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Traversée du désert et Métamorphose : magnifique création de maria-luise Bodirsky

Carnets de rêves est un espace consacré au cheminement intérieur, au partage et aux confidences autour des rêves.
Pour découvrir cette voie des rêves, ou pour aller plus loin dans la recherche de mieux être (avec soi, avec les autres, avec la vie), Carnets de rêves vous propose des citations, des vidéos, des  livres, des films, des partages de savoir ou d’expériences qui peuvent aider à approfondir notre regard sur nous-mêmes et à tendre vers une conscience aimante.

Certains auteurs comme CG Jung, Marie-Louise von Franz, Anne Baring, Jean Shinoda Bolen, Marion Woodman sont de précieux alliés dans cette découverte du monde intérieur.

Parfois les rêves nous livrent aussi de précieuses informations sur notre santé ; Stephen B. Parker en témoigne à merveille dans son livre Ame et crise cardiaque.


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Bretagne Quimper

Le goût de la fraise

Fraise

Auguste Renoir : « Fraises », vers 1905

L’entrée dans la vieillesse donne parfois lieu à des moments de crise dont nous ne nous expliquons pas toujours la teneur. L’on sombre brusquement, et de façon répétée, dans quelque profonde mélancolie qui survient sans crier gare — du moins le croit-on — et s’intensifie au fil du temps. Et cela est particulièrement vrai pour les hommes qui se tiennent éloignés de leur anima.
Un petit rêve cependant, fort bienvenu, contient parfois la clé qui nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la profondeur. Il se peut en effet que la place que nous accordons à l’âme, au Féminin, au côté Yin de notre nature, ne soit pas suffisante ou que l’accueil que nous lui réservons manque singulièrement de chaleur.
Dans un tel contexte, même si nous tentons de répondre à ses attentes — et notamment au besoin de repos qui se fait de plus en plus sentir —, il se peut que certains contenus de l’inconscient fassent irruption, aidés par l’engourdissement de la conscience. Il peut s’agir par exemple de certains aspects de notre jeunesse que nous n’avons pas vécus. Réveillés dans certains lieux ou au contact de certaines personnes, ces contenus nous renvoient à l’époque où l’on aurait pu, ou l’on aurait « dû », où l’on aurait eu besoin de… Et ces revendications à retardement, assorties parfois d’une immense colère contre nous-même ou contre d’autres, réveillent elles-mêmes de profonds regrets et une nostalgie aiguë du passé.

Nous sommes alors pris dans un brassage de réflexions, de jugements extrêmement négatifs et de sentiments mêlés. Pour couronner le tout, la représentation que nous avons de la vieillesse se double du sourire narquois et du point de vue inconscient et infantile de la société actuelle, éprise d’un idéal de jeunesse.
La solitude aidant, ainsi que le tabou entourant la vieillesse, la bascule s’opère vers le puits de chagrin, et c’est alors une chute vertigineuse qui laisse entrevoir le vide, le plomb de la dépression et parfois même les portes de la mort, générant agitation et panique.
Mais le rêveur aguerri sait qu’il doit revoir sa position : il sait toute l’importance de l’acceptation inconditionnelle de ce qui est… et accepte l’étreinte de la Vierge noire…

A cette condition, et de façon surprenante, l’impression que la vie nous file entre les doigts se transforme.
Le temps semble suspendre son vol.
Chaque minute semble compter, qui donne au jour (et à la nuit) valeur d’éternité et à certaines rencontres un goût de fraise (1).
Le va-et-vient qui s’opère entre les rêves et la vie nous offre la possibilité de découvrir les petits déclencheurs qui s’assoient sur nos besoins véritables jusqu’à ce que, ayant compris ce qui sous-tend l’ensemble, l’on soit rendu capables d’ouvrir grand la porte à la tristesse et à la peur, conscients qu’elles en appellent au Consolateur et à la capacité d’être en amour avec soi. L’appétit de vivre s’en revient, le besoin d’être en lien, de contribuer et de faire sa part de colibri  aussi (2).

© Michèle Le Clech


(1) En référence à Alain in Propos d’un Normand, éditions Gallimard, 1952 : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
(2) En référence à Pierre Rabhi.

Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin et, quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin… surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement intérieur, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offrele privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on peut alors s’en remettre à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même et de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouer en soi.

— © Michèle Le Clech

Authenticité

BoisHal

Bois de Hal

Chaque fois que nous choisissons d’écouter, en nous accordant le temps et la bienveillance nécessaires, ce qui murmure — ou ce qui hurle — au plus profond de nous,  chaque fois que nous décidons d’accueillir et d’honorer nos sentiments véritables, il se peut certes que nous prenions un risque, celui de nous tenir en marge du groupe ou d’une relation, mais nous nous offrons surtout le luxe de l’authenticité chère à notre âme. En nous tenant au plus près d’eux, en nous y lovant, nous permettons à ces sentiments de livrer leur secret ou, formulé autrement, de dévoiler ce à quoi nous aspirons vraiment.

Nous enterrons en quelque sorte joyeusement la partie de nous qui a appris de ses ancêtres à ne pas faire de vagues et à rester « petite »… et nous osons enfin exprimer nos attentes. Et parce que nous avons, dans le même temps, cultivé le lien avec cette part masculine de notre être qui est en mesure de protéger nos valeurs, c’est d’une voix posée que nous exprimons ces attentes ; c’est aussi avec une toute nouvelle assurance que nous décidons d’agir, de ne pas agir ou de ne pas participer.

Si l’on en croit les rêves, de tels choix nous font progresser un peu plus encore vers notre essence féminine, ses creux et ses vallées, cet écrin de nature qui abrite le temple intérieur (qu’un rêve appelait aussi Château de recouvrance)… le cœur de l’être où se recueille la part d’humanité que tous nous abritons, et qui aspire à l’unité et à la paix retrouvées.
C’est ainsi que nous veillons, chacune à notre mesure, à l’équilibre du monde.

Dans ce domaine du Soi se rencontrent tous ceux à qui nous appartenons, chacun dont nous touchons le cœur, où « il n’y a aucune différence, juste une présence immédiate » (1).

— © Michèle Le Clech

(1) Marie-Louise von Franz, Reflets de l’âme
Voir aussi l’article de Carnets de rêves : CG Jung, la nouvelle religion

Prêtresse de l’ombre

Dervish

Art: Canan Berber

Spiritualité, élévation, illumination…
Je ne peux vous suivre, voyez-vous, ces mots me donnent le vertige.
Je suis une plante de l’ombre, je me plais en compagnie des arbres. J’adore les sous-bois, leurs mousses tendres et leur côté feutré.
J’aime aussi les nuages qui jouent avec la lumière et qui, parfois, obscurcissent mon ciel. C’est souvent signe qu’il va pleuvoir. Ou bien pleurer.
Et j’aime l’eau qui ruisselle et puis l’eau dormante et la rosée du matin… la rivière qui chante, la vague qui me berce et celle qui submerge.
Et j’aime le chuchotement du vent, celui qui souffle les bougies ou qui ravive les braises, qui balaie les feuilles mortes ou rafraîchit l’atmosphère quand les esprits s’échauffent.

J’aime aussi la terre…
Mater… Ma Terre Mère, la Vierge noire, toujours enceinte (1).
C’est avec délice que je plonge mes racines dans l’humus de Gaïa, pour me relier à Elle. Et plus elles vont profond, plus elles se ramifient comme des branches vers un ciel intérieur, et plus je me connecte aux autres « plantes », de manière invisible, souterraine, dans un web naturel.
Cette interconnexion a de tout temps existé. C’est l’un des nombreux cadeaux du Féminin. Il y a en effet tant de façons d’être en lien, tant de medias pour communiquer.
Et le Verbe tumultueux ne fait pas toujours partie de la liste.
Gaïa a ses muses et ses canaux de diffusion : la visite d’une amie est annoncée en rêve, la mort d’un être cher par un oiseau qui frappe à la fenêtre de façon insistante, la réponse à une énigme s’impose sous forme de vision… Avertit-Elle en rêve qu’une de ses filles-biche est blessée, voici que l’on découvre, comme pour mieux souligner notre état intérieur, une jeune biche en ouvrant nos volets. Alors que nous étions un jour rassemblées en son nom, je me souviens d’une belle brochette de goélands qu’Elle avait dépêchés (les oiseaux sont traditionnellement attribués à la Déesse) et qui, par leurs cris, avait gentiment fait écho aux bavardages incessants. Il arrive aussi que nos amis ailés accompagnent haut dans le ciel la ronde des idées. Un jour, confortablement installée dans le jardin, je brodais le motif d’un papillon et l’ai vu se poser sur le dos de ma main, comme s’il prenait vie.
Quant au hasard, il est sans doute son meilleur serviteur : qui mieux que lui, sait faire asseoir à vos côtés, dans un bus, la personne idéale pour délivrer LE conseil qui  permettra de financer les études dont vous rêviez ?

Nombre d’entre nous connaissent ce genre de choses.
La Déesse fait partie de nos vies et croise chaque jour notre chemin, tantôt laide, effrayante ou repoussante à nos yeux, tantôt éblouissante, resplendissante, majestueuse. Invisible aux yeux de certains et pourtant si présente, Elle revêt mille formes, appelons-les synchronicités, signes, coïncidences…
Nous avons cruellement besoin d’Elle aujourd’hui qui, par sa simple présence, sait apaiser l’angoisse sans nom que pilules ou vacarme ambiant tentent de couvrir : je L’ai vue revêtir l’apparence de la lune, se mirer dans l’eau… et la peur alors se dissiper devant tant de beauté.
Tous ceux qui s’aventurent sur les chemins de l’âme connaissent sa magie. Et pour ceux qui l’auraient oubliée, il suffit de fermer les yeux et d’écouter le murmure du vent ou celui du silence

Ma Reine m’alimente au gré de ses saisons, que certains appellent humeurs. Les années, les mois, et même les jours d’une vie semblent avoir leurs saisons.
A ses heures, je puise dans ses entrailles une nourriture sans pareille qui me remplit de tant d’énergie et de bien-être que j’aime à produire et à offrir ce qui, en moi, ne peut faire autrement que de fleurir et de porter fruit. Et tout lui est profit, de l’embryon de projet aux pensées tardives.
Et puis le vent tourne…
Toutes mes envies, toutes les représentations que je peux avoir, toutes les idées que je me fais encore sur l’individuation, le passé, le futur et toutes les autres choses, me sont arrachées une à une.
Les représentations et les concepts, Elle n’aime guère.
Son enseignement : « Vis-le ! »
… C’est-à-dire : « Meurs. »
Elle me retire alors toute sève et me confie à Hadès, me condamnant aux enfers et au froid de l’hiver.
Elle m’enferme, pour mieux me libérer, et garde jalousement les clés.
Elle, le Ravin du Monde qui m’invite à ses heures en son sein obscur, là où le vide est si terrifiant que la seule chose qui me vient à l’esprit c’est : fuir… Fuir, fuir ces contrées inhospitalières à toutes jambes et à tout prix, résister coûte que coûte à son invitation.
Mais, du fond de ma mémoire qui sait l’exquise majesté de la nuit, l’une ou l’autre prêtresse de l’ombre murmure…
— « Ne crains pas, surtout ne crains pas… »
Alors, quelque chose lâche prise, et je comprends qu’Elle me veut encore un peu plus semblable à Elle, pour mieux accueillir ce qui vient. Et en effet, du cœur même de l’abîme et de la vacuité, se présente quelque chose de nouveau, venant de l’extérieur ou de l’intérieur, c’est selon.
De petite mort en petite mort, j’apprends.

Je vous entends aussi parler de droiture et de rectitude…
Elle ? Elle danse.
Sans cesse Elle danse.
Et Dieu que j’aime ses courbes, ses ovales, ses circonvolutions, ses spirales.
Amour divin, dites-vous ?
Oui. Mais que diable le cherchez-vous dans les hauteurs quand Elle n’attend qu’un simple « oui » pour que l’Amour entoure et pénètre tendrement votre cœur ?

— © Michèle Le Clech


(1) Cf. Marion Woodman, La Vierge enceinte : un processus de transformation psychologique

La haie d’épines

EpinesEn attendant que les hommes « cessent de laisser leur système de défenses détruire leurs relations (1) »,  certaines femmes sont tenues de vivre avec les blessures qui leur ont été infligées par ces mêmes hommes — parfois même par leur propre père.
Pour ces femmes, une haie d’épine infranchissable semble avoir depuis toujours entouré le cœur blessé de cet homme qu’elles appellent Papa. De façon répétée ou soudaine, une sorte de malédiction s’abat sur elles comme elle s’est abattue un jour sur lui : les coups pleuvent, les humiliations, rage et menaces emplissent l’espace… Celles d’entre nous qui ne connaissent pas les coups ne peuvent pour autant se soustraire toujours aux vapeurs toxiques qui s’échappent hors la haie et se répandent alentour… Un infini mal-être s’installe — que la haie d’épines s’empresse également d’entourer.

Fort heureusement, les rêves agissent comme un contre-poison… ils sonnent même parfois comme un désenvoûtement à qui se sent maudite. Et quand bien même la haie d’épines se serait transformée en une sombre et vaste forêt, c’est parfois à coup de bulldozer qu’ils se frayent un chemin (2). Mais ce qui pourrait sembler radical est cependant ressenti comme un soulagement : les choses s’éclaircissent et un passage dans ce qui était depuis toujours envahissant, étouffant, et surtout inabordable, est enfin possible. Dans la vie courante par exemple, il est parfois de ces quartiers qui semblaient contaminés ou maudits et dans lesquels l’on ne pouvait se rendre qu’avec un étrange et déplaisant frisson ; parce qu’ils réveillent une sourde angoisse, il nous était impossible de nous en approcher sans risquer de perdre le peu d’équilibre qu’à grand prix parfois l’on avait pu retrouver.
Il en est malheureusement parfois de même sur le plan intérieur.

Mais c’est sans compter sur les rêves, qui revisitent ces zones de la psyché jusqu’à les réhabiliter.
Les rêves mettent également en lumière le courage et le sang-froid dont nous avons dû faire preuve en tant que filles pour survivre — et parfois extrêmement jeunes. Ils montrent aussi à quel point, dans cette entreprise, le sacrifice aura été grand. L’impassibilité et le sang-froid par exemple ont en effet pour prix la spontanéité et l’insouciance…  malheureusement parfois aussi l’idée même de la paix un jour retrouvée.
Pour devenir ce que l’on appelle une femme libre, il nous sera demandé de prendre toute la mesure de ce qui a été, jusqu’à faire face à ce père et aux modes de comportement qu’il a pu adopter. Car ce qu’on lui reproche s’exerce malheureusement aussi pour part au fond de nous et continue de nous heurter, de nous emprisonner, de nous leurrer — par exemple à travers un discours négatif qui passe en boucle ; nous avons beau avoir quitter la maison familiale, la même ritournelle se fait parfois entendre.
La bonne nouvelle, c’est ce que  nous offre ce face à face : la clé de la liberté.

© Michèle Le Clech


(1) En référence à l’article de Boysen Hodgson, The New Macho, publié sur le site de ManKind Project.
(2) Clin d’œil au livre d’Etienne Perrot, Quand le rêve dessine un chemin, éditions La Fontaine de Pierre, 2011.
(3) Voir l’article de Carnets de rêves :  Les nouveaux machos

Dreamstorming

grainesEn matière de créativité vous avez peut-être entendu parler du concept de « brainstorming » ? (mot anglais signifiant littéralement « tempête de cerveau » traduit en français par remue-méninges). Il s’agit de laisser les idées, les pensées et les images vagabonder librement avec l’espoir qu’elles conduisent à de nouvelles solutions d’un problème épineux.
Combien d’entre nous ont déjà considéré les possibilités du « dreamstorming » ? Non seulement notre esprit de rêve a une capacité mystérieuse de trier un grand nombre de détails, mais il traite également du matériel d’une façon qui n’est pas limitée par les règles habituelles de la logique et peut ainsi suggérer des solutions parfois très nouvelles et innovantes.
Quand nous sommes frustrés par un problème dans notre vie nous risquons de nous retrouver dans une ornière, ou de faire des allers-retours à travers le même terrain connu mais improductif.
Dans les rêves, il semble que nous pouvons presque flotter, comme un colibri ou voler en arrière, de haut en bas ou latéralement, afin de voir le problème qui nous met dans l’impasse, sous un angle nouveau ou avec une nouvelle perspective.

— Extrait de l’article Les rêves : une source de créativité infinie paru sur le blog Les grands rêves

Les nouveaux machos

TrueLove

Pensez à toutes les horreurs et toutes les cruautés diaboliques que les hommes depuis la nuit des temps ont infligées à leurs frères. Cela doit venir à vous, dans votre cœur. (1)
— CG Jung

Parce qu’il s’est vu dénaturé au fil des siècles, l’archétype du guerrier se vit dans nos sociétés via le culte du héros. En conséquence, et selon l’expression de Boysen Hodgson (2), l’antique guerrier spirituel ressemble davantage aujourd’hui à un soldat de fortune.
Et les combats et les guerres, qui naissent de l’interprétation erronée de cet archétype, laissent dans l’âme des hommes des blessures telles que beaucoup d’entre eux sont de véritables écorchés vifs. Sensés être des héros, ils n’auraient d’autre choix qu’une immense solitude intérieure, assortie d’un seul credo : « Sois fort ».

Les hommes, poursuit Boysen Hodgson, pataugent dans le bain d’une masculinité particulière, inconscients de l’extrême toxicité de ce bain, néfaste non seulement pour eux, mais également pour tous ceux (et ce) qui les entourent.
« Aidés » par une éducation qui encourage la dualité — et donc la séparation d’avec l’autre, l’égoïsme, la performance, la domination et l’exploitation —  beaucoup sont isolés, démunis, et leurs plaies restent à vif, faute d’espaces propices au partage et à la guérison. Laisser les autres s’approcher signifierait s’infliger des souffrances supplémentaires, aussi pénibles qu’inutiles. De ce fait, colère, rage et violence, mauvaise humeur ou mutisme, addiction (au travail, au sport, ou à diverses substances), sont parfois les seuls outils dont dispose l’homme d’aujourd’hui pour maintenir les autres à distance, pour les protéger certes parfois, mais malheureusement parfois aussi pour se décharger lui-même d’un trop lourd fardeau… ou entourer la partie blessée d’un mur infranchissable.

En pleine crise identitaire, les hommes seraient selon Robert Bly des semi-adultes. Et si les stratégies qu’ils adoptent ont à leurs yeux vocation à les protéger, elles les conduisent bien plutôt à léguer à leurs descendants, et de façon répétée, une semblable immaturité— tout particulièrement sur le plan émotionnel, avec toutes les blessures, les souffrances et l’insoutenable isolement qu’elle engendre, en soi et autour de soi.
Un lourd passé familial fera souvent de leurs fils et de leurs filles les héritiers et les victimes de traumatismes qui se répètent de génération en génération, et un tel passé leur laissera, outre des questions sans réponse, une souffrance intérieure aiguë qu’ils ne peuvent ni s’expliquer ni apaiser.
C’est la raison pour laquelle, dans les années 80 aux Etats-Unis, Robert Bly a lancé le Men’s Movement, initiant des groupes (réservés aux hommes) qui leur offraient la possibilité de partager leurs difficultés et de se soutenir mutuellementGrâce à d’autres initiatives, comme le ManKind Project, une partie de la nouvelle génération d’hommes est aujourd’hui bien différente. Si vous avez la chance de croiser le chemin de l’un de ces new machos (3)férocement, délicieusement optimistes, bienveillants et ouverts, vous goûtez à l’une de ces conversations adultes et responsables d’un homme qui ne craint ni de faire face à l’ombre du masculin ni de revendiquer — et surtout d’incarner — d’authentiques valeurs qui vont bien au-delà des genres.

Ces new machos réhabilitent l’archétype du guerrier, mais aussi de l’amant, du roi, et de celui qu’on qualifiait auparavant de « sorcier ». Ce qui était d’ordinaire caché, réprimé ou nié — et donc vu à l’extérieur comme un ennemi  —, ne fait plus l’objet d’une autre guerre à livrer ni de la croyance que tout est sous contrôle : les seuls démons de ce monde sont désormais ceux qui grouillent dans leur propre cœur et c’est là que se livrent tous leurs combats (4).
Une constatation aimante émerge face à l’autre : « Je suis aussi cela. »
Le devin voit le futur, comme l’homme sage les germes (les conséquences de certains actes) et offre ainsi une plus large perspective. Il permet d’éviter le piège de la peur devant l’énorme tâche à accomplir ou la crainte de retomber entre les griffes de ce à quoi on tente précisément d’échapper : « Moi d’abord ; les autres je m’en fiche. » Le devin sait aussi  la croisée des chemins, située entre un passé dont on ne veut plus et un futur qui s’écrit lentement, pas après pas, un lieu de transition et d’extrême inconfort qui, de tout temps, a été synonyme de danger.
Le guerrier  pacifique est toutefois capable de supporter la tension des contraires.
Il sait aussi poser de claires limites et n’hésite pas à trancher, à choisir, à refuser ; dit autrement, il sait « mettre un terme », tout en respectant la vie. Ce guerrier veille aussi sur le chaudron alchimique là où s’exprime le côté non rationnel de l’homme, le lieu de toutes les blessures, de tous les chagrins, de tous les traumas… et de tous les désirs. Et il ne craint pas de solliciter ses frères quand cela devient vraiment « chaud » et qu’il a besoin de soutien. Ce chaudron, cet athanor, ce calice, est plus que jamais requis aujourd’hui et nous sommes tous — hommes comme femmes — invités à en chercher un… et peut-être même un jour à en former un. Grâce à un tel conteneur, l’homme peut enfin décroiser les bras qui faisaient jusqu’alors barrage à l’expression et aux mouvements de son cœur. Il passe d’une image du mâle, aussi inatteignable que souhaitable, à celle d’un tout autre genre : celle de l’amant qui honore et sert désormais la communauté sans s’oublier lui-même. Il a cette extraordinaire capacité à mettre du « et » là où la seule option était jusqu’alors le « ou ».
Quel homme es-tu véritablement se demande-t-il ? Que dois-tu traverser pour le découvrir ? Es-tu prêt à t’ouvrir à la diversité et à t’exposer au challenge que cela représente jusqu’à ce que tu sois rendu capable de voir que nous sommes et semblables et différents ? Es-tu prêt à revisiter ton histoire — et même l’Histoire et ses institutions, voir ce que les hommes ont réellement bâti et reconnaître toute l’horreur de certaines actions ?
Toutes ces choses peuvent-elles tenir dans ton viseur sans que tu fasses des autres une cible — et sans devenir toi-même cette cible au risque de basculer dans la honte ou te sentir diminué ? Es-tu prêt à écouter, à partager et à apprendre de ceux qui ne sont pas comme toi ?
Pour Boysen Hodgson, ce sont là des questions qu’il est important de se poser (5).

Peu à peu, l’Amour est ce qui règnera dans la psyché, véritable monarque et maître des métamorphoses. Il fait du roi un amant qui veille sur le trésor et chérit ce qui est avenir — un roi qui est également et avant tout un serviteur. Il unit en lui les contraires et le Féminin, qu’il porte aussi en lui, il le sert, quel que soit le visage qu’il lui offre : Dame l’âme, femme ou Nature, c’est égal. Le calice et l’épée deviennent les attributs qui lui permettent de veiller sur le royaume, intérieur comme extérieur, guidé par ce qui fait sens dans sa vie.
Où en sommes-nous aujourd’hui dans ce changement de paradigme ? Peut-être entre les moqueries et les attaques, dit Boysen Hodgson, s’inspirant d’un des discours du syndicaliste américain Nicholas Klein  :

D’abord ils vous ignorent. Ensuite, ils vous ridiculisent. Puis, ils s’en prennent à vous et vous incendient.
Plus tard, ils érigent un monument à votre nom.
(6)

Les femmes reconnaîtront dans ce nouveau macho, l’émergence du masculin authentique qui se prépare également au sein de leur psyché à travers les prises de conscience successives des agissements de l’animus.

© Michèle Le Clech


(1) CG Jung, Le Livre Rouge, Liber primus : « Descente aux enfers vers l’avenir »
(2) Boysen Hodgson,
(3) En référence à l’article de Boysen Hodgson, The New Macho, publié sur le site ManKind Project.
(4) Inspiré des paroles de Ghandi.
(5) Boysen Hodgson: « Conscient Masculinity », une interview de Dustin Urban.
(6) Ma traduction