Nature pensive et rigueur du temps

Arbre

Art: Sam Sidders, Winter Tree

Quelle que soit la couleur des pillules — et malgré l’utilité qu’elles revêtent à nos yeux dans certaines circonstances —, elles nous laissent parfois croire qu’il y aurait quelque chose de pathologique dans la souffrance, l’inquiétude ou le mal-être, comme si cela ne devait pas être, comme si c’était quelque chose qu’il fallait anesthésier, quelque chose contre quoi il fallait lutter, quelque chose qu’il fallait ré-équilibrer…

Si l’on aborde toutefois la souffrance d’un point de vue autre que celui notre culture, l’on remarquera qu’elle a du sens et appartient avant tout à l’ordre naturel des choses. Si l’on accepte de l’accueillir, de la souffrir jusqu’au bout sans chercher à y échapper ou à « s’en sortir », l’on s’aperçoit que nombre d’entre elles (et peut-être même les plus terribles) donnent accès à quelque chose d’infiniment précieux. Derrière le mot souffrance — qui vient du latin sufferre — du verbe ferre, « porter » — se rattache en effet l’idée de fertilité : le principal ancêtre latin du mot fertile est en effet ce même verbe ferre, « porter » (dans son ventre). Derrière la souffrance se cache donc l’idée de porter du fruit.
Mais pour pouvoir fructifier, il nous faut endurer la période plus ou moins longue (et plus ou moins difficile) d’un hiver qui demande à s’installer… jusqu’au jour béni où nos racines auront l’élan de puiser plus profond, d’établir de nouvelles connexions, à la recherche d’une nourriture peut-être plus riche et plus adaptée.
Parce qu’elle sait se recueillir au cœur de l’être tandis que ce qui est destiné à mourrir subit les rigueurs du temps, rien ne se fige ni ne gèle, et la sève nouvelle, issue des entrailles du Féminin, circulera bientôt, bouillonnante ou force tranquille c’est selon, irrigant notre espace intérieur.

Il ne s’agit pas d’une décision consciente, de la mobilisation de quelques forces qui viendraient en réaction à notre situation, mais plutôt d’un abandon à une saison de l’âme à laquelle trop souvent nous cherchons à échapper, et qui sera suivie, en son temps, d’un nouveau printemps, et d’un accès nouveau à la source de vie.
En surface parfois, tout a disparu ou ne reste plus de nous d’un tronc aux branches dépouillées, mais au plus profond la vie est là, au repos. Il n’est alors que de nous laisser être… et de nous laisser traverser le moment venu, de nous émerveiller de ce dont la Nature est capable — comme lorque l’aube succède à la nuit et soulève lentement l’un des voiles qui recouvrent ce qui est, recréant les mille et une choses que la nuit avait effacées.
Si nous cherchons à échapper à ces petites morts que nous offrent régulièrement la vie, nous sommes parfois condamnés à passer d’une crise à l’autre, comme on zapperait d’une chaîne à l’autre, cherchant encore à diriger l’énergie vers le haut — et vers l’extérieur —, puisant dans nos réserves sans voir que cela nous rendra bientôt exangues. Parce que nous sommes éduqués à ne voir que la surface des choses, nous ne savons plus nous pencher assez bas. Descendre, à nos yeux, serait en quelque sorte atteindre les racines du « mal ».  Mais le vide que nous ressentons dans de tels moments ne s’apparente pas, comme on voudrait nous le faire croire, à quelque puits de l’enfer, il est la matrice de toute vie nouvelle et son terreau nourricier s’enrichit de tout ce qui se meurt en nous. Vouloir la croissance lorsque tout tend vers le ralentissement ou le déclin, c’est prendre le risque d’un brutal retour à la terre ; la Nature, n’est-ce-pas, est souveraine, et à certaines époques, c’est finalement quand nous voilà décomposés que nous lui sommes en définitive des plus utiles.

Nous confondons le mouvement naturel de la vie, flux et reflux, activité et repos, avec ses effets. Mais si nous changeons notre point de vue, nous constatons, nous savons, nous sentons, que l’énergie s’est simplement retirée quelque part dans la profondeur. Certaines choses sont parfois vouées à totalemet disparaître, se raccrocher à elles nous vaudrait certainement quelques mésaventures. Si nous sommes réellement présents à nous-même cependant, nous apercevons, au delà du voile, notre être profond goûter avec délice aux prémisses d’un repos bienvenu… quelquefois même vital.
Si nous étions des amants de la vie, sans doute serions-nous davantage au diapason, humblement à l’écoute de ce qu’Elle réclame. Et devant ce qui n’est aux yeux du monde que glace et froideur peut-être embrasserions-nous, d’un tendre regard, une Nature pensive, enveloppée dans son blanc manteau, dont nous aurions à cœur de respecter les rêveries, le besoin de recueillement et de silence… une Reine que nous hororerions d’une présence bienveillante et que nous aurions à cœur de servir.

© Michèle Le Clech

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11 réflexions sur “Nature pensive et rigueur du temps

  1. Claudine dit :

    Magnifique votre texte et tellement juste! Hier je pensais aussi au mot souffrance, et je suis totalement d’accord avec votre point de vue…pour avoir expérimenté plusieurs fois des situations difficiles mais sorties incroyablement plus forte et grandie. Merci.

    Aimé par 1 personne

  2. La Licorne dit :

    C’est très bien dit…c’est un beau texte.
    Merci Michèle.
    Tes mots, si bien choisis, évoquent quelque chose d’essentiel :
    ces « saisons de l’âme » qui ont besoin de passer et de se succéder.
    Tout ce qui monte redescend , à un moment donné, comme le montre si bien le Yi King.
    Les passages par la souffrance et le désert ont autant de valeur
    que les floraisons et les épanouissements.
    Mais chez nous, on recherche un perpétuel « été », qui ne peut bien sûr exister.
    Les Anciens étaient plus raisonnables, qui respectaient
    les alternances des saisons, celles du jour et de la nuit, et celles des âges de la vie.

    Amitiés.

    Aimé par 1 personne

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