Le goût de la fraise

Fraise

Auguste Renoir : « Fraises », vers 1905

L’entrée dans la vieillesse donne parfois lieu à des moments de crise dont nous ne nous expliquons pas toujours la teneur.
L’on sombre brusquement, et de façon répétée, dans quelque profonde mélancolie qui survient sans crier gare — du moins le croit-on — et s’intensifie au fil du temps. Cela est particulièrement vrai pour les hommes qui se tiennent éloignés de leur part féminine.
Un petit rêve, cependant, contient parfois la clé qui nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la profondeur. Il se peut en effet que la place que nous accordons à l’âme, au Féminin, au côté Yin de notre nature, ne soit pas suffisante, ou que l’accueil que nous réservons à ce côté manque singulièrement de chaleur.
Et dans un tel contexte, même si nous tentons de répondre à ses attentes — notamment au besoin de repos qui se fait de plus en plus sentir —, il se peut que certains contenus de l’inconscient fassent irruption, aidés par l’engourdissement de la conscience. Il peut s’agir par exemple de certains aspects de notre jeunesse que nous n’avons pas vécus. Réveillés dans certains lieux ou au contact de certaines personnes, ces contenus nous renvoient à l’époque où l’on aurait pu, ou l’on aurait « dû », où l’on aurait eu besoin de… Et ces revendications à retardement, assorties parfois d’une immense colère contre nous-même ou contre d’autres, réveillent elles-mêmes de profonds regrets et une nostalgie aiguë du passé.

Nous sommes alors pris dans un brassage de réflexions, de jugements extrêmement négatifs et de sentiments mêlés. Pour couronner le tout, la représentation que nous avons de la vieillesse se double du sourire narquois et du point de vue inconscient et infantile de la société actuelle, éprise d’un idéal de jeunesse.
La solitude aidant, ainsi que le tabou qui entoure la vieillesse, la bascule s’opère assez vite vers le puits de chagrin, et c’est alors une chute vertigineuse qui nous fait entrevoir le vide, le plomb de la dépression et parfois même les portes de la mort, générant agitation et panique.
Mais le rêveur aguerri sait qu’il doit revoir sa position : il sait toute l’importance de l’acceptation inconditionnelle de ce qui est… et il accepte l’étreinte de la Vierge noire…

A cette condition, et de façon surprenante, l’impression que la vie nous file entre les doigts se transforme.
Le temps semble suspendre son vol.
Chaque minute semble compter, qui donne au jour (et à la nuit) valeur d’éternité et à certaines rencontres un goût de fraise (1).
Le va-et-vient qui s’opère entre les rêves et la vie nous offre la possibilité de découvrir les petits déclencheurs qui s’assoient sur nos besoins véritables jusqu’à ce que, ayant compris ce qui sous-tend l’ensemble, l’on soit rendus capables d’ouvrir tout grand la porte à la tristesse et à la peur, conscients qu’elles en appellent au Consolateur et à la capacité d’être en amour avec soi. L’appétit de vivre s’en revient, le besoin d’être en lien, de contribuer et de faire sa part de colibri  aussi (2).

© Michèle Le Clech


(1) En référence à Alain in Propos d’un Normand, éditions Gallimard, 1952 : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
(2) En référence à Pierre Rabhi.

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