On achève bien les chevaux

Michelle Grant

Indigo Night by Michelle Grant

Il y a quelques mois, une amie me racontait qu’elle avait pris l’habitude de se rendre dans la prairie voisine les jours de beau temps.
Elle avait pu observer que lorsqu’elle était stressée les chevaux du centre équestre ne l’approchaient pas, tandis que lorsqu’elle lisait ou méditait tranquillement, ils s’approchaient parfois tout près, l’un d’eux posait même parfois sa tête sur son épaule, et ils restaient là, sans bouger, pendant leur temps de sieste.

Elle avait également constaté que les moments où on les sellait correspondaient parfois aux périodes où, précisément, ils s’apprêtaient à prendre du repos.

Qu’en est-il de nous ?
Lorsque nous nous mettons en selle, sommes-nous vraiment en lien, à l’unisson avec notre corps, ce noble animal ?
Ou perdons-nous de vue les besoins qu’il exprime ?
Avons-nous cessé de respecter ses rythmes ?
Parfois, on s’emballe, on parle vite, on rue dans les brancards, bousculant les plus faibles, renversant les arguments, imposant une cadence infernale ; des chevaux, nous en avons sous le capot, et c’est à cent à l’heure que nous vivons, faisant vrombir notre moteur par des mots ronflants ou un ton aux relents de colère qui pollue l’espace.
Quel que soit le terrain, et souvent sans nous en rendre compte, nous aussi sommes capables de piétiner ce qui se préparait à sortir de terre : idées nouvelles, initiatives, sentiments délicats, besoin de silence, lenteur et harmonie…

Parce que nous avons perdu le lien avec l’homme « sauvage » — et sans nul doute devrions-nous plutôt parler d’homme noble, respectueux de la nature et de ses rythmes — contrarier notre nature animale est quelque chose que nous faisons très souvent.
Ce n’est parfois qu’après de longues années de séparation d’avec notre monture que nous renouons avec elle qui, dans notre inconscience, vivait jusqu’alors une vie de négligences et de contraintes, sa nature niée et ses besoins insatisfaits.

On réalise soudain que l’on a sacrifié longtemps à la la compétition et à la performance sans reconnaître ni respecter le rythme naturel de ce grand travailleur chez qui alternent activité et repos et si, d’aventure, cette nature se braque ou exprime simplement quelque inconfort, nous posons davantage d’exigence, niant la réalité. A l’inverse, on a pu aussi lui refuser tout exercice.

Notre corps se raidit ou frémit parfois, le cœur battant la chamade, aussi sensible qu’un étalon, aussi craintif.
Mais dans nos sociétés, la sensibilité et la peur ne sont pas recevables (ils sont pourtant un enseignement capital).
On nie donc nos sensations, on supprime donc nos sentiments.
Froidement.
On achève bien les chevaux.

Plus tard, nous nous étonnons : d’où viennent donc ces comportements d’évitement qui nous habitent de plus en plus fréquemment ? Ces insomnies, ces cauchemars, ces douleurs et ces tensions ici et là qui finissent par devenir chroniques ? Pourquoi donc cette envie de mordre ou de blesser ceux qui nous entourent ?
La nature maltraitée se révolte.
A juste titre.
Elle témoigne d’un besoin de repos, de calme, de soin, d’écoute et de reconnaissance.

Dans nos fantasmes les plus fous, nous ne laisserions jamais un animal mourir de faim, nous ne l’empoisonnerions pas, nous ne l’épuiserions pas comme nous le faisons de notre propre corps. Il faut être particulièrement conscient pour reconnaître, nourrir et prendre soin de ce noble animal(1).

— © Michèle Le Clech


(1) Marion Woodman, Leaving My Father’s House, Shambhala, 1992
voir aussi : Marion Woodman « Le corps, ce noble animal« 


 

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2 réflexions sur “On achève bien les chevaux

  1. legouic dit :

    Nous n’avons pas appris à écouter notre nature profonde qui respecte notre corps …C’est un chemin à faire indispensable pour nous respecter en tant qu’ êtres humains et aussi pour entendre les plaintes de la terre, de la mer .. du vivant qui nous habite et que nous habitons . Entendre et ensuite prendre la route de la guérison des douleurs multiples .. oui » la nature maltraitée se révolte »

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