Marion Woodman : analyse jungienne et addiction

 

MarionWoodmanL’analyse jungienne, les troubles alimentaires et le « Grand œuvre »
Voici le tout premier d’une série d’entretiens avec une brochette d’analystes jungiens contemporains.

À l’âge de 81 ans, avec plus de 500.000 livres édités, Marion Woodman fait office de sage dans le domaine de la psychologie jungienne. Leader dans la psychologie et la spiritualité des femmes, et pionnière dans le travail avec le corps et les rêves, elle a profondément influencé la vie intérieure de nombreuses personnes, y compris la mienne.
Marion Woodman est l’une des premières à avoir appliqué les concepts jungiens aux troubles alimentaires et à avoir fait le lien entre l’addiction et le désintérêt de notre culture pour le « Féminin ».

Pour devenir analyste jungienne, Marion Woodman a emprunté des chemins de traverse. En 1968, alors professeur d’anglais dans un lycée canadien, à la recherche de nouvelles perspectives qui feraient sens, elle est partie en Inde à la recherche d’un maître spirituel qu’elle ne parvient pas à trouver.
Plus tard, lors d’un congé sabbatique en Angleterre, un ami lui a recommandé un analyste jungien de 78 ans, E. A. Bennett. Selon ses mots : « La rencontre m’a totalement transformée. »
Prenant congé de l’enseignement, Marion Woodman s’est alors inscrite à l’Institut Jung de Zurich où elle a entamé un parcours pour devenir analyste.
Je l’ai récemment rencontrée chez elle, en Ontario, où elle vit avec son mari, le Dr Ross Woodman, professeur d’anglais.

— Pythia : Quelle est la différence entre l’analyse jungienne et une approche psychologique plus classique ?

— Marion : L’approche jungienne parle à l’âme. Dans une analyse jungienne, vous essayez de savoir qui vous êtes vraiment en travaillant sur vos rêves et en vous ouvrant  à l’inconscient. Plus vous travaillez avec le rêve et  l’inconscient, plus vous honorez ce dernier, plus vous le comprenez et plus il vous comprend. Lorsque vous développez une relation avec la psyché de cette façon, vous apportez peu à peu cette énergie dans la vie et dans vos relations.

— Pythia : Votre contribution exceptionnelle à l’œuvre de Jung a été d’explorer les troubles alimentaires sous leur aspect symbolique. Vous dites même que les addictions ont un sens. Pouvez-vous en dire plus à ce sujet ?

— Marion : J’aime travailler avec les addicts parce que je l’ai moi-même été [Marion Woodman a souffert d’anorexie à une époque]. J’étais plutôt tournée vers la spiritualité ; je pouvais suivre un régime jusqu’à être affamée, et me gaver ensuite. Grâce à l’analyse jungienne, j’ai commencé à comprendre que l’addiction est le symptôme de quelque chose de beaucoup plus profond. Une personnalité dépendante se focalise sur quelque chose de concret — comme un gâteau au chocolat — et ne voit pas que l’envie de sucré est en fait un besoin d’amour ou de douceur. Au lieu de manger un gâteau au chocolat entier, cette personne pourrait donc se demander : « Comment pourrais-je obtenir cette douceur sans manger de gâteau ? Qu’est-ce qui nourrirait mon âme plutôt que mon corps ? J’ai faim, mais ai-je faim de sucre ou d’amour ? » Elle pourrait aussi nourrir son âme en écoutant un magnifique morceau de musique, en faisant une promenade, ou même en allant voir un film qui nourrirait son imagination. Cette façon de voir fait ressortir le sens plus profond que recèlent nos dépendances.

— Pythia : Vous avez dit que ramener les valeurs féminines dans notre culture est le « Grand Œuvre ». Mais qu’est-ce exactement que le « Féminin » ?

— Marion : Je dirais qu’il est, fondamentalement, l’amour de la nature, et la croyance que le corps fait partie de la nature telle que nous la voyons à l’extérieur, dans les bois ou les rivières. Le Féminin accorde de la valeur à la spontanéité et à la lenteur, honore la réalité intérieure, et valorise les sentiments sans les réprimer brutalement en les taxant d’insensés ou de « trucs de mauviette ». Ceux qui suivent la voie du Féminin choisissent de faire telle ou telle chose parce qu’elle a une réelle valeur, parce qu’ils l’aiment et qu’ils peuvent donc carrément y investir leur énergie. Qu’ils soient hommes ou femmes, les questions qui les guident sont : « Est-ce que ça a de la valeur pour moi, personnellement ? Est-ce ça vaut la peine d’y mettre mon énergie et de faire l’effort ? Est-ce que c’est ce que je suis vraiment ? » C’est une façon de faire différente, plutôt que de se colleter avec quelque chose quand le cœur n’y est pas. Mais vivre à partir du cœur dans cette société demande du courage.

— Pythia : L’imagerie archétypale est au cœur de l’œuvre de Jung. Cela se voit dans les peintures qu’il a fait de son voyage intérieur et qui sont dans son journal intime, Le Livre rouge. Que pensez-vous de la publication de cet ouvrage ?

— Marion : C’est extraordinaire d’avoir accès au monde intérieur de l’homme qui a pris conscience du pouvoir des images. Sans les images et l’imagination, le monde est desséché. Lorsque nous nous sommes habitués à nos rêves, notre corps réagit comme un instrument de musique. Les images sont des photos de l’âme et peuvent être utilisées pour relier le corps et la psyché — on peut intégrer le corps tout entier en travaillant avec eux.

— Pythia : Pourriez-vous me donner l’exemple d’une image de guérison de l’un de vos rêves ?

— Marion : J’ai été gravement malade récemment. Alors que j’étais au plus mal, j’ai rêvé qu’un corbeau, au bec énorme, entrait par la fenêtre. Il a atterri sur mon ventre et a commencé à arracher la peau. Le corbeau essayait d’extirper la maladie avec son bec pointu. Parfois, je dois l’avouer, j’ai eu cette attitude envers mon corps : tu dois être mince, ou tu dois être bien. Dans le rêve, j’ai compris que tant que j’étais hostile au corbeau, je serais vraiment malade — mais, en l’apprivoisant, j’aurais un allié. Donc (dans le rêve), je lui ai parlé doucement, j’ai essayé de le calmer, et il s’est calmé. Grâce à ce rêve, j’ai compris que je devais apporter de l’amour et me concentrer sur cette partie de mon corps — et c’est la raison pour laquelle je suis assise ici dans ce fauteuil aujourd’hui.

— Interview de Pythia Pey (auteure de American Icarus: A Memoir of Father & Country and America on the Couch et  America on the Couch: Psychological Perspectives on American Politics and Cultureparue dans The Huffington Post en novembre 2011 sous le titre Jungian Analysis, Eating Disorders and ‘Great Work’
by courtesy of Pythia Pey
Traduction : Michèle Le Clech
Relecture : Nelly Delambily

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Traduction mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification

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