peur, conscients qu’elles en appellent au Consolateur et à la capacité d’être en amour avec soi. L’appétit de vivre s’en revient, le besoin d’être en lien, de contribuer et de faire sa part de colibri  aussi (2).

© Michèle Le Clech


(1) En référence à Alain in Propos d’un Normand, éditions Gallimard, 1952 : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
(2) En référence à Pierre Rabhi.

Sans mot dire

Quand l’eau dans la bouilloire est suspendue au-dessus du feu, les deux éléments sont en rapport l’un avec l’autre et il en résulte une création d’énergie (cf. la production de la vapeur). Toutefois la tension qui en résulte demande de la vigilance. Si l’eau déborde, le feu s’éteint et son énergie est perdue. Si la chaleur est trop grande, l’eau s’évapore et passe dans l’air. Les éléments qui sont ici en rapports réciproques sont en eux-mêmes ennemis l’un de l’autre. La plus grande prudence peut seule prévenir des dommages. (1)

Nicht raus, sonder durch !
C’est avec cette injonction de Jung qu’une de ses patientes se réveille un matin, elle qui, en rêve, tentait de s’extraire d’une marmite d’eau bouillante. En tant que psychiatre, initiateur de la psychologie des profondeurs, Jung savait en effet d’expérience que les épreuves ne doivent pas être surmontées, mais traversées. Autrement dit, il ne s’agit pas d’essayer de s’en sortir, mais de passer au travers.
Mais comment faire ?
Dans la plupart des situations, une image vaut mille mots, et c’est là que les rêves entrent en scène.
L’image du chaudron d’eau bouillante par exemple pourrait assez bien illustrer ces moments où nous sommes partagées entre la colère et les larmes, oscillant même parfois entre rage et  dépression.
Dans certaines circonstances particulièrement difficiles, il arrive que la colère enfle et que des larmes de rage et d’impuissance emplissent tout l’espace, tant (et si bien !), que le feu et l’eau des émotions se mêlant, l’on en vient littéralement à bouillir. Et cet état d’ébullition intérieur est parfois tel que le corps tout entier peut même se mettre à trembler.

Les rêves montrent souvent un animus déchaîné qui peut apparaître par exemple sous les traits d’un homme des cavernes, d’un géant, d’un taureau furieux, d’un groupe de malfrats… Contaminé par l’émotion — et tout entier dans la réaction —, empêtré dans ses interprétations et ses contradictions, l’animus semble n’avoir dans ces moments-là d’autre stratégie que celle de la terre brûlée. Toute son attitude semble dire : « Peu m’importe les conséquences » et une peur irrationnelle jaillit en nous devant les dégâts qui risquent inévitablement de se produire. Souvent amplifiée par une intuition galopante, cette peur vient paralyser toute action, corsant le bouillon.

Baigner dans pareil jus n’est pas du tout la tasse de thé de l’animus, aussi lui faut-il un ennemi. Qu’on l’empêche d’agir, il usera du verbe. Il trouve une oreille [un peu trop] compatissante et déverse une litanie de critiques, d’accusations, ou d’insultes, tantôt dirigées à l’encontre d’autrui, tantôt contre son propre camp… laissant au passage, en véritable vampire énergétique, son interlocuteur exsangue.
L’un des problèmes majeurs de l’animus en pareil cas, c’est qu’il est sourd… ce qui le rend naturellement imperméable à tout véritable échange au moment où, justement, il s’agirait d’en avoir un.
Il se sent d’ailleurs incompris.
Personne n’est capable de prendre toute la mesure de ce qui se passe.
Las, il dirige son arme vers l’intérieur et s’en prend au conscient qui s’effondre peu à peu sous les attaques. La spirale infernale commence : souffrance et larmes font redoubler l’animus de fureur. A défaut d’enflammer la situation au dehors, c’est l’enfer au dedans. C’est un peu comme si, réveillé par l’impuissance, le vent de l’esprit prenait plaisir à souffler sur ce qui est déjà un beau brasier, au cœur duquel de nouvelles armes se forgent, qu’il se plaît aussitôt à affûter : les paroles, doublées d’une langue bien acérée, peuvent être aussi tranchantes que des épées.

Si, en de pareils moments, nous sommes malgré tout capables d’osciller entre les contraires, sans jamais prendre parti, si nous laissons s’écouler la lave tout en acceptant d’être ballotées par les vagues de désespoir, si nous nous offrons l’espace nécessaire, un sursaut se produit bientôt et l’autre face du masculin apparaît. Quand bien même le chaos règne, le côté rationnel, la capacité à faire le tri et à envisager la situation de façon claire, précise, ordonnée, sont ses attributs. Observer, évaluer, ne plus réagir mais tenter d’agir en accord avec l’ensemble des valeurs — masculines et féminines —, c’est là son talent.
Tout au fond de l’enfer, un changement d’attitude survient. Entre l’eau, le feu et le vent, ça manquait singulièrement de terre. Qu’il soit intérieur ou pas, il n’est en effet pas de véritable échange sans quelque chose de concret à se mettre sous la dent. Broyer du noir ne nourrit pas vraiment, les jugements gratinés non plus. Revenir à la racine des choses ou méditer sur un rêve par contre…
Loin d’être nébuleux, le rêve a souvent les qualités de la Terre elle-même, comme la capacité de contenir le feu tout en abritant mers et océans. Grâce aux images, nous avons aussi accès à l’origine des choses et à nos véritables sentiments. Une autre face de la réalité se révèle alors, non celle que nous voulions voir au dehors, non celle que nos croyances sur nous-même ou sur les autres nous laissaient à penser, mais bien plutôt la vraie vérité comme le disait ma fille cadette lorsqu’elle avait 5 ans.
Ce qui est vrai, consistant, tangible, palpable… terre à terre.
Car derrière la fureur — et même si elles viennent réveiller d’anciennes blessures —, se cachent souvent de toutes petites choses, banales ou même insignifiantes pourrait-on croire, mais si précieuses à qui sait vraiment prêter oreille : un sentiment qu’on a laissé de côté, une valeur à laquelle on tient mais qu’on n’a pas respectée, une sensation qu’on a négligée…
… Ou un quelque chose qui tient parfois en une simple phrase dont on admet pourtant difficilement la teneur, comme par exemple : « Je n’en peux plus. »
Et non seulement je n’en peux plus, mais je ne peux pas souscrire à l’idée de me battre au risque d’empirer les choses  — même contre ce qui m’apparaît comme de l’exigence, de l’injustice, de la mauvaise foi, etc. La violence, on le sait, engendre la violence…
Je ne peux pas non plus changer les autres.
Mais je peux agir pour ce qui m’est cher.
Je peux préserver l’harmonie si chère à mon cœur tout en tenant compte de mes limites.
Je peux rendre compte plutôt que rendre gorge.
Je peux m’exprimer sans maudire, et je peux, comme la Terre, laisser à voir : les faits, n’est-ce pas, parlent souvent d’eux-mêmes…

— © Michèle Le Clech


(1) Yiking, Le livre des transformations, hexagramme 63, « Après l’accomplissement ».

Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin ; quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche alors à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin, mais surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offre le privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on s’en remet alors à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Et les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même, de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouver en soi.

— © Michèle Le Clech

Authenticité

BoisHal

Bois de Hal

Chaque fois que nous choisissons d’écouter, en nous accordant le temps et la bienveillance nécessaires, ce qui murmure — ou ce qui hurle — au plus profond de nous,  chaque fois que nous décidons d’accueillir et d’honorer nos sentiments véritables, il se peut certes que nous prenions un risque, celui de nous tenir en marge du groupe ou d’une relation, mais nous nous offrons surtout le luxe de l’authenticité chère à notre âme. En nous tenant au plus près d’eux, en nous y lovant, nous permettons à ces sentiments de livrer leur secret ou, formulé autrement, de dévoiler ce à quoi nous aspirons vraiment.

Nous enterrons en quelque sorte joyeusement la partie de nous qui a appris de ses ancêtres à ne pas faire de vagues et à rester « petite »… et nous osons enfin exprimer nos attentes. Et parce que nous avons, dans le même temps, cultivé le lien avec cette part masculine de notre être qui est en mesure de protéger nos valeurs, c’est d’une voix posée que nous exprimons ces attentes ; c’est aussi avec une toute nouvelle assurance que nous décidons d’agir, de ne pas agir ou de ne pas participer.

Si l’on en croit les rêves, de tels choix nous font progresser un peu plus encore vers notre essence féminine, ses creux et ses vallées, cet écrin de nature qui abrite le temple intérieur (qu’un rêve appelait aussi Château de recouvrance)… le cœur de l’être où se recueille la part d’humanité que tous nous abritons, et qui aspire à l’unité et à la paix retrouvées.
C’est ainsi que nous veillons, chacune à notre mesure, à l’équilibre du monde.

Dans ce domaine du Soi se rencontrent tous ceux à qui nous appartenons, chacun dont nous touchons le cœur, où « il n’y a aucune différence, juste une présence immédiate » (1).

— © Michèle Le Clech

(1) Marie-Louise von Franz, Reflets de l’âme
Voir aussi l’article de Carnets de rêves : CG Jung, la nouvelle religion