L’Ordre éternel

messengeroflove

Art: Caroline Young, Messenger of love

Lorsqu’on emprunte la voie des rêves, l’on remarque peu à peu d’étranges événements se produire qui semblent ici refléter notre état intérieur, offrir là une douce compensation ou un avertissement, nous indiquer la direction, ou même nous rappeler ce que nous avons rêvé la nuit passée. Etonnée, la conscience découvre ce que Jung appelle la synchronicité ; elle découvre aussi qu’il existe un autre ordre, bien différent de l’ordre temporel qui lui est familier.
Ou plutôt, elle le redécouvre.

Les Chinois savent en effet depuis toujours qu’il existe ce qu’ils appellent « l’Ordre du Ciel »,  ou l’Ordre éternel.
Dans l’historiographie chinoise, par exemple, on lit des chroniques de ce genre : « Dans l’année du lièvre, l’empereur flirtait avec le général en chef. C’est pourquoi un dragon se fit voir dans le lac untel. Le Yangtze déborda de ses rives et détruisit les champs de riz. » 
(1)
Marie-Louise von Franz poursuit : On observe ici la pensée synchronistique pure et simple. Bien entendu, les Chinois n’étaient pas assez stupides pour penser que la rivière Yangtze Kiang débordait parce que l’empereur flirtait avec le général en chef. Ils ne pensaient pas davantage à relier ces deux événements de façon causale comme nous le ferions. Mais pour eux, comme le dit Marcel Granet : « Chaque année est un ensemble d’événements qui, dans leur totalité, donne une image significative des sortes de choses qui semblent toujours se produire ensemble. »

Devant les catastrophes naturelles dont nous sommes actuellement les témoins — ou les victimes —, je ne peux m’empêcher de me poser une question : que tirerions-nous comme enseignement si, prenant un peu de recul et nous appuyant sur une sagesse millénaire, nous embrassions du regard ce qui est relaté dans les journaux pour découvrir les événements qui « aiment » à se produire ensemble ?

Comme nos rêves nous invitent à le faire au niveau personnel, nous opérons régulièrement quelques rectifications salutaires ; en d’autres temps, et sur un autre plan, l’empereur célébrait certaines cérémonies réparatrices. Il est assez tentant de faire le lien, de se tourner vers l’ensemble des dirigeants à travers le monde et de se demander : où donc sont, de nos jours, les cérémonies réparatrices ? Il serait toutefois assez tentant aussi de s’arrêter là.
Pourquoi ?
Parce qu’avant même de songer à jeter la première pierre, si l’on déplaçait notre attention ne serait-ce que d’un cran, cela soulèverait, n’est-ce pas, une autre question : lorsque nous agissons au quotidien — et pas seulement si nous occupons une position de leader —, avons-nous à l’esprit l’Ordre du Ciel antérieur ?

Et cela nous renverrait, pour sûr, à notre propre résonance.
Sommes-nous prêts à cela ?
Sommes-nous prêts à considérer que notre sécheresse de cœur d’une part et nos discours enflammés d’autre part sont à l’image de ce qui embrase le monde et participent de la politique de la terre brûlée ?
Sommes-nous prêts à considérer le fait que la répression répétée de nos émotions c’est autant de larmes invisibles qui se reflètent dans l’océan de chagrin du monde ? Et que cette répression est telle que le risque d’être un jour submergé au niveau personnel est immense… de même que, à l’image des crues ou des inondations, de brusques torrents de larmes risquent de nous entraîner les uns les autres dans une noyade collective ?
Pouvons-nous prendre en compte le fait que nos paroles ou nos actes sont parfois de véritables poisons qui viennent polluer les rivières de l’innocence et de la pureté ? Pouvons-nous envisager un instant que la tempête qui agite notre esprit risque de renforcer encore celle qui souffle déjà au dessus de certaines têtes, ivres d’idéologies de tous poils, menaçant les plus faibles d’entre nous, balayant sans distinction aucune ce que la conscience a construit de plus beau depuis des siècles ?
Pouvons-nous imaginer que nos explosions de rage ou de colère ont en écho, dans un ailleurs parfois très éloigné de notre réalité, un effrondrement ou une déflagration telle que l’équilibre d’un autre — ou d’une entière communauté — est menacé ? Pouvons-nous concevoir que toutes les frustrations qui couvent sous le manteau, la rage ou colère rentrées, tout ce que à quoi nous ne voulons ou ne pouvons pas faire face fait, qu’on le veuille ou non, de la planète une poudrière ?
Sommes-nous prêts ?
Sommes-nous prêts à prendre la mesure de l’impact [de l’empreinte écologique certes (2), mais également, et peut-être surtout, psychologique], que nous avons sur le monde et, humblement, nous mettre en quête de ce qui pourrait alléger la souffrance en nous (et donc tout autour de nous), non en l’ignorant, en la projetant — ou pire, en y plongeant un autre —, mais en l’accueillant et en la souffrant au plus profond de nous jusqu’à ce que l’amour dessine un chemin ?

Que de cœurs glacés dans ce monde,
qui aspirent à être réchauffés mais qui,
ne trouvant pas le rayon bienfaisant,
glacent le cœur des autres,
leur ôtant la confiance 
(3).

Le monde est semble-t-il entré dans son hiver.
Serons-nous suffisamment aimants (4), confiants, solidaires — et conscients — pour qu’un nouveau printemps de l’âme soit rendu possible ? La force de vie sera-t-elle frémissante assez pour que nous soyons tentés de nous joindre à la communauté foisonnante des architectes et des artisans du futur ? Parce qu’ils s’essaient à concrétiser leurs micro-visions de ce que pourrait être le paradis sur terre, des milliers d’initiatives ont vu le jour ces dernières années, dans le monde entier (5). Se détournant de l’amour du pouvoir et de la concurrence, ils cultivent de leur mieux le pouvoir de l’amour et de la coopération. Là où le cœur est touché, là est pour eux le chemin… et sur leurs pas refleurissent çà et là les jardins — de la Terre ou de l’âme.
Certains esprits chagrins pourront les qualifier de rêveurs… Je les trouve pour ma part inspirants. Chacun d’eux se fait peut-être l’écho des paroles de John Lennon : You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one (6)

— © Michèle Le Clech


(1) Marie-Louise von Franz, Les Modèles archétypiques dans les contes de fées, éditions La Fontaine de Pierre.
(2) Je ne résiste pas à l’idée de citer Lierre Keith, écrivaine et féministe radicale (extrait de son article Les jeunes filles et les herbacées ; traduction Nicolas Casaux) :

Pris un par un, les faits sont épou­van­tables. Au cours de mon exis­tence, la terre a perdu la moitié de sa faune sauvage. Chaque jour, 200 espèces glissent dans la longue nuit de l’ex­tinc­tion. « L’océan » est syno­nyme des mots abon­dance et profu­sion. Pléni­tude est aussi sur la liste, ainsi qu’in­fi­nité. Et d’ici 2048, les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son. Les crus­ta­cés connaissent « un échec repro­duc­tif complet ». En d’autres termes, leurs bébés meurent. Le planc­ton dispa­rait égale­ment. Peut-être que le planc­ton est trop petit et trop vert pour que quiconque s’en soucie, mais nous savons cela : 2 respi­ra­tions animales sur 3 sont rendues possibles grâce à l’oxy­gène que produit le planc­ton. Si les océans tombent, nous tombe­rons avec eux.

(3) Charles Baudouin, La Force en nous, 1950.
(4) Parce que les graines du changement se trouvent au dedans de nous, je ne résiste pas au plaisir de citer CG Jung à ce sujet :

Nourrir ceux qui ont faim, pardonner à ceux qui m’insultent et aimer mon ennemi, voilà de nobles vertus. Mais que se passerait-il si je découvrais que le plus démuni des mendiants et que le plus impudent des offenseurs vivent en moi, et que j’ai grand besoin de faire preuve de bonté à mon égard, que je suis moi-même l’ennemi qui a besoin d’être aimé ?
Que se passerait-il alors ?

(5) Exemples : écologie profonde, psychologie des profondeurs, développement durable, permaculture, Projet Oasis, écovillages, justice réparatrice, Théorie U, intrapreuneriat, facilitation de la convergence, le crowdfunding, L’Université des va-nu-pieds
(6) John Lennon, Imagine, 1971


 

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Nature pensive et rigueur du temps

Arbre

Art: Sam Sidders, Winter Tree

Quelle que soit la couleur des pillules — et malgré l’utilité qu’elles revêtent à nos yeux dans certaines circonstances —, elles nous laissent parfois croire qu’il y aurait quelque chose de pathologique dans la souffrance, l’inquiétude ou le mal-être, comme si cela ne devait pas être, comme si c’était quelque chose qu’il fallait anesthésier, quelque chose contre quoi il fallait lutter, quelque chose qu’il fallait ré-équilibrer…

Si l’on aborde toutefois la souffrance d’un point de vue autre que celui notre culture, l’on remarquera qu’elle a du sens et appartient avant tout à l’ordre naturel des choses. Si l’on accepte de l’accueillir, de la souffrir jusqu’au bout sans chercher à y échapper ou à « s’en sortir », l’on s’aperçoit que nombre d’entre elles (et peut-être même les plus terribles) donnent accès à quelque chose d’infiniment précieux. Derrière le mot souffrance — qui vient du latin sufferre — du verbe ferre, « porter » — se rattache en effet l’idée de fertilité : le principal ancêtre latin du mot fertile est en effet ce même verbe ferre, « porter » (dans son ventre). Derrière la souffrance se cache donc l’idée de porter du fruit.
Mais pour pouvoir fructifier, il nous faut endurer la période plus ou moins longue (et plus ou moins difficile) d’un hiver qui demande à s’installer… jusqu’au jour béni où nos racines auront l’élan de puiser plus profond, d’établir de nouvelles connexions, à la recherche d’une nourriture peut-être plus riche et plus adaptée.
Parce qu’elle sait se recueillir au cœur de l’être tandis que ce qui est destiné à mourrir subit les rigueurs du temps, rien ne se fige ni ne gèle, et la sève nouvelle, issue des entrailles du Féminin, circulera bientôt, bouillonnante ou force tranquille c’est selon, irrigant notre espace intérieur.

Il ne s’agit pas d’une décision consciente, de la mobilisation de quelques forces qui viendraient en réaction à notre situation, mais plutôt d’un abandon à une saison de l’âme à laquelle trop souvent nous cherchons à échapper, la sensation d’un nouveau printemps, un accès nouveau à la source de vie. En surface parfois, tout a disparu ou ne reste plus de nous d’un tronc aux branches dépouillées, mais au plus profond la vie est là, au repos. Il n’est alors que de nous laisser être… de nous laisser traverser le moment venu, et de nous émerveiller de ce dont la Nature est capable — comme lorque l’aube succède à la nuit et soulève lentement l’un des voiles qui recouvrent ce qui est, recréant les mille et une choses que la nuit avait effacées.
Si nous cherchons à échapper à ces petites morts que nous offrent régulièrement la vie, nous sommes parfois condamnés à passer d’une crise à l’autre, comme on zapperait d’une chaîne à l’autre, cherchant encore à diriger l’énergie vers le haut — et vers l’extérieur —, puisant dans nos réserves sans voir que cela nous rendra bientôt exangues. Parce que nous sommes éduqués à ne voir que la surface des choses, nous ne savons plus nous pencher assez bas. Descendre, à nos yeux, serait en quelque sorte atteindre les racines du « mal ».  Mais le vide que nous ressentons dans de tels moments ne s’apparente pas, comme on voudrait nous le faire croire, à quelque puits de l’enfer, il est la matrice de toute vie nouvelle et son terreau nourricier s’enrichit de tout ce qui se meurt en nous. Vouloir la croissance lorsque tout tend vers le ralentissement ou le déclin, c’est prendre le risque d’un brutal retour à la terre ; la Nature, n’est-ce-pas, est souveraine, et à certaines époques, c’est finalement quand nous voilà décomposés que nous lui sommes en définitive des plus utiles.

Nous confondons le mouvement naturel de la vie, flux et reflux, activité et repos, avec ses effets. Mais si nous changeons notre point de vue, nous constatons, nous savons, nous sentons, que l’énergie s’est simplement retirée quelque part dans la profondeur. Certaines choses sont parfois vouées à totalemet disparaître, se raccrocher à elles nous vaudrait certainement quelques mésaventures. Si nous sommes réellement présents à nous-même cependant, nous apercevons, au delà du voile, notre être profond goûter avec délice aux prémisses d’un repos bienvenu… quelquefois même vital.
Si nous étions des amants de la vie, sans doute serions-nous davantage au diapason, humblement à l’écoute de ce qu’Elle réclame. Et devant ce qui n’est aux yeux du monde que glace et froideur peut-être embrasserions-nous, d’un tendre regard, une Nature pensive, enveloppée dans son blanc manteau, dont nous aurions à cœur de respecter les rêveries, le besoin de recueillement et de silence… une Reine que nous hororerions d’une présence bienveillante et que nous aurions à cœur de servir.

© Michèle Le Clech

Susun Weed : la vieille femme

Beautiful Old WomanN’oubliez pas, la laideur de la vieille femme, de la sorcière, est l’invention des cultures dominantes.
La beauté des Aïeules est légendaire : la vieille femme a la peau satinée, des rides finement ciselées, des cheveux argentés, et sa dignité, son authenticité, inspirent respect et admiration.

— Susun Weed


Traduction : Michèle Le Clech et Lucie Poulin

Rêves et entrepreuneriat

MultiTachesLorsqu’on travaille pour une entreprise, publique ou privée, les décisions viennent « d’en haut », hiérarchie oblige. Mais, quand on est son propre patron, on est à la fois employé et employeur, souvent comptable, dir com et commercial, femme de ménage et responsable RP, parfois même babysitter ou livreur de pizza… (je vous épargne la liste sur le plan personnel)
Parfois, l’enthousiasme est au rendez-vous, l’efficacité et la performance aussi, et le banquier se félicite.
Mais comme dans toute entreprise ou administration, notre petit monde intérieur est ébranlé à l’occasion par des mouvements de grève, des revendications, de sourdes protestations ou une révolte affirmée — mouvements qui entraînent, comme dans le monde extérieur, une certaine paralysie, de l’agitation, une tension permanente, des problèmes de communication (pas toujours facile de discuter entre soi et soi)… On peine à se lever le matin, on tourne au ralenti (ou même plus du tout), le stress dépasse de loin la barre du milieu, et tout cela parfois sur fond d’humeur « gentiment » massacrante.

Dans une entreprise, on connaît les instigateurs de ces mouvements et l’on est parfois même témoins des échanges entre patrons et syndicats ; dans certains cas, les informations sont relayées par les medias. Mais comment fait-on lorsqu’il s’agit de sa petite entreprise ? Avons-nous bien conscience que nous sommes, au final, fort nombreux à l’intérieur ? Et si oui, savons-nous comment entrer en contact avec ces différents interlocuteurs ? Quid de nos différentes casquettes ?
La bonne nouvelle face aux difficultés de l’entrepreunariat, c’est qu’il existe en nous un grand reporter et que nous avons en outre la chance de posséder une chaîne d’informations privée, une sorte de 20h intérieur, entièrement consacré aux événements qui ne concernent que nous. Je veux parler des rêves, qui sont comme autant de reportages dont nous sommes les héros.

Grâce à eux, l’on peut voir se qui se déroule dans les coulisses de notre entreprise et pourquoi nous sommes parfois si déprimés, épuisés ou de fort méchante humeur. Face à certains obstacles — et face aux décisionx que nous sommes sur le point d’adopter —, une immense colère peut par exemple demeurer profondément enfouie, et n’en couver pas moins.
Une femme rêve :

Je suis en ville. Un homme, un géant, est sorti de sa caverne. Il se promène avec moi. Et partout où je vais, il est là. Je sais que je ne peux lui échapper.
Je me retrouve face à un homme en costume cravate. Le géant le tue d’un revers de la main et s’en va.

Quelque chose a réveillé chez la rêveuse une sorte d’homme des cavernes, un homme impressionnant, terrifiant même, et auquel elle ne peut échapper ; il apparaît certes humain mais possède une force colossale, et ni son comportement ni sa stature ne sont faits pour rassurer la rêveuse. Cet homme de Cromagnon s’avèrera cependant d’un grand secours pour mettre fin à quelque chose qui travaille la rêveuse. Car ce que représentent pour elle le costume-cravate, les us et coutumes (et les abus) qui s’y attachent, ne sont pas faits pour un tempérament artistique, innovant et surtout indépendant comme le sien ; tenter de s’insérer dans la société de cette façon ne lui sied pas du tout.
Elle en revient.
Pourtant, dans les jours qui ont précédé le rêve, angoissée, déprimée, découragée par son chiffre d’affaires, la rêveuse songeait à mettre la clé sous la porte, à renoncer à son statut d’indépendant, et… à retourner en entreprise. Mais à l’idée d’avoir à s’adapter de nouveau, subir, et surtout aller à l’encontre de ses valeurs, il s’est accumulé au fond d’elle-même une terrible colère, une colère qu’elle ne rattachait cependant à rien de concret sur le plan conscient, et qui lui avait rendu la vie infernale durant des jours — lui valant au passage quelques nuits d’insomnie. Cette colère était telle que, comme dans le rêve, elle avait tout fait pour y échapper. Et, tout comme dans le rêve, ce géant la suivait partout : c’est pleine de colère qu’elle se rendait au travail, pleine de colère qu’elle faisait ses courses ou se rendait à la salle de gym…
Jusqu’au moment où, comme l’invite son rêve, elle se décide à faire face.
Et c’est alors que cette rage, issue du plus profond du Féminin (la caverne), lui est venue en aide ; devant la provenance de cette puissante source d’énergie la rêveuse s’est sentie autorisée à balayer d’un revers de main l’idée même du costume cravate, et à mettre ainsi un terme à une nouvelle tentative d’être au monde par trop normalisée qui ne convenait pas du tout à la femme qu’elle est véritablement.
Sa « mission » achevée, la rage s’en est allée et c’est dans une tout autre énergie que la rêveuse s’est consacrée à sa carrière professionnelle.

Les rêves peuvent par ailleurs porter certains détails à notre attention, détails qui donnent du sens à nos angoisses. Jung dit à ce sujet qu’une « angoisse apparemment infondée peut naître lors d’une action quelconque, sans que le sujet soit le moins du monde conscient du rapport existant entre sa démarche et l’état anxieux qui a suivi. » Il en veut pour exemple un homme d’affaires « qui reçut une offre apparemment sérieuse et honnête, mais qui — comme la suite le montra — l’aurait compromis irrémédiablement dans une action frauduleuse, désastreuse, s’il l’avait acceptée. Dans la nuit qui suivit cette offre qui lui avait donc semblée acceptable, il rêva que ses mains et ses avant-bras étaient barbouillés d’une boue noire.  […] Il s’y serait, comme on dit, ‘sali les mains’. Le rêve a mis cette expression en image. « (1)
On ne l’imagine pas de prime abord, mais les rêves ont sacrément le sens pratique.

Il faudrait un livre entier pour témoigner de l’apport inestimable des rêves dans notre orientation professionnelle, dans la gestion de notre carrière, dans l’organisation du travail au quoditien, dans les rapports que nous avons avec les usagers, les clients, nos collègues, etc. Les rêves semblent donner, très tôt parfois, des indications sur notre futur métier, ainsi cette toute jeune fille qui rêvait d’un sac de voyage dont le contenu se résumait à peu de chose près à un magnifique stylo-plume, un outil qui, des années plus tard, l’a menée « par hasard » au cœur de certaines rédactions parisiennes.

— © Michèle Le Clech



(1) CG Jung, Aspect du drame contemporain

L’enfer, c’est les autres

ShadowSi la conscience, armée du seul intellect, croit pouvoir aborder les images des rêves sans trop de risques — et sans trop se mouiller —, c’est peut-être qu’elle s’imagine que les concepts et les théories garantiront sa protection. C’est oublier cependant que les images ont une vie propre, un parfum particulier, une musique bien à elles. Et à ce titre, elles ne laissent pas le cœur indifférent…
Bien au contraire.
L’âme est touchée, elle y voit même une invitation… et, naturellement, est tentée d’y répondre.
Mais pour nous autres, Occidentaux, loin d’une élévation — nous sommes déjà si haut perchés —, il s’agit bien souvent d’une descente dans nos enfers  là où, à notre insu, se déroulent les guerres que nous projetons sur l’extérieur et qui font que, soudain, selon les mots de Sartre, « L’enfer, c’est les autres. (1) »

Pour la raison toute puissante, répondre à l’invitation a donc comme un goût de fin du monde. Fébrile (elle n’est guère préparée), elle peine à accepter que son univers est tôt ou tard voué à la destruction.
Elle devine également qu’un énième enseignement ne lui servirait de rien. Les voies conventionnelles ne l’aideront pas.
Aussi, pour un temps, la fuite sera parfois la seule réponse.

Mais si le voyageur répond à l’appel de son âme et s’enhardit sur le chemin, il pourra bientôt voir que ce qui est dehors est comme ce qui est dedans… et que le temps est le meilleur ferment de l’œuvre.
Fort de ce secret, il ralentit le pas, s’applique à aborder patiemment ce qui se présente — avec une certaine prudence même. Si son premier mouvement est toujours binaire (bien/mal, rationnel/irrationnel), ou bien dans le rejet, la critique ou la condamnation (ainsi son éducation le veut-elle), il a toutefois bien conscience qu’un tel modus operandi le perdra.
Mais changer son mode de communication n’est guère facile dans un monde où les arguments, négatifs la plupart du temps, ont la part belle et constituent un lourd héritage. Les rêves s’emparent donc volontiers du téléphone portable que l’on perd, que l’on doit changer, qui capte mal (!) ou qui ne fonctionne plus, etc. pour illustrer avec justesse, outre nos difficultés de communication, le fait que nos « mobiles » ne sont pas toujours accessibles, que nous les avont perdus de vue ou qu’il nous faudrait en changer.

Et en effet, si notre intention est de nous relier aux autres plutôt que d’essayer d’avoir gain de cause ou de garder le contrôle à tout prix, il est à fort parier que la communication prendra une toute autre tournure. Sur le plan intérieur, nous risquons moins d’être entraînés dans une guerre intestine, luttant pour savoir quel côté de nous aura le dernier mot : nous nous offrons plutôt le luxe du choix conscient et de la convergence.
La paix qui en résulte est inestimable. Que d’énergie perdue à tenter d’avoir raison, de préserver à tout prix une pseudo harmonie, de s’imposer telle ou telle chose ou de choisir un camp et de s’y maintenir coûte que coûte.
C’en est même épuisant.
L’intellect délaisse donc un jour ses livres, ses plans, ses calculs, ses techniques et ses notes, renonce même, le temps d’un rêve, à réfléchir et, bravement, accepte d’entrouvrir la porte sur ce qu’il sait le répugner le plus au monde (et sonne aussi pour lui comme la chronique d’une mort annoncée) : ces étranges mouvements qui se rappellent régulièrement à lui et le dérangent, et qu’il sent se produire en dehors de la boîte crânienne, quelques étages plus bas, découvrant étonné que vulnérabilité et courage sont intimement liés.

— © Michèle Le Clech

(1) Jean-Paul Sartre, Huit clos, Gallimard, 2000.

La ronde des contraires

YinYangFish.jpgSur terre rien n’est éternité
si ce n’est le mouvement, le temps qui fuit.

Même le plus bel été veut voir une fois la nature qui se fane, l’automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
Lorsque le vent veut t’enlever au loin.
Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
Laisse les choses advenir sans heurts,
Laisse enfin le vent qui te détacha te conduire jusqu’à ta demeure
(1).

Lorsqu’on adhère véritablement à ce qui est — la réalité fût-elle des plus sombres —, les opposés se répondent. Une touchante marque de confiance survient de l’extérieur au moment où, à l’intérieur, règne un doute des plus profonds, un moment de légèreté nous est offert tandis que la pesanteur s’est installée dans notre vie, même l’improbable, voire l’impossible, se matérialisent, se concrétisent soudain, comme un rêve devenu réalité…

Le voyageur de l’âme ne lasse pas de s’émerveiller. Plus il renonce à lutter contre, à garder le cap, à contrôler ou à vouloir que les choses aillent à son idée — plus il répond présent à ce qui est, plus il accueille —, plus il devient enfant de la Nature, théâtre de ses incessantes transformations, réceptacle de ses bienfaits et de ses merveilles, conscient que les saisons feront leur œuvre, même en le dépouillant un jour de ce qu’il chérit le plus au monde. Il sourira même plus tard en repensant aux lamentations ou aux protestations qui l’habitaient sur le moment : regardant en arrière, il peut voir comment tout cela l’a aidé quand il manquait d’honnêteté et de courage.

Un coup d’œil vers le passé lui suffit pour voir comment, de temps à autre, la Nature, le temps, les circonstances s’arment pour faire table rase : ici un amour arraché, là des passions, des intentions, des envies disparues, ailleurs des savoir-faire qui ne sont plus… et plus rien ne subsiste parfois que le vide immense, terrible, à vous glacer le sang ou vous donner le vertige, à l’image d’un abime qui menacerait de vous engloutir.
Comment vivre au milieu des autres et se sentir parfois si seul ?
Que « faire » de l’insoutenable ennui ?
Chaque fois pourtant, puisque tel est son sort, le voyageur acceptera l’inconfortable.
Ainsi soit-il…

Parfois, il ne sait plus que l’aurore naît au cœur de la nuit, il ne sait pas encore que le terrible ennui contient un germe de vie, il a même oublié que la mort conduit dans les bras de l’Amour.

— © Michèle Le Clech

(1) Hermann Hesse, « Feuilles mortes » in Éloge de la vieillesse, Paris, 2000.

Blessures du cœur

ItsHurtingAgainCertaines blessures du cœur sont difficiles à guérir… si jamais elles guérissent un jour, ai-je lu il y a longtemps de cela sous la plume d’une amie.

De fait, la perte d’un grand amour laisse parfois une plaie profonde, une plaie qui reste longtemps béante dans certains cas. Si elle cicatrise au fil des ans, elle se rouvre cependant de temps à autre, de façon répétée parfois, et nous donne à croire qu’il nous est impossible de faire le deuil de cette relation. Quelque chose d’anodin survient, une scène dans un film, une chanson, une remarque, une date anniversaire, un parfum… un rêve… et la douleur se réveille, aussi intense qu’au premier jour. Sous nos pas, l’abîme s’ouvre de nouveau et le chagrin nous entraîne dans des profondeurs insoupçonnées qui semblent n’avoir pas de fond.

Mais celui qui incarne à nos yeux l’homme de notre vie est fort souvent la projection de quelque chose qui dépasse infiniment l’homme lui-même. Il représente certes pour un temps le regard aimant et bienveillant que personne n’a jamais posé sur nous, comme si, dans cette relation, nous avions pu nous voir à travers les yeux de l’aimé et non plus à travers le prisme des jugements négatifs et des croyances ; comme si, pour la première fois, nous avions pris conscience de nos qualités, de nos dons et de leur valeur ; comme si, pour la première fois, nous nous étions goûtées nous-mêmes, aimées nous-mêmes, et la vie et le monde alentours.
Il incarnait peut-être une présence, un soutien, des qualités dont nous avons manqué — ou auxquelles nous étions par trop attachées.
L’esprit nourrissait peut-être aussi l’esprit, et le corps la sensualité. Le cœur chantait un chant nouveau… La magie était dans l’air, les synchronicités fleurissaient çà et là, et une petite fée semblait nous suivre qui opérait mille et un petits miracles.


Puis un jour, sans même une explication parfois, « l’homme de notre vie » s’en va…
Tout disparaît.
Et le vide est abyssal.

C’est en tout cas ce qui se passe lorsque le meilleur de nous-même est plaqué sur un autre : sans lui, nous ne valons rien.
C’est, du moins, ce que nous croyons.
Nous n’avons pas conscience que les qualités que nous avons entrevues sont en nous.
Peut-être ces qualités sont-elles encore à l’état de jeunes pousses dans le jardin de notre âme ; ou peut-être sont-elles régulièrement écrasées par un animus irrespectueux qui les renvoie dans les bras de l’hiver. Nous l’oublions — ou l’ignorons peut-être —, mais le germe n’en reste pas moins présent. Ce n’est parfois qu’après un long travail que l’on parvient à protéger ce qui ne demande qu’à s’épanouir. Et c’est souvent au contact d’une autre femme, profondément en lien avec son côté masculin, que l’on trouvera l’inspiration, la force et la persévérance nécessaires pour protéger la future floraison. On trouvera aussi en elle l’humilité, la réceptivité, la patience, la confiance et la bienveillance suffisantes pour permettre à nos racines d’opérer la descente nécessaire vers les profondeurs de l’âme. On trouvera surtout en elle une incarnation de l’être au féminin.

Nous n’avons pas non plus conscience que l’amour est en nous ; les rêves nous ramènent donc inlassablement vers l’Aimé, vers l’océan infini de l’Amour, vers l’Un-sans-nom et l’Un-sans-visage.
Et pour nous faire prendre conscience de ce qui se joue dans notre monde intérieur, ils n’hésitent pas à emprunter le visage de celui qui incarne à nos yeux cet Amour… jusqu’à ce que nous soyons rendues capables de voir qu’une même attitude se répète : tout comme celui qui nous a quittée, nous nous détournons aussi de nous-même et nous rompons brutalement parfois la relation aimante d’avec nous-même pour retomber sous la coupe de la négativité, des jugements et des croyances héritées.
Et si l’on se penche assez longtemps sur les rêves, l’on peut voir une sorte de schéma qui se répète et dont les racines plongent loin dans le temps. Avec l’art qui les caractérise, les rêves feront le parallèle entre les événements de notre quotidien et certains événements marquants de notre passé.

Et parfois aussi, nous mettons le doigt sur un mode de fonctionnement hérité qui se répète à l’envi pour peu que nous tentions de vivre qui nous sommes vraiment.
Rien n’affecte davantage les enfants que la vie que les parents n’ont pas vécue, dit Jung.
Cela est si vrai que, tandis que nous abordons les rivages de l’âme, nous nous trouvons parfois entraînées vers le large.
Parfois encore, c’est lestées du poids d’un très lointain passé que nous sommes précipitées vers les grands fonds : la mémoire des femmes, inscrite dans nos cellules, se réveille, et l’on entre en résonnance avec la souffrance du Féminin à travers le temps. Tout comme dans l’océan à un certain degré de profondeur, la lumière ne passe plus ; la conscience, à ce stade, s’obscurcit elle aussi et peine à s’exprimer. Aucun mot ne pourra bientôt plus franchir nos lèvres : rien ne peut en effet traduire le terrible sentiment d’oppression et de souffrance que le corps endure sous le poids du passé. L’eau de nos larmes ne fait qu’ajouter à l’océan de tristesse de l’héritage ancestral.
Le remède à cette souffrance est paradoxalement davantage de souffrance ; il s’agira de descendre plus profond encore.

Le remède à la souffrance… n’est pas de se laisser submerger par l’inconscient, mais de la porter à la conscience et de souffrir davantage. Le démon de la souffrance est guéri par plus de souffrance, par l’intensification de la souffrance… Ne fermez pas les yeux sur le Sphinx angoissant, mais regardez-le bien en face ; laissez-le vous saisir dans sa gueule, vous croquer de ses milliers de dents venimeuses, et vous avaler. (1)

C’est comme un acte de foi.
Une présence amie et le regard bienveillant de quiconque s’est aventuré jusque-là sont le garant d’un peu d’humanité dans ces lieux habités par les monstres du passé et où la conscience risquerait de sombrer. L’on comprend seulement alors le sens de certains grands rêves ou images archétypiques survenus des années auparavant.
Voici la vision d’une femme d’environ 40 ans :

Souffrance à travers le temps 

Sur ma gauche un grand groupe de femmes. Ce sont des bretonnes, toutes de noir vêtues comme au siècle passé.
Venant d’elles, et en elles, je ressens une immense souffrance, une souffrance qui s’étend loin dans le temps, une souffrance qui m’empêche de vivre.
Sur la droite, l’océan.
La mer est calme.
Une grosse vague survient, faisant disparaître les femmes et la souffrance.
Et cela me réjouit.
Un temps…
Car je suis brusquement précipitée dans une souffrance sans nom. Une immense souffrance à laquelle je ne peux m’identifier (aucune raison personnelle) mais qui m’envahit et à laquelle je ne peux échapper.
Je n’ai pas peur, je sais au fond de moi que je dois la vivre.
Je me sens comme une marionnette, comme un pantin.
Je dois accepter et vivre la palette des sentiments qui surviennent.
Mon corps se tord de douleur, et mon visage se transforme comme pour refléter ce que je vis à l’intérieur…
Je suis comme un instrument entre les mains d’une sorte de musicien.

Puis je suis, graduellement, ramenée dans le monde des vivants ; je perçois une étrange paix, un amour immense ; je me sens radieuse, comme illuminée au dedans.
C’est comme une délivrance qui s’accompagne d’un immense soulagement.

Pour quelle raison le monstre nous recrache-t-il soudain ?
Cela reste un mystère.

— © Michèle Le Clech


(1) Miguel de Unamuno, The Tragic Sense of Life (cité dans The Black Sun, par Stanton Marlan)