Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin ; quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche alors à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin, mais surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offre le privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on s’en remet alors à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Et les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même, de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouver en soi.

— © Michèle Le Clech

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5 réflexions sur “Trauma

  1. Celine dit :

    Merci Michèle pour ce texte profond et juste qui redonne espoir sans cacher les épreuves et les méandres du long chemin de la reconnaissance
    Au plaisir de te voir bientôt
    Céline

    J'aime

  2. Amezeg dit :

    Peut-être sommes-nous conduits, par les rêves en particulier, et par d’autres choses aussi, à ce moment où notre vase est assez « consolidé », assez solide désormais pour que nous puissions enfin dire du fond du cœur : « Que ta volonté soit faite, non la mienne ! ». Et le moment où naît ce « Fiat ! », cet assentiment profond et large, serait aussi le moment où « une petite étoile brille de nouveau », comme tu le dis fort justement, dans les obscurités de notre destin et de notre cheminement ici et maintenant.

    Merci Michèle pour ce partage sensible et fort.

    Aimé par 1 personne

  3. La Licorne dit :

    Oui, le chemin est long et tortueux…qui permet d’accéder à nos parties blessées et traumatisées…
    Il faut du temps pour les aborder et encore plus de temps pour oser les « aimer »…
    Merci Michèle pour ce magnifique texte qui aborde un sujet difficile avec beaucoup de délicatesse et de tact.

    P-S : Manque peut-être un petit « v » à la dernière ligne ? 🙂
    (trouver et pas « trouer »)

    Aimé par 1 personne

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