Toni Wolff : prémonition

CGJungToniWolffToni Wolff eut une prémonition, un avertissement de l’inconscient quant aux difficultés à venir. Le message lui vint sous la forme d’un rêve. Dans un rare moment d’authenticité, elle partagea son rêve en public lors de sa conférence au Club de psychologie analytique de Londres, le 11 avril 1934. Elle confia au groupe que, vingt ans plus tôt, en 1915, elle avait rêvé d’un groupe d’hommes qui creusaient un trou dans le plancher de son bureau. Ils creusaient de plus en plus profond, et elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas de simples ouvriers, mais des fossoyeurs, et qu’ils creusaient sa tombe.

Toni précisa qu’à l’époque du rêve, elle  venait de transformer la chambre de sa sœur Susi, inoccupée depuis son mariage avec Hans Trüb, en un bureau destiné à ses recherches en psychologie. Susi et Hans se sont mariés le 10 août 1915, et le rêve de Toni a dû avoir lieu à cette époque. Lors de sa conférence, elle proposa une interprétation du rêve : il annonçait que son implication dans l’étude de la psyché la conduisait vers une mort intérieure. Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. Malgré sa foi dans la véracité de l’inconscient, elle déclara au groupe qu’il y a des moments où nous devons simplement nous méfier d’une interprétation trop littérale de l’inconscient.

Un tel rêve, ajouta plus tard Toni Wolff, ne met pas en avant ce que nous voulons entendre, mais ce qui s’avère vrai. L’inconscient, insista-t-elle, ne se soucie pas de ce que nous ressentons : il  présente des faits, non des conjectures ; il ne s’adapte pas à nos désirs personnels. Toni choisit de ne pas tenir compte du message de son rêve et de poursuivre sur la voie qu’elle avait choisie, la voie qu’elle sentait en adéquation avec l’appel intérieur qui était le sien. Chacun de nous, dit-elle, doit assumer le fardeau de sa propre psyche et la responsabilité des choix que nous avons faits.

En réfléchissant à la vie de Toni Wolff des années plus tard, Johanna Meier fit cette remarque : « Elle a sacrifiée sa vie à son travail. » De façon émouvante, le mari de Johanna, C.A. Meier, collègue de Toni Wolff, partage les mêmes impressions : « Elle a refusé une vie terre-à-terre pour le royaume de l’âme. » Pour décrire Toni, il utilise la même image que celle de son rêve, l’image de la tombe, et poursuit en disant : « Toni Wolff a vécu pour l’âme et à travers elle — fidèle jusqu’à la tombe. »

Peu de temps après la mort de Toni Wolff, Irene Champernowne rêva qu’elle voyait Jung insister pour que Toni joue du piano pour lui, bien que la tâche soit beaucoup trop difficile à cause de ses mains, déformées par l’âge et l’arthrite. Elle jouait malgré tout. Pour Irène Champernowne le rêve montrait que Jung avait trop attendu de Toni sa vie durant : « Jung utilisait énormément Toni pour ses recherches et elle a beaucoup souffert ; même si elle était toute disposée à sacrifier sa vie pour cela — totalement. »

— Nan Savage Healy, Toni Wolff & C.G. Jung, A Collaboration, « Analytical Transference »

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7 réflexions sur “Toni Wolff : prémonition

  1. Anonyme dit :

    « Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. »

    On peut dire que d’une façon, en maintenant son choix de dévotion à l’âme, elle n’en pas tenu compte. Mais ne peut-on dire également que d’une autre façon elle en a tenu compte : c’est à dire qu’elle a maintenu ce choix de vie en toute conscience de ce qu’il pouvait l’amener à enterrer d’elle-même et de sa vie. La prise de conscience effectuée me semble être l’équivalent d’une prise en compte du rêve. Car sait-on si, en l’absence de ce rêve ou d’un autre, semblable, elle aurait maintenu, à l’identique, son choix de dévotion à l’âme ?

    Amezeg

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  2. Très intéressant…:-)
    Comme choix de vie…mais aussi comme une description assez caractéristique de la façon dont se déroule une « collaboration » homme-femme !

    Et puis il y a aussi, peut-être, plusieurs façons de décrypter ce rêve
    On peut y voir une volonté d’aller « toujours plus profond »…

    Et peut-être une prémonition, non seulement d’une « mort intérieure », mais de la façon dont ses propres travaux seraient « enfouis sous terre » (car, à part quelques spécialistes de Jung, qui connaît aujourd’hui les travaux de Toni Wolff ? On ne la connaît par pour elle-même, mais seulement au travers de Jung. Or, elle a énormément travaillé…et apporté à la psychologie des profondeurs).

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  3. Amezeg dit :

    « Je crois que tous les proches de Jung et de Toni Wolff, ceux qui les voyaient souvent ensemble, s’accorderaient à reconnaître qu’il paraissait être le prototype du vieux sage, alors qu’elle avait un air de jeunesse éternelle. AU début il ne parvint pas facilement à trouver un ‘modus vivendi ’et à laisser Toni Wolff libre d’exercer son don exceptionnel — son génie, pourrait-on dire sans exagération — : l’art d’accompagner un être dans sa confrontation avec l’inconscient. » – Barbara Hannah,  » Jung, sa vie et son œuvre  » (p.140), Éditions La Fontaine de Pierre

    Ce génie dans l’art d’accompagner un être dans sa confrontation avec l’inconscient semble bien être associé au fait que ses dispositions créatrices essentielles (les fossoyeurs seraient alors des aspects de l’Animus de/chez Toni Wolff… ?) la faisaient dans ce but descendre elle-même dans les profondeurs de l’âme, peut-être toujours davantage, la privant ainsi de vivre d’autres aspects de la vie.
    N’a-t-elle pas ainsi répondu à l’exigence de son propre génie, de son destin individuel et de ce que la rencontre et la relation avec Jung lui proposaient d’accomplir. Non pas un effacement d’elle-même, mais l’accomplissement d’un destin individuel unique qu’on ne peut ériger en modèle universel, mais qu’on ne peut non plus refuser parce qu’il ne satisfait pas à l’idée que l’on se fait d’une vie de femme et d’une relation entre un homme et une femme.

    L’individuation, n’est-ce pas la réalisation et l’accomplissement de ce que l’on porte en soi, plutôt que la conformation à un point de vue plus collectif sur ce que devraient être les choses et les êtres ?

    Amezeg

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  4. Oui, oui…Amezeg, mais on ne parle pas de la même chose…je ne parle pas du « choix de vie » de Toni Wolff, qui consacre sa vie aux profondeurs de l’esprit, qui décide de suivre son « génie » et qui laisse de côté une vie de famille « classique », choix que je comprends tout à fait et que je respecte…

    Je parle plutôt de la naissance d’une oeuvre ou d’une idée. ..en l’occurence, ici, de la psychologie des profondeurs.
    A la base de toute idée ou notion nouvelle, je crois qu’il y a TOUJOURS une alliance féminin-masculin, et aussi très très souvent, une collaboration homme-femme…
    Or, cela n’est pas reconnu.
    Le rôle créatif de la femme est presque toujours escamoté, on le passe sous silence.
    On ne retient, dans l’histoire officielle, que celui de l’homme.
    C’est cela qui me fait de la peine…

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  5. Amezeg dit :

    Oui, La Licorne, la femme inspiratrice et collaboratrice se tient souvent à l’arrière-plan d’une œuvre attribuée à un homme et n’est de ce fait que peu reconnue. Cela ne découle-t-il que du  » machisme » ambiant ou cela tient-il également à d’autres choses ? À l’association du rôle mineur reconnu aux femmes depuis si longtemps et de certaines dispositions du féminin de l’être qui n’attend(ent) pas une reconnaissance extérieure avec autant de nécessité – ou d’avidité – que le masculin l’attend (??).
    Je souhaite comme toi que les femmes qui ont œuvré ou œuvrent aujourd’hui « dans l’ombre  » d’un homme soient reconnues, pleinement, comme contributrices essentielles ou cocréatrices à/de l’œuvre réalisée !
    Ce sera un très grand progrès… au bénéfice de toutes et de tous.
    Et ta peine fondra comme neige au soleil…de la conscience augmentée. 🙂

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