Peur et confidence

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Art: Yuryehu

Si le travail sur les rêves est aussi difficile que profond — et fait parfois si peur —, c’est peut-être bien parce que nous ne nous contentons pas de parler de ce qui se passe dans notre vie, mais que nous entrons littéralement en contact avec les différentes parties de notre être, quel que soit le visage qu’elles nous offrent.
Et parce que nous sommes en contact, nous sommes immanquablement touchés.

Nous sommes parfois attirés par ce travail parce que nous sentons instinctivement que nous avons là accès à un certain savoir, et que nous allons enfin pouvoir nous comprendre.
Mais nous sommes aussi parfois fort surpris d’être invités à le vivre concrètement : c’est-à-dire à com-prendre, à prendre avec — et non plus à prendre sur nous comme nous l’avons entendu bien des fois, non pas à lutter contre ni à réprimer, cacher, nier, etc., mais à accueillir.
Tout cela ne va pas sans hésitation cependant : le système, qui régit notre vie quotidienne aussi bien que notre vie intérieure, craint le face à face. Cette crainte repose souvent sur une question : si ce système devait s’effondrer, sur quoi s’appuiera-t-on par la suite ? Et tout comme dans la société, la hiérarchie est souvent le modèle qui prévaut dans le monde intérieur, et le système des castes n’est pas si éloigné : telle attitude est méprisable et indigne de nous, telle émotion irrecevable et doit être tenue sous contrôle ou soumise à des obligations ou des décisions arbitraires.

La peur en est un exemple.
Face à elle, notre système de « valeurs » se met en branle, basé sur un simple postulat : nous ne devrions pas avoir peur. Aussi, lorsqu’elle survient, passons-nous du jugement le plus sévère aux reproches les plus amers.
Nous devrions faire preuve de courage, pensons-nous aussi. Sans ménagement, il se peut même que l’on se force à agir ; malmenée, parfois renforcée par l’intuition en roue libre, la peur se transforme alors en panique… ce qui nous vaut en retour mille et une critiques supplémentaires. Et nous finissons un jour par avoir si peur d’avoir peur que nous évitons tout ce qui pourrait la réveiller.
A certaines occasions en effet, la peur est viscérale autant qu’irrationnelle et semble appartenir à un quelconque cercle de démons, ou s’apparenter à quelque bête sauvage. Si l’on tente alors de s’exprimer, l’émotion est si intense que l’on en vient à bredouiller… ou bien les mots nous manquent. Et lorsque nous souhaitons exprimer quelque chose qui nous tient à cœur, faire face à ce piètre orateur est assez contrariant, d’autant plus contrariant que critiques et reproches ne sont pas loin : l’on blâme à la fois ce côté que l’on perçoit comme trop émotif… l’on ne s’en blâme pas moins d’être impuissants à lui venir en aide.
Mesurer l’intensité de l’émotion en appliquant un tel système de valeur n’aide pas. Pour pouvoir se dire, il est plus judicieux d’apprendre à percevoir les subtilités contenues dans l’émotion elle-même — et de les accueillir —, car à chacune d’elles se rattachent certaines attentes.

Si nous devions toutefois faire preuve de courage, il me semblerait important de revenir au sens premier du mot. Courage dérive en effet du vieux français corage qui vient lui-même du latin cor et signifie cœur. Et avoir du cœur est véritablement ce qui nous est demandé dans ces conversations avec nous-mêmes, car c’est à cette condition que nous pouvons faire de la place, élargir le cercle, embrasser ce qui nous habite. La voie des rêves, dit Marie-Louise von Franz, est une voie d’amour.
La peur a sa place dans le dialogue intérieur, tout comme la tension, parfois terrible, qui l’accompagne. Elle n’est pas une ennemie que l’on est supposé combattre ou un paria qu’il nous faudrait tenir à distance, mais un quelque chose que l’on est gentiment invité à accueillir, un peu comme on accueillerait une amie. Elle peut alors s’exprimer, touchée par la place qu’on lui réserve et la bienveillance dont on fait preuve à son égard.
La peur a bien des choses à nous dire, en matière de protection et de limite par exemple, mais son enseignement est aussi fort précieux sur bien d’autres plans.
Il est simplement besoin d’une oreille attentive et d’une présence aimante.
D’histoires en anecdotes — de confidence en confidence — la peur nous permet peu à peu de remonter à la source, d’aller à la racine des choses… et de se remémorer sa naissance. Et petit à petit, l’enchevêtrement de pensées, les expériences passées et les croyances parfois héritées qui l’alimentaient cessent d’interférer avec le dialogue que nous tentons de rétablir avec nous-mêmes.
Je ne peux manquer de faire le rapprochement avec le mot anglais confidence qui signifie confiance. Quoi de mieux en ce sens que la libre expression de la peur pour retrouver l’assurance dont elle est paradoxalement grosse, mais aussi — et peut-être surtout —, pour renouer en amour avec cette part qui nous habite tous à un certain degré, pour nous soutenir et nous entr’aider.

— © Michèle Le Clech

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