La ronde des contraires

YinYangFish.jpgLorsqu’on adhère véritablement à ce qui est — la réalité fût-elle des plus sombres —, les opposés se répondent. Une touchante marque de confiance survient de l’extérieur au moment où, à l’intérieur, règne un doute des plus profonds, un moment de légèreté nous est offert tandis que la pesanteur s’est installée dans notre vie, même l’improbable, voire l’impossible, se matérialisent, se concrétisent soudain, comme un rêve devenu réalité…

Le voyageur de l’âme ne lasse pas de s’émerveiller. Plus il renonce à lutter contre, à garder le cap, à contrôler ou à vouloir que les choses aillent à son idée — plus il répond présent à ce qui est, plus il accueille —, plus il devient enfant de la Nature, théâtre de ses incessantes transformations, réceptacle de ses bienfaits et de ses merveilles, conscient que les saisons feront leur œuvre, même en le dépouillant un jour de ce qu’il chérit le plus au monde. Il sourira même plus tard en repensant aux lamentations ou aux protestations qui l’habitaient sur le moment : regardant en arrière, il peut voir comment tout cela l’a aidé quand il manquait d’honnêteté et de courage.

Un coup d’œil vers le passé lui suffit pour voir comment, de temps à autre, la Nature, le temps, les circonstances s’arment pour faire table rase : ici un amour arraché, là des passions, des intentions, des envies disparues, ailleurs des savoir-faire qui ne sont plus… et plus rien ne subsiste parfois que le vide immense, terrible, à vous glacer le sang ou vous donner le vertige, à l’image d’un abime qui menacerait de vous engloutir.
Comment vivre au milieu des autres et se sentir parfois si seul ?
Que « faire » de l’insoutenable ennui ?
Chaque fois pourtant, puisque tel est son sort, le voyageur acceptera l’inconfortable.
Ainsi soit-il…

Parfois, il ne sait plus que l’aurore naît au cœur de la nuit, il ne sait pas encore que le terrible ennui contient un germe de vie, il a même oublié que la mort conduit dans les bras de l’Amour.

Sur terre rien n’est éternité,si ce n’est le mouvement, le temps qui fuit.
Même le plus bel été veut voir une fois la nature qui se fane, l’automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
Lorsque le vent veut t’enlever au loin.
Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
Laisse les choses advenir sans heurts,
Laisse enfin le vent qui te détacha te conduire jusqu’à ta demeure
(1).

— © Michèle Le Clech

(1) Hermann Hesse, « Feuilles mortes » in Éloge de la vieillesse, Paris, 2000.

Publicités

Blessures du cœur

ItsHurtingAgainCertaines blessures du cœur sont difficiles à guérir… si jamais elles guérissent un jour, ai-je lu il y a longtemps de cela sous la plume d’une amie.

De fait, la perte d’un grand amour laisse parfois une plaie profonde, une plaie qui reste longtemps béante dans certains cas. Si elle cicatrise au fil des ans, elle se rouvre cependant de temps à autre, de façon répétée parfois, et nous donne à croire qu’il nous est impossible de faire le deuil de cette relation. Quelque chose d’anodin survient, une scène dans un film, une chanson, une remarque, une date anniversaire, un parfum… un rêve… et la douleur se réveille, aussi intense qu’au premier jour. Sous nos pas, l’abîme s’ouvre de nouveau et le chagrin nous entraîne dans des profondeurs insoupçonnées qui semblent n’avoir pas de fond.

Mais celui qui incarne à nos yeux l’homme de notre vie est fort souvent la projection de quelque chose qui dépasse infiniment l’homme lui-même. Il représente certes pour un temps le regard aimant et bienveillant que personne n’a jamais posé sur nous, comme si, dans cette relation, nous avions pu nous voir à travers les yeux de l’aimé et non plus à travers le prisme des jugements négatifs et des croyances ; comme si, pour la première fois, nous avions pris conscience de nos qualités, de nos dons et de leur valeur ; comme si, pour la première fois, nous nous étions goûtées nous-mêmes, aimées nous-mêmes, et la vie et le monde alentours.
Il incarnait peut-être une présence, un soutien, des qualités dont nous avons manqué — ou auxquelles nous étions par trop attachées.
L’esprit nourrissait peut-être aussi l’esprit, et le corps la sensualité. Le cœur chantait un chant nouveau… La magie était dans l’air, les synchronicités fleurissaient çà et là, et une petite fée semblait nous suivre qui opérait mille et un petits miracles.


Puis un jour, sans même une explication parfois, « l’homme de notre vie » s’en va…
Tout disparaît.
Et le vide est abyssal.

C’est en tout cas ce qui se passe lorsque le meilleur de nous-même est plaqué sur un autre : sans lui, nous ne valons rien.
C’est, du moins, ce que nous croyons.
Nous n’avons pas conscience que les qualités que nous avons entrevues sont en nous.
Peut-être ces qualités sont-elles encore à l’état de jeunes pousses dans le jardin de notre âme ; ou peut-être sont-elles régulièrement écrasées par un animus irrespectueux qui les renvoie dans les bras de l’hiver. Nous l’oublions — ou l’ignorons peut-être —, mais le germe n’en reste pas moins présent. Ce n’est parfois qu’après un long travail que l’on parvient à protéger ce qui ne demande qu’à s’épanouir. Et c’est souvent au contact d’une autre femme, profondément en lien avec son côté masculin, que l’on trouvera l’inspiration, la force et la persévérance nécessaires pour protéger la future floraison. On trouvera aussi en elle l’humilité, la réceptivité, la patience, la confiance et la bienveillance suffisantes pour permettre à nos racines d’opérer la descente nécessaire vers les profondeurs de l’âme. On trouvera surtout en elle une incarnation de l’être au féminin.

Nous n’avons pas non plus conscience que l’amour est en nous ; les rêves nous ramènent donc inlassablement vers l’Aimé, vers l’océan infini de l’Amour, vers l’Un-sans-nom et l’Un-sans-visage.
Et pour nous faire prendre conscience de ce qui se joue dans notre monde intérieur, ils n’hésitent pas à emprunter le visage de celui qui incarne à nos yeux cet Amour… jusqu’à ce que nous soyons rendues capables de voir qu’une même attitude se répète : tout comme celui qui nous a quittée, nous nous détournons aussi de nous-même et nous rompons brutalement parfois la relation aimante d’avec nous-même pour retomber sous la coupe de la négativité, des jugements et des croyances héritées.
Et si l’on se penche assez longtemps sur les rêves, l’on peut voir une sorte de schéma qui se répète et dont les racines plongent loin dans le temps. Avec l’art qui les caractérise, les rêves feront le parallèle entre les événements de notre quotidien et certains événements marquants de notre passé.

Et parfois aussi, nous mettons le doigt sur un mode de fonctionnement hérité qui se répète à l’envi pour peu que nous tentions de vivre qui nous sommes vraiment.
Rien n’affecte davantage les enfants que la vie que les parents n’ont pas vécue, dit Jung.
Cela est si vrai que, tandis que nous abordons les rivages de l’âme, nous nous trouvons parfois entraînées vers le large.
Parfois encore, c’est lestées du poids d’un très lointain passé que nous sommes précipitées vers les grands fonds : la mémoire des femmes, inscrite dans nos cellules, se réveille, et l’on entre en résonnance avec la souffrance du Féminin à travers le temps. Tout comme dans l’océan à un certain degré de profondeur, la lumière ne passe plus ; la conscience, à ce stade, s’obscurcit elle aussi et peine à s’exprimer. Aucun mot ne pourra bientôt plus franchir nos lèvres : rien ne peut en effet traduire le terrible sentiment d’oppression et de souffrance que le corps endure sous le poids du passé. L’eau de nos larmes ne fait qu’ajouter à l’océan de tristesse de l’héritage ancestral.
Le remède à cette souffrance est paradoxalement davantage de souffrance ; il s’agira de descendre plus profond encore.

Le remède à la souffrance… n’est pas de se laisser submerger par l’inconscient, mais de la porter à la conscience et de souffrir davantage. Le démon de la souffrance est guéri par plus de souffrance, par l’intensification de la souffrance… Ne fermez pas les yeux sur le Sphinx angoissant, mais regardez-le bien en face ; laissez-le vous saisir dans sa gueule, vous croquer de ses milliers de dents venimeuses, et vous avaler. (1)

C’est comme un acte de foi.
Une présence amie et le regard bienveillant de quiconque s’est aventuré jusque-là sont le garant d’un peu d’humanité dans ces lieux habités par les monstres du passé et où la conscience risquerait de sombrer. L’on comprend seulement alors le sens de certains grands rêves ou images archétypiques survenus des années auparavant.
Voici la vision d’une femme d’environ 40 ans :

Souffrance à travers le temps 

Sur ma gauche un grand groupe de femmes. Ce sont des bretonnes, toutes de noir vêtues comme au siècle passé.
Venant d’elles, et en elles, je ressens une immense souffrance, une souffrance qui s’étend loin dans le temps, une souffrance qui m’empêche de vivre.
Sur la droite, l’océan.
La mer est calme.
Une grosse vague survient, faisant disparaître les femmes et la souffrance.
Et cela me réjouit.
Un temps…
Car je suis brusquement précipitée dans une souffrance sans nom. Une immense souffrance à laquelle je ne peux m’identifier (aucune raison personnelle) mais qui m’envahit et à laquelle je ne peux échapper.
Je n’ai pas peur, je sais au fond de moi que je dois la vivre.
Je me sens comme une marionnette, comme un pantin.
Je dois accepter et vivre la palette des sentiments qui surviennent.
Mon corps se tord de douleur, et mon visage se transforme comme pour refléter ce que je vis à l’intérieur…
Je suis comme un instrument entre les mains d’une sorte de musicien.

Puis je suis, graduellement, ramenée dans le monde des vivants ; je perçois une étrange paix, un amour immense ; je me sens radieuse, comme illuminée au dedans.
C’est comme une délivrance qui s’accompagne d’un immense soulagement.

Pour quelle raison le monstre nous recrache-t-il soudain ?
Cela reste un mystère.

— © Michèle Le Clech


(1) Miguel de Unamuno, The Tragic Sense of Life (cité dans The Black Sun, par Stanton Marlan)

 

Thomas d’Ansembourg : Si tu veux la paix, prépare-la

Il nous faut apprendre à nous aimer comme des frères,
sinon nous allons nous entretuer comme des imbéciles

— Martin Luther King

Si tu veux la paix, prépare-la.

Nous sommes puissants, bien au-delà de ce que nous croyons savoir de nous.
Par habitude, nous sommes beaucoup plus habiles à préparer la guerre que la paix. C’est un vieux logiciel, pavlovien. Et forcément c’est la guerre que nous obtenons. Pour cela, nous avons un ministre et un ministère, une administration et une armée de personnel avec ses corps d’élite, des grands moyens de recrutement, d’entrainement, de communication et de couverture médiatique, d’espionnage et même de recherche, et bien sur une légitimité historique (« on l’a toujours fait… »).
La guerre, oui, nous savons y faire.

Et la paix, c’est quand, où et comment qu’on apprend à « savoir y faire » ? Où est le ministre, le ministère et le personnel en charge de l’organisation de programmes et formations, du soutien logistique et de la couverture médiatique, où est le budget, le recrutement, le soutien à la recherche et au échanges internationaux ?
Et surtout, qui accepte en haut lieu de légitimer l’éducation — tant scolaire que permanente — à la paix ?

La paix, cela s’apprend, comme les math, le foot, les langues et la conduite d’une voiture.

La paix ne tombe pas du ciel, sauf chez les Bisounours. La paix s’apprend, se travaille, s’organise et se structure avec au moins autant d’attention, de rigueur, de détermination et d’engagement que la guerre. Elle requiert une discipline de savoir être, qui permet le savoir être ensemble. Toute maîtrise d’une discipline suppose des apprentissages, donc du temps et la volonté d’y parvenir.

Nous disposons [d’armes] d’outils de construction massive, aussi performants qu’ignorés du grand public.

Il existe des dizaines et dizaines d’outils de paix qui ont fait leur preuves dans de nombreux registres, certains depuis plus de 30 ans et bien plus, pour apprendre à se pacifier soi, pacifier les relations aux autres, ouvrir son coeur et son discernement, gérer ses émotions, faire bon usage de la colère ou de la peur, savoir s’exprimer avec vigueur sans violence, savoir écouter l’autre sans craindre sa vigueur, développer du respect pour l’altérité et de l’empathie pour l’autre, traverser les conflits de façon « win-win », faire les deuils nécessaires, nourrir son inspiration et sa créativité…
Ce sont des processus que nous pouvons apprendre à mettre en place petit à petit dans la durée (v. ci-dessus : rigueur, discipline, structure, engagement et temps). Rien à voir avec des trucs ou recettes de magazine comme tant de gens le croient.
La majorité de nos contemporains ignorent ces possibilités et subissent leur vie, subissent les tensions récurrentes, le doute et la détresse, la rage et la peur, la frustration croissante et l’amertume (et donc la tentation de compenser leur mal-être plutôt que de nourrir leur bien être), sans même imaginer que des outils existent pour se transformer, transformer sa vie et se déployer autrement.

La majorité de nos dirigeants et des responsables de nos écoles, Hautes Ecoles et Universités, de nos religions, nos administrations, nos média, et de nos journalistes ignorent ou n’ont pas compris la puissance de transformation dont chacun de nous dispose. Ils ne contribuent donc pas à faire connaître ces approches et processus auprès du grand public. Seuls le bouche à oreille et quelques magazines spécialisés, quelques sites internet, quelques rares émissions souvent aux heures tardives, quelques congrès et salons, et quelques affiches aux sorties de livres permettent au citoyen perdu d’avoir un premier contact avec le monde de la transformation intérieure.

Pour éviter de nous retrouver tous ensemble, en flagrant délit de non-assistance à personnes en danger, pire, non assistance à l’Humanité en danger, au sortir des attentats tragiques et à la veille de la Cop21, je propose aux personnes qui partagent ces convictions de témoigner et diffuser largement cette conscience-ci (qui est — pour ce qui me concerne — le fruit de plus de 20 ans de pratique de l’accompagnement des personnes à travers les cycles, saisons et méandres de l’existence) :

— la violence n’est pas l’expression de notre nature : elle est l’expression de le violation de notre nature (Cessez d’être gentil soyez vrai, 2001, p. 233). Lorsque nos besoins fondamentaux (amour, reconnaissance, appartenance, avoir sa place, expression de soi, sens a sa vie, équité, partage, etc) ne sont pas nourris et si nous ne savons comment pas nommer et faire comprendre ce qui se passe en nous, nous pourrions tous être violents.

— ainsi, la violence et la maltraitance faites à la Nature est le reflet spectaculaire de la violence et maltraitance faite par chacun de nous à sa nature intime.

— c’est donc citoyen d’apprendre à respecter sa nature profonde et à se pacifier : un citoyen pacifié est un citoyen pacifiant. Il est tout sauf passif et béni-oui-oui : il crée un sillage fécond de pacification.

— la clé du changement est à l’intérieur : faisons connaître les outils de paix et de transformation intérieure. « Secouons » (chaleureusement) nos dirigeants de tous ordres pour qu’ils les encouragent et les facilitent concrètement, à l’école (de la maternelle à l’université), dans les hôpitaux, les lieux de sport, les Eglises, les services publics, les administrations, les entreprises.

— et encourageons par notre attitude les sceptiques et les incrédules de tous bord à quitter la posture de sourire gentil parfois narquois voir condescendant que certains peuvent encore adopter lorsque les notions d’éducation à la paix et à la NonViolence sont exprimées ; soutenons nous mutuellement pour découvrir, intégrer et faire découvrir les pratiques qui permettent de développer une Intériorité citoyenne.

Pour développer cette attitude, voici quelques piste parmi bien d’autres (pour chaque point des méthodes existent) :

— prendre régulièrement du temps de présence à soi pour ne pas laisser des cocottes minute d’émotions non traitées se remplir et s’empiler dans nos cœurs jusqu’à explosion ou implosion ; et pour ne plus balancer à l’autre « toi tu es la goutte qui fait déborder mon vase ! » (Sans blague, qui est responsable de mon vase intérieur, l’autre ou moi ?).

— développer ainsi une hygiène de conscience, une douche psychique aussi régulière et évidente que notre hygiène et notre douche physiques. Petit à petit, cela permet de jardiner un état de paix et de force intérieures contagieux.

— apprendre ainsi à comprendre et aimer l’humain en nous sous toutes ses couleurs et dans tous ses états, pour ainsi apprendre à comprendre et si pas à aimer du moins à respecter l’humain en l’autre, bien au-delà des conforts qui nous dorlotent et des inconforts qui nous dérangent.

— Lâcher la vieille habitude de vivre les rapports humains comme des rapports de force (domination-soumission-agression-démission-manipulation-séduction-compéti-tion, …). S’ouvrir à et s’habituer à créer des rapports de collaboration, confiance, synergie et co-création.

— développer notre faculté naturelle d’empathie pour l’autre et de bienveillance, même et surtout si nous ne sommes pas d’accord : apprendre à ressentir ce que l’autre ressent avant de lui répondre ; apprendre à lâcher la prétention à avoir raison, source de tant de tensions égotiques stupides

Rappellons : « nous avons un choix fondamental dans l’existence : être heureux ou avoir raison » (ACIM, cité par Marshal Rosenberg).

— fréquenter de plus en plus régulièrement et en pleine conscience nos états de joie, pour conjurer le logiciel de la culture du malheur et de la plainte dans laquelle nous avons grandi. Ce qui fait joie fait sens. Et fréquenter nos rêves ; nos rêves sont la clé de l’innovation et du changement. Tous ce qui existe — en dehors de la nature — a d’abord été rêvé !

— développer ainsi notre aptitude naturelle à la gratitude : voir et célébrer ce qui est, ce qu’on a et vit plutôt que de se plaindre de ce qu’on n’a pas ou ne vit pas. La gratitude est la vigoureuse vitamine de la relation à soi, à l’autre à la vie (v. à ce propos les découvertes étonnantes de la Psychologie positive et de la Physique quantique)

Voyez, il s’agit bien — comme pour la guerre — d’apprentissages qui demandent du courage, de la rigueur et de la persévérance. Rien de bisounours : c’est du travail. Or nous savons apprendre, nous savons travailler, nous savons être persévérants et rigoureux.

Nous sommes donc puissants.

— Thomas d’Ansembourg, texte posté sur Facebook peu après les attentats du Bataclan et des terrasses à Paris, le 13 novembre 2015 : « Après le 13 novembre ».

Peur et confidence

Peur.jpg

Art: Yuryehu

Si le travail sur les rêves est aussi difficile que profond — et fait parfois si peur —, c’est peut-être bien parce que nous ne nous contentons pas de parler de ce qui se passe dans notre vie, mais que nous entrons littéralement en contact avec les différentes parties de notre être, quel que soit le visage qu’elles nous offrent.
Et parce que nous sommes en contact, nous sommes immanquablement touchés.

Nous sommes parfois attirés par ce travail parce que nous sentons instinctivement que nous avons là accès à un certain savoir, et que nous allons enfin pouvoir nous comprendre.
Mais nous sommes aussi parfois fort surpris d’être invités à le vivre concrètement : c’est-à-dire à com-prendre, à prendre avec — et non plus à prendre sur nous comme nous l’avons entendu bien des fois, non pas à lutter contre ni à réprimer, cacher, nier, etc., mais à accueillir.
Tout cela ne va pas sans hésitation cependant : le système, qui régit notre vie quotidienne aussi bien que notre vie intérieure, craint le face à face. Cette crainte repose souvent sur une question : si ce système devait s’effondrer, sur quoi s’appuiera-t-on par la suite ? Et tout comme dans la société, la hiérarchie est souvent le modèle qui prévaut dans le monde intérieur, et le système des castes n’est pas si éloigné : telle attitude est méprisable et indigne de nous, telle émotion irrecevable et doit être tenue sous contrôle ou soumise à des obligations ou des décisions arbitraires.

La peur en est un exemple.
Face à elle, notre système de « valeurs » se met en branle, basé sur un simple postulat : nous ne devrions pas avoir peur. Aussi, lorsqu’elle survient, passons-nous du jugement le plus sévère aux reproches les plus amers.
Nous devrions faire preuve de courage, pensons-nous aussi. Sans ménagement, il se peut même que l’on se force à agir ; malmenée, parfois renforcée par l’intuition en roue libre, la peur se transforme alors en panique… ce qui nous vaut en retour mille et une critiques supplémentaires. Et nous finissons un jour par avoir si peur d’avoir peur que nous évitons tout ce qui pourrait la réveiller.
A certaines occasions en effet, la peur est viscérale autant qu’irrationnelle et semble appartenir à un quelconque cercle de démons, ou s’apparenter à quelque bête sauvage. Si l’on tente alors de s’exprimer, l’émotion est si intense que l’on en vient à bredouiller… ou bien les mots nous manquent. Et lorsque nous souhaitons exprimer quelque chose qui nous tient à cœur, faire face à ce piètre orateur est assez contrariant, d’autant plus contrariant que critiques et reproches ne sont pas loin : l’on blâme à la fois ce côté que l’on perçoit comme trop émotif… l’on ne s’en blâme pas moins d’être impuissants à lui venir en aide.
Mesurer l’intensité de l’émotion en appliquant un tel système de valeur n’aide pas. Pour pouvoir se dire, il est plus judicieux d’apprendre à percevoir les subtilités contenues dans l’émotion elle-même — et de les accueillir —, car à chacune d’elles se rattachent certaines attentes.

Si nous devions toutefois faire preuve de courage, il me semblerait important de revenir au sens premier du mot. Courage dérive en effet du vieux français corage qui vient lui-même du latin cor et signifie cœur. Et avoir du cœur est véritablement ce qui nous est demandé dans ces conversations avec nous-mêmes, car c’est à cette condition que nous pouvons faire de la place, élargir le cercle, embrasser ce qui nous habite. La voie des rêves, dit Marie-Louise von Franz, est une voie d’amour.
La peur a sa place dans le dialogue intérieur, tout comme la tension, parfois terrible, qui l’accompagne. Elle n’est pas une ennemie que l’on est supposé combattre ou un paria qu’il nous faudrait tenir à distance, mais un quelque chose que l’on est gentiment invité à accueillir, un peu comme on accueillerait une amie. Elle peut alors s’exprimer, touchée par la place qu’on lui réserve et la bienveillance dont on fait preuve à son égard.
La peur a bien des choses à nous dire, en matière de protection et de limite par exemple, mais son enseignement est aussi fort précieux sur bien d’autres plans.
Il est simplement besoin d’une oreille attentive et d’une présence aimante.
D’histoires en anecdotes — de confidence en confidence — la peur nous permet peu à peu de remonter à la source, d’aller à la racine des choses… et de se remémorer sa naissance. Et petit à petit, l’enchevêtrement de pensées, les expériences passées et les croyances parfois héritées qui l’alimentaient cessent d’interférer avec le dialogue que nous tentons de rétablir avec nous-mêmes.
Je ne peux manquer de faire le rapprochement avec le mot anglais confidence qui signifie confiance. Quoi de mieux en ce sens que la libre expression de la peur pour retrouver l’assurance dont elle est paradoxalement grosse, mais aussi — et peut-être surtout —, pour renouer en amour avec cette part qui nous habite tous à un certain degré, pour nous soutenir et nous entr’aider.

— © Michèle Le Clech

Le goût de la fraise

Fraise

Auguste Renoir : « Fraises », vers 1905

L’entrée dans la vieillesse donne parfois lieu à des moments de crise dont nous ne nous expliquons pas toujours la teneur.
L’on sombre brusquement, et de façon répétée, dans quelque profonde mélancolie qui survient sans crier gare — du moins le croit-on — et s’intensifie au fil du temps. Cela est particulièrement vrai pour les hommes qui se tiennent éloignés de leur part féminine.
Un petit rêve, cependant, contient parfois la clé qui nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la profondeur. Il se peut en effet que la place que nous accordons à l’âme, au Féminin, au côté Yin de notre nature, ne soit pas suffisante, ou que l’accueil que nous réservons à ce côté manque singulièrement de chaleur.
Et dans un tel contexte, même si nous tentons de répondre à ses attentes — notamment au besoin de repos qui se fait de plus en plus sentir —, il se peut que certains contenus de l’inconscient fassent irruption, aidés par l’engourdissement de la conscience. Il peut s’agir par exemple de certains aspects de notre jeunesse que nous n’avons pas vécus. Réveillés dans certains lieux ou au contact de certaines personnes, ces contenus nous renvoient à l’époque où l’on aurait pu, ou l’on aurait « dû », où l’on aurait eu besoin de… Et ces revendications à retardement, assorties parfois d’une immense colère contre nous-même ou contre d’autres, réveillent elles-mêmes de profonds regrets et une nostalgie aiguë du passé.

Nous sommes alors pris dans un brassage de réflexions, de jugements extrêmement négatifs et de sentiments mêlés. Pour couronner le tout, la représentation que nous avons de la vieillesse se double du sourire narquois et du point de vue inconscient et infantile de la société actuelle, éprise d’un idéal de jeunesse.
La solitude aidant, ainsi que le tabou qui entoure la vieillesse, la bascule s’opère assez vite vers le puits de chagrin, et c’est alors une chute vertigineuse qui nous fait entrevoir le vide, le plomb de la dépression et parfois même les portes de la mort, générant agitation et panique.
Mais le rêveur aguerri sait qu’il doit revoir sa position : il sait toute l’importance de l’acceptation inconditionnelle de ce qui est… et il accepte l’étreinte de la Vierge noire…

A cette condition, et de façon surprenante, l’impression que la vie nous file entre les doigts se transforme.
Le temps semble suspendre son vol.
Chaque minute semble compter, qui donne au jour (et à la nuit) valeur d’éternité et à certaines rencontres un goût de fraise (1).
Le va-et-vient qui s’opère entre les rêves et la vie nous offre la possibilité de découvrir les petits déclencheurs qui s’assoient sur nos besoins véritables jusqu’à ce que, ayant compris ce qui sous-tend l’ensemble, l’on soit rendus capables d’ouvrir tout grand la porte à la tristesse et à la peur, conscients qu’elles en appellent au Consolateur et à la capacité d’être en amour avec soi. L’appétit de vivre s’en revient, le besoin d’être en lien, de contribuer et de faire sa part de colibri  aussi (2).

© Michèle Le Clech


(1) En référence à Alain in Propos d’un Normand, éditions Gallimard, 1952 : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
(2) En référence à Pierre Rabhi.

Sans mot dire

Quand l’eau dans la bouilloire est suspendue au-dessus du feu, les deux éléments sont en rapport l’un avec l’autre et il en résulte une création d’énergie (cf. la production de la vapeur). Toutefois la tension qui en résulte demande de la vigilance. Si l’eau déborde, le feu s’éteint et son énergie est perdue. Si la chaleur est trop grande, l’eau s’évapore et passe dans l’air. Les éléments qui sont ici en rapports réciproques sont en eux-mêmes ennemis l’un de l’autre. La plus grande prudence peut seule prévenir des dommages. (1)

Nicht raus, sonder durch !
C’est avec cette injonction de Jung qu’une de ses patientes se réveille un matin, elle qui, en rêve, tentait de s’extraire d’une marmite d’eau bouillante. En tant que psychiatre, initiateur de la psychologie des profondeurs, Jung savait en effet d’expérience que les épreuves n’ont pas à être surmontées, mais traversées. Autrement dit, il ne s’agit pas d’essayer de s’en sortir, mais de passer au travers.
Mais comment faire ?
Dans la plupart des situations, une image vaut mille mots, et c’est là que les rêves entrent en scène.
L’image du chaudron d’eau bouillante par exemple pourrait assez bien illustrer ces moments où nous sommes partagées entre la colère et les larmes, oscillant même parfois entre rage et  dépression.
Et en effet, dans certaines circonstances particulièrement difficiles, il arrive que la colère enfle et que des larmes de rage et d’impuissance emplissent tout l’espace, tant (et si bien !), que le feu et l’eau des émotions se mêlant, l’on en vient littéralement à bouillir —cet état d’ébullition intérieur est même parfois tel que le corps tout entier peut se mettre à trembler.

Les rêves montrent souvent un animus déchaîné qui peut apparaître par exemple sous les traits d’un homme des cavernes, d’un géant, d’un taureau furieux, d’un groupe de malfrats… Contaminé par l’émotion — et tout entier dans la réaction —, empêtré dans ses interprétations et ses contradictions, l’animus semble n’avoir dans ces moments-là d’autre stratégie que celle de la terre brûlée. Toute son attitude semble dire : « Peu m’importe les conséquences », aussi une peur irrationnelle jaillit-elle en nous devant les dégâts qui risquent inévitablement de se produire. Souvent amplifiée par une intuition galopante, cette peur vient paralyser toute action, corsant le bouillon.

Baigner dans pareil jus n’est pas du tout la tasse de thé de l’animus, aussi lui faut-il un ennemi. Qu’on l’empêche d’agir, il usera du verbe. Il trouve une oreille [un peu trop] compatissante et déverse une litanie de critiques, d’accusations, ou d’insultes, tantôt dirigées à l’encontre d’autrui, tantôt contre son propre camp… laissant au passage, en véritable vampire énergétique, son interlocuteur exsangue.
L’un des problèmes majeurs de l’animus en pareil cas, c’est qu’il est sourd… ce qui le rend naturellement imperméable à tout véritable échange au moment où, justement, il s’agirait d’en avoir un.
Il se sent d’ailleurs incompris.
Personne n’est capable de prendre toute la mesure de ce qui se passe.
Las, il dirige son arme vers l’intérieur et s’en prend au conscient qui s’effondre peu à peu sous les attaques. La spirale infernale commence : souffrance et larmes font redoubler l’animus de fureur. A défaut d’enflammer la situation au dehors, c’est l’enfer au dedans. C’est un peu comme si, réveillé par l’impuissance, le vent de l’esprit prenait plaisir à souffler sur ce qui est déjà un beau brasier, au cœur duquel de nouvelles armes se forgent, qu’il se plaît aussitôt à affûter : les paroles, doublées d’une langue bien acérée, peuvent être aussi tranchantes que des épées.

Si, en de pareils moments, nous sommes malgré tout capables d’osciller entre les contraires, sans jamais prendre parti, si nous laissons s’écouler la lave tout en acceptant d’être ballotées par les vagues de désespoir, si nous nous offrons l’espace nécessaire, un sursaut se produit bientôt et l’autre face du masculin apparaît. Quand bien même le chaos règne, le côté rationnel, la capacité à faire le tri et à envisager la situation de façon claire, précise, ordonnée, sont ses attributs. Observer, évaluer, ne plus réagir mais tenter d’agir en accord avec l’ensemble des valeurs — masculines et féminines —, c’est là son talent.
Tout au fond de l’enfer, un changement d’attitude survient. Entre l’eau, le feu et le vent, ça manquait singulièrement de terre. Qu’il soit intérieur ou pas, il n’est en effet pas de véritable échange sans quelque chose de concret à se mettre sous la dent. Broyer du noir ne nourrit pas vraiment, les jugements gratinés non plus. Revenir à la racine des choses ou méditer sur un rêve par contre…
Loin d’être nébuleux, le rêve a souvent les qualités de la Terre elle-même, comme la capacité de contenir le feu tout en abritant mers et océans. Grâce aux images, nous avons aussi accès à l’origine des choses et à nos véritables sentiments. Une autre face de la réalité se révèle alors, non celle que nous voulions voir au dehors, non celle que nos croyances sur nous-même ou sur les autres nous laissaient à penser, mais bien plutôt la vraie vérité comme le disait ma fille cadette lorsqu’elle avait 5 ans.
Ce qui est vrai, consistant, tangible, palpable… terre à terre.
Car derrière la fureur — et même si elles viennent réveiller d’anciennes blessures —, se cachent souvent de toutes petites choses, banales ou même insignifiantes pourrait-on croire, mais si précieuses à qui sait vraiment prêter oreille : un sentiment qu’on a laissé de côté, une valeur à laquelle on tient mais qu’on n’a pas respectée, une sensation qu’on a négligée…
… Ou un quelque chose qui tient parfois en une simple phrase dont on admet pourtant difficilement la teneur, comme par exemple : « Je n’en peux plus. »
Et non seulement je n’en peux plus, mais je ne peux pas souscrire à l’idée de me battre au risque d’empirer les choses  — même contre ce qui m’apparaît comme de l’exigence, de l’injustice, de la mauvaise foi, etc. La violence, on le sait, engendre la violence…
Je ne peux pas non plus changer les autres.
Mais je peux agir pour ce qui m’est cher.
Je peux préserver l’harmonie si chère à mon cœur tout en tenant compte de mes limites.
Je peux rendre compte plutôt que rendre gorge.
Je peux m’exprimer sans maudire, et je peux, comme la Terre, laisser à voir : les faits, n’est-ce pas, parlent souvent d’eux-mêmes…

— © Michèle Le Clech


(1) Yiking, Le livre des transformations, hexagramme 63, « Après l’accomplissement ».

Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin ; quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche alors à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin, mais surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offre le privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on s’en remet alors à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Et les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même, de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouver en soi.

— © Michèle Le Clech