Peur et confidence

Peur.jpg

Art: Yuryehu

Si le travail sur les rêves est aussi difficile que profond — et fait parfois si peur —, c’est peut-être bien parce que nous ne nous contentons pas de parler de ce qui se passe, mais que nous entrons littéralement en contact avec les différentes parties de notre être, quel que soit le visage qu’elles nous offrent.
Et parce que nous sommes en contact, nous sommes immanquablement touchés.

Nous sommes parfois attirés par ce travail parce que nous sentons instinctivement que nous avons là accès à un certain savoir et que nous allons enfin pouvoir nous comprendre, mais nous sommes parfois  fort surpris d’être invités à le vivre concrètement : c’est-à-dire à com-prendre, à prendre avec — et non plus à prendre sur nous comme nous l’avons entendu bien des fois, non pas à lutter contre ni à réprimer, cacher, nier, etc., mais à accueillir.
Tout cela ne va pas sans hésitation cependant : le système, qui régit notre vie quotidienne aussi bien que notre vie intérieure, craint le face à face ; et sa crainte repose souvent sur une question : s’il devait s’effondrer, sur quoi s’appuiera-t-on par la suite ? Tout comme dans la société, la hiérarchie est souvent le modèle qui prévaut dans le monde intérieur et le système des castes n’est pas si éloigné : telle attitude est méprisable et indigne de nous, telle émotion irrecevable et doit être tenue sous contrôle ou soumise à des obligations ou des décisions arbitraires.
La peur en est un exemple.
Face à elle, notre système de « valeurs » se met en branle, basé sur un simple postulat : nous ne devrions pas avoir peur. Aussi, lorsqu’elle survient, passons-nous du jugement le plus sévère aux reproches les plus amers. Nous devrions faire preuve de courage, pensons-nous aussi. Sans ménagement, il se peut même que l’on se force à agir ; malmenée, parfois renforcée par l’intuition en roue libre, la peur se transforme alors en panique… ce qui nous vaut en retour mille et une critiques supplémentaires.
A certaines occasions, la peur est viscérale autant qu’irrationnelle et semble appartenir à un quelconque cercle de démons, ou s’apparenter à quelque bête sauvage. Si l’on tente alors de s’exprimer, l’émotion est si intense que l’on en vient à bredouiller… ou bien les mots nous manquent. Et lorsque nous souhaitons exprimer quelque chose qui nous tient à cœur, faire face à ce piètre orateur est assez contrariant, d’autant plus contrariant que critiques et reproches ne sont pas loin : l’on blâme à la fois ce côté que l’on perçoit comme trop émotif… l’on ne s’en blâme pas moins d’être impuissants à lui venir en aide.
Mesurer l’intensité de l’émotion en appliquant un tel système de valeur n’aide pas. Pour pouvoir se dire, il est plus judicieux d’apprendre à percevoir les subtilités contenues dans l’émotion elle-même — et de les accueillir —, car à ces petites variations se rattachent certaines attentes.

Si nous devions toutefois faire preuve de courage, il me semblerait important de revenir au sens premier du mot. Courage dérive en effet du vieux français corage qui vient lui-même du latin cor et signifie cœur. Et avoir du cœur est véritablement ce qui nous est demandé dans ces conversations avec nous-mêmes, car c’est à cette condition que nous pouvons faire de la place, élargir le cercle, embrasser ce qui nous habite. La voie des rêves, dit Marie-Louise von Franz, est une voie d’amour.
La peur a sa place dans le dialogue intérieur, tout comme la tension, parfois terrible, qui l’accompagne. Elle n’est pas une ennemie que l’on est supposé combattre ou un paria qu’il nous faudrait tenir à distance, mais un quelque chose que l’on est gentiment invité à accueillir, un peu comme on accueillerait une amie. Elle peut alors s’exprimer, touchée par la place qu’on lui réserve et la bienveillance dont on fait preuve à son égard.
La peur a bien des choses à nous dire, en matière de protection et de limite par exemple, et son enseignement est aussi fort précieux sur bien des plans. Elle a simplement besoin d’une oreille attentive et d’une présence aimante.
D’histoires en anecdotes — de confidence en confidence — la peur nous permet peu à peu de remonter à la source, d’aller à la racine des choses, et de se remémorer sa naissance. Et petit à petit, l’enchevêtrement de pensées, les expériences passées et les croyances parfois héritées qui l’alimentaient cessent d’interférer avec le dialogue que nous tentons de rétablir avec nous-mêmes.
Je ne peux manquer de faire le rapprochement avec le mot anglais confidence qui signifie confiance. Quoi de mieux en ce sens que la libre expression de la peur pour retrouver l’assurance dont elle est paradoxalement grosse, mais aussi — et peut-être surtout —, pour renouer en amour avec cette part qui nous habite tous à un certain degré, pour nous soutenir et nous entr’aider.

— © Michèle Le Clech

Le goût de la fraise

Fraise

Auguste Renoir : « Fraises », vers 1905

L’entrée dans la vieillesse donne parfois lieu à des moments de crise dont nous ne nous expliquons pas toujours la teneur. L’on sombre brusquement, et de façon répétée, dans quelque profonde mélancolie qui survient sans crier gare — du moins le croit-on — et s’intensifie au fil du temps. Cela est particulièrement vrai pour les hommes qui se tiennent éloignés de leur part féminine.
Un petit rêve, cependant, contient parfois la clé qui nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la profondeur. Il se peut en effet que la place que nous accordons à l’âme, au Féminin, au côté Yin de notre nature, ne soit pas suffisante, ou que l’accueil que nous réservons à ce côté manque singulièrement de chaleur.
Et dans un tel contexte, même si nous tentons de répondre à ses attentes — notamment au besoin de repos qui se fait de plus en plus sentir —, il se peut que certains contenus de l’inconscient fassent irruption, aidés par l’engourdissement de la conscience. Il peut s’agir par exemple de certains aspects de notre jeunesse que nous n’avons pas vécus. Réveillés dans certains lieux ou au contact de certaines personnes, ces contenus nous renvoient à l’époque où l’on aurait pu, ou l’on aurait « dû », où l’on aurait eu besoin de… Et ces revendications à retardement, assorties parfois d’une immense colère contre nous-même ou contre d’autres, réveillent elles-mêmes de profonds regrets et une nostalgie aiguë du passé.

Nous sommes alors pris dans un brassage de réflexions, de jugements extrêmement négatifs et de sentiments mêlés. Pour couronner le tout, la représentation que nous avons de la vieillesse se double du sourire narquois et du point de vue inconscient et infantile de la société actuelle, éprise d’un idéal de jeunesse.
La solitude aidant, ainsi que le tabou qui entoure la vieillesse, la bascule s’opère assez vite vers le puits de chagrin, et c’est alors une chute vertigineuse qui nous fait entrevoir le vide, le plomb de la dépression et parfois même les portes de la mort, générant agitation et panique.
Mais le rêveur aguerri sait qu’il doit revoir sa position : il sait toute l’importance de l’acceptation inconditionnelle de ce qui est… et il accepte l’étreinte de la Vierge noire…

A cette condition, et de façon surprenante, l’impression que la vie nous file entre les doigts se transforme.
Le temps semble suspendre son vol.
Chaque minute semble compter, qui donne au jour (et à la nuit) valeur d’éternité et à certaines rencontres un goût de fraise (1).
Le va-et-vient qui s’opère entre les rêves et la vie nous offre la possibilité de découvrir les petits déclencheurs qui s’assoient sur nos besoins véritables jusqu’à ce que, ayant compris ce qui sous-tend l’ensemble, l’on soit rendus capables d’ouvrir tout grand la porte à la tristesse et à la peur, conscients qu’elles en appellent au Consolateur et à la capacité d’être en amour avec soi. L’appétit de vivre s’en revient, le besoin d’être en lien, de contribuer et de faire sa part de colibri  aussi (2).

© Michèle Le Clech


(1) En référence à Alain in Propos d’un Normand, éditions Gallimard, 1952 : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
(2) En référence à Pierre Rabhi.

Sans mot dire

Quand l’eau dans la bouilloire est suspendue au-dessus du feu, les deux éléments sont en rapport l’un avec l’autre et il en résulte une création d’énergie (cf. la production de la vapeur). Toutefois la tension qui en résulte demande de la vigilance. Si l’eau déborde, le feu s’éteint et son énergie est perdue. Si la chaleur est trop grande, l’eau s’évapore et passe dans l’air. Les éléments qui sont ici en rapports réciproques sont en eux-mêmes ennemis l’un de l’autre. La plus grande prudence peut seule prévenir des dommages. (1)

Nicht raus, sonder durch !
C’est avec cette injonction de Jung qu’une de ses patientes se réveille un matin, elle qui, en rêve, tentait de s’extraire d’une marmite d’eau bouillante. En tant que psychiatre, initiateur de la psychologie des profondeurs, Jung savait en effet d’expérience que les épreuves ne doivent pas être surmontées, mais traversées. Autrement dit, il ne s’agit pas d’essayer de s’en sortir, mais de passer au travers.
Mais comment faire ?
Dans la plupart des situations, une image vaut mille mots, et c’est là que les rêves entrent en scène.
L’image du chaudron d’eau bouillante par exemple pourrait assez bien illustrer ces moments où nous sommes partagées entre la colère et les larmes, oscillant même parfois entre rage et  dépression.
Dans certaines circonstances particulièrement difficiles, il arrive que la colère enfle et que des larmes de rage et d’impuissance emplissent tout l’espace, tant (et si bien !), que le feu et l’eau des émotions se mêlant, l’on en vient littéralement à bouillir. Et cet état d’ébullition intérieur est parfois tel que le corps tout entier peut même se mettre à trembler.

Les rêves montrent souvent un animus déchaîné qui peut apparaître par exemple sous les traits d’un homme des cavernes, d’un géant, d’un taureau furieux, d’un groupe de malfrats… Contaminé par l’émotion — et tout entier dans la réaction —, empêtré dans ses interprétations et ses contradictions, l’animus semble n’avoir dans ces moments-là d’autre stratégie que celle de la terre brûlée. Toute son attitude semble dire : « Peu m’importe les conséquences » et une peur irrationnelle jaillit en nous devant les dégâts qui risquent inévitablement de se produire. Souvent amplifiée par une intuition galopante, cette peur vient paralyser toute action, corsant le bouillon.

Baigner dans pareil jus n’est pas du tout la tasse de thé de l’animus, aussi lui faut-il un ennemi. Qu’on l’empêche d’agir, il usera du verbe. Il trouve une oreille [un peu trop] compatissante et déverse une litanie de critiques, d’accusations, ou d’insultes, tantôt dirigées à l’encontre d’autrui, tantôt contre son propre camp… laissant au passage, en véritable vampire énergétique, son interlocuteur exsangue.
L’un des problèmes majeurs de l’animus en pareil cas, c’est qu’il est sourd… ce qui le rend naturellement imperméable à tout véritable échange au moment où, justement, il s’agirait d’en avoir un.
Il se sent d’ailleurs incompris.
Personne n’est capable de prendre toute la mesure de ce qui se passe.
Las, il dirige son arme vers l’intérieur et s’en prend au conscient qui s’effondre peu à peu sous les attaques. La spirale infernale commence : souffrance et larmes font redoubler l’animus de fureur. A défaut d’enflammer la situation au dehors, c’est l’enfer au dedans. C’est un peu comme si, réveillé par l’impuissance, le vent de l’esprit prenait plaisir à souffler sur ce qui est déjà un beau brasier, au cœur duquel de nouvelles armes se forgent, qu’il se plaît aussitôt à affûter : les paroles, doublées d’une langue bien acérée, peuvent être aussi tranchantes que des épées.

Si, en de pareils moments, nous sommes malgré tout capables d’osciller entre les contraires, sans jamais prendre parti, si nous laissons s’écouler la lave tout en acceptant d’être ballotées par les vagues de désespoir, si nous nous offrons l’espace nécessaire, un sursaut se produit bientôt et l’autre face du masculin apparaît. Quand bien même le chaos règne, le côté rationnel, la capacité à faire le tri et à envisager la situation de façon claire, précise, ordonnée, sont ses attributs. Observer, évaluer, ne plus réagir mais tenter d’agir en accord avec l’ensemble des valeurs — masculines et féminines —, c’est là son talent.
Tout au fond de l’enfer, un changement d’attitude survient. Entre l’eau, le feu et le vent, ça manquait singulièrement de terre. Qu’il soit intérieur ou pas, il n’est en effet pas de véritable échange sans quelque chose de concret à se mettre sous la dent. Broyer du noir ne nourrit pas vraiment, les jugements gratinés non plus. Revenir à la racine des choses ou méditer sur un rêve par contre…
Loin d’être nébuleux, le rêve a souvent les qualités de la Terre elle-même, comme la capacité de contenir le feu tout en abritant mers et océans. Grâce aux images, nous avons aussi accès à l’origine des choses et à nos véritables sentiments. Une autre face de la réalité se révèle alors, non celle que nous voulions voir au dehors, non celle que nos croyances sur nous-même ou sur les autres nous laissaient à penser, mais bien plutôt la vraie vérité comme le disait ma fille cadette lorsqu’elle avait 5 ans.
Ce qui est vrai, consistant, tangible, palpable… terre à terre.
Car derrière la fureur — et même si elles viennent réveiller d’anciennes blessures —, se cachent souvent de toutes petites choses, banales ou même insignifiantes pourrait-on croire, mais si précieuses à qui sait vraiment prêter oreille : un sentiment qu’on a laissé de côté, une valeur à laquelle on tient mais qu’on n’a pas respectée, une sensation qu’on a négligée…
… Ou un quelque chose qui tient parfois en une simple phrase dont on admet pourtant difficilement la teneur, comme par exemple : « Je n’en peux plus. »
Et non seulement je n’en peux plus, mais je ne peux pas souscrire à l’idée de me battre au risque d’empirer les choses  — même contre ce qui m’apparaît comme de l’exigence, de l’injustice, de la mauvaise foi, etc. La violence, on le sait, engendre la violence…
Je ne peux pas non plus changer les autres.
Mais je peux agir pour ce qui m’est cher.
Je peux préserver l’harmonie si chère à mon cœur tout en tenant compte de mes limites.
Je peux rendre compte plutôt que rendre gorge.
Je peux m’exprimer sans maudire, et je peux, comme la Terre, laisser à voir : les faits, n’est-ce pas, parlent souvent d’eux-mêmes…

— © Michèle Le Clech


(1) Yiking, Le livre des transformations, hexagramme 63, « Après l’accomplissement ».

Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin ; quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche alors à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin, mais surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offre le privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on s’en remet alors à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Et les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même, de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouver en soi.

— © Michèle Le Clech

Authenticité

BoisHal

Bois de Hal

Chaque fois que nous choisissons d’écouter, en nous accordant le temps et la bienveillance nécessaires, ce qui murmure — ou ce qui hurle — au plus profond de nous,  chaque fois que nous décidons d’accueillir et d’honorer nos sentiments véritables, il se peut certes que nous prenions un risque, celui de nous tenir en marge du groupe ou d’une relation, mais nous nous offrons surtout le luxe de l’authenticité chère à notre âme. En nous tenant au plus près d’eux, en nous y lovant, nous permettons à ces sentiments de livrer leur secret ou, formulé autrement, de dévoiler ce à quoi nous aspirons vraiment.

Nous enterrons en quelque sorte joyeusement la partie de nous qui a appris de ses ancêtres à ne pas faire de vagues et à rester « petite »… et nous osons enfin exprimer nos attentes. Et parce que nous avons, dans le même temps, cultivé le lien avec cette part masculine de notre être qui est en mesure de protéger nos valeurs, c’est d’une voix posée que nous exprimons ces attentes ; c’est aussi avec une toute nouvelle assurance que nous décidons d’agir, de ne pas agir ou de ne pas participer.

Si l’on en croit les rêves, de tels choix nous font progresser un peu plus encore vers notre essence féminine, ses creux et ses vallées, cet écrin de nature qui abrite le temple intérieur (qu’un rêve appelait aussi Château de recouvrance)… le cœur de l’être où se recueille la part d’humanité que tous nous abritons, et qui aspire à l’unité et à la paix retrouvées.
C’est ainsi que nous veillons, chacune à notre mesure, à l’équilibre du monde.

Dans ce domaine du Soi se rencontrent tous ceux à qui nous appartenons, chacun dont nous touchons le cœur, où « il n’y a aucune différence, juste une présence immédiate » (1).

— © Michèle Le Clech

(1) Marie-Louise von Franz, Reflets de l’âme
Voir aussi l’article de Carnets de rêves : CG Jung, la nouvelle religion

Prêtresse de l’ombre

Dervish

Art: Canan Berber

Spiritualité, élévation, illumination…
Je ne peux vous suivre, voyez-vous, ces mots me donnent le vertige.
Je suis une plante de l’ombre, je me plais en compagnie des arbres. J’adore les sous-bois, leurs mousses tendres et leur côté feutré.
J’aime aussi les nuages qui jouent avec la lumière et qui, parfois, obscurcissent mon ciel. C’est souvent signe qu’il va pleuvoir. Ou bien pleurer.
Et j’aime l’eau qui ruisselle et puis l’eau dormante et la rosée du matin… la rivière qui chante, la vague qui me berce et celle qui submerge.
Et j’aime le chuchotement du vent, celui qui souffle les bougies ou qui ravive les braises, qui balaie les feuilles mortes ou rafraîchit l’atmosphère quand les esprits s’échauffent.

J’aime aussi la terre…
Mater… Ma Terre Mère, la Vierge noire, toujours enceinte (1).
C’est avec délice que je plonge mes racines dans l’humus de Gaïa, pour me relier à Elle. Et plus elles vont profond, plus elles se ramifient comme des branches vers un ciel intérieur, et plus je me connecte aux autres « plantes », de manière invisible, souterraine, dans un web naturel.
Cette interconnexion a de tout temps existé. C’est l’un des nombreux cadeaux du Féminin. Il y a en effet tant de façons d’être en lien, tant de medias pour communiquer.
Et le Verbe tumultueux ne fait pas toujours partie de la liste.
Gaïa a ses muses et ses canaux de diffusion : la visite d’une amie est annoncée en rêve, la mort d’un être cher par un oiseau qui frappe à la fenêtre de façon insistante, la réponse à une énigme s’impose sous forme de vision… Avertit-Elle en rêve qu’une de ses filles-biche est blessée, voici que l’on découvre, comme pour mieux souligner notre état intérieur, une jeune biche en ouvrant nos volets. Alors que nous étions un jour rassemblées en son nom, je me souviens d’une belle brochette de goélands qu’Elle avait dépêchés (les oiseaux sont traditionnellement attribués à la Déesse) et qui, par leurs cris, avait gentiment fait écho aux bavardages incessants ; il arrive aussi que nos amis ailés accompagnent haut dans le ciel la ronde des idées.
Un jour, confortablement installée dans le jardin, je brodais le motif d’un papillon et l’ai vu se poser sur le dos de ma main, comme s’il prenait vie.
Quant au hasard, il est sans doute son meilleur serviteur : qui mieux que lui, sait faire asseoir à vos côtés, dans un bus, la personne idéale pour délivrer LE conseil qui  permettra de financer les études dont vous rêviez ?

Nombre d’entre nous connaissent ce genre de choses.
La Déesse fait partie de nos vies et croise chaque jour notre chemin, tantôt laide, effrayante ou repoussante à nos yeux, tantôt éblouissante, resplendissante, majestueuse. Invisible aux yeux de certains et pourtant si présente, Elle revêt mille formes, appelons-les synchronicités, signes, coïncidences…
Nous avons cruellement besoin d’Elle aujourd’hui qui, par sa simple présence, sait apaiser l’angoisse sans nom que pilules ou vacarme ambiant tentent de couvrir : je L’ai vue revêtir l’apparence de la lune, se mirer dans l’eau… et la peur alors se dissiper devant tant de beauté.
Tous ceux qui s’aventurent sur les chemins de l’âme connaissent sa magie. Et pour ceux qui l’auraient oubliée, il suffit de fermer les yeux et d’écouter le murmure du vent ou celui du silence

Ma Reine m’alimente au gré de ses saisons, que certains appellent humeurs. Les années, les mois, et même les jours d’une vie semblent avoir leurs saisons.
A ses heures, je puise dans ses entrailles une nourriture sans pareille qui me remplit de tant d’énergie et de bien-être que j’aime à produire et à offrir ce qui, en moi, ne peut faire autrement que de fleurir et de porter fruit. Et tout lui est profit, de l’embryon de projet aux pensées tardives.
Et puis le vent tourne…
Toutes mes envies, toutes les représentations que je peux avoir, toutes les idées que je me fais encore sur l’individuation, le passé, le futur et toutes les autres choses, me sont arrachées une à une.
Les représentations et les concepts, Elle n’aime guère.
Son enseignement : « Vis-le ! »
… C’est-à-dire : « Meurs. »
Elle me retire alors toute sève et me confie à Hadès, me condamnant aux enfers et au froid de l’hiver.
Elle m’enferme, pour mieux me libérer, et garde jalousement les clés.
Elle, le Ravin du Monde qui m’invite à ses heures en son sein obscur, là où le vide est si terrifiant que la seule chose qui me vient à l’esprit c’est : fuir… Fuir, fuir ces contrées inhospitalières à toutes jambes et à tout prix, résister coûte que coûte à son invitation.
Mais, du fond de ma mémoire qui sait l’exquise majesté de la nuit, l’une ou l’autre prêtresse de l’ombre murmure…
— « Ne crains pas, surtout ne crains pas… »
Alors, quelque chose lâche prise, et je comprends qu’Elle me veut encore un peu plus semblable à Elle, pour mieux accueillir ce qui vient. Et en effet, du cœur même de l’abîme et de la vacuité, se présente quelque chose de nouveau, venant de l’extérieur ou de l’intérieur, c’est selon.
De petite mort en petite mort, j’apprends.

Je vous entends aussi parler de droiture et de rectitude…
Elle ? Elle danse.
Sans cesse Elle danse.
Et Dieu que j’aime ses courbes, ses ovales, ses circonvolutions, ses spirales.
Amour divin, dites-vous ?
Oui. Mais que diable le cherchez-vous dans les hauteurs quand Elle n’attend qu’un simple « oui » pour que l’Amour entoure et pénètre tendrement votre cœur ?

— © Michèle Le Clech


(1) Cf. Marion Woodman, La Vierge enceinte : un processus de transformation psychologique

La haie d’épines

EpinesEn attendant que les hommes « cessent de laisser leur système de défenses détruire leurs relations (1) »,  certaines femmes sont tenues de vivre avec les blessures qui leur ont été infligées par ces mêmes hommes — parfois même par leur propre père.
Pour ces femmes, une haie d’épine infranchissable semble avoir depuis toujours entouré le cœur blessé de cet homme qu’elles appellent Papa. De façon répétée ou soudaine, une sorte de malédiction s’abat sur elles comme elle s’est abattue un jour sur lui : les coups pleuvent, les humiliations, rage et menaces emplissent l’espace… Celles d’entre nous qui ne connaissent pas les coups ne peuvent pour autant se soustraire toujours aux vapeurs toxiques qui s’échappent hors la haie et se répandent alentour… Un infini mal-être s’installe — que la haie d’épines s’empresse également d’entourer.

Fort heureusement, les rêves agissent comme un contre-poison… ils sonnent même parfois comme un désenvoûtement à qui se sent maudite. Et quand bien même la haie d’épines se serait transformée en une sombre et vaste forêt, c’est parfois à coup de bulldozer qu’ils se frayent un chemin (2). Mais ce qui pourrait sembler radical est cependant ressenti comme un soulagement : les choses s’éclaircissent et un passage dans ce qui était depuis toujours envahissant, étouffant, et surtout inabordable, est enfin possible. Dans la vie courante par exemple, il est parfois de ces quartiers qui semblaient contaminés ou maudits et dans lesquels l’on ne pouvait se rendre qu’avec un étrange et déplaisant frisson ; parce qu’ils réveillent une sourde angoisse, il nous était impossible de nous en approcher sans risquer de perdre le peu d’équilibre qu’à grand prix parfois l’on avait pu retrouver.
Il en est malheureusement parfois de même sur le plan intérieur.

Mais c’est sans compter sur les rêves, qui revisitent ces zones de la psyché jusqu’à les réhabiliter.
Les rêves mettent également en lumière le courage et le sang-froid dont nous avons dû faire preuve en tant que filles pour survivre — et parfois extrêmement jeunes. Ils montrent aussi à quel point, dans cette entreprise, le sacrifice aura été grand. L’impassibilité et le sang-froid par exemple ont en effet pour prix la spontanéité et l’insouciance…  malheureusement parfois aussi l’idée même de la paix un jour retrouvée.
Pour devenir ce que l’on appelle une femme libre, il nous sera demandé de prendre toute la mesure de ce qui a été, jusqu’à faire face à ce père et aux modes de comportement qu’il a pu adopter. Car ce qu’on lui reproche s’exerce malheureusement aussi pour part au fond de nous et continue de nous heurter, de nous emprisonner, de nous leurrer — par exemple à travers un discours négatif qui passe en boucle ; nous avons beau avoir quitter la maison familiale, la même ritournelle se fait parfois entendre.
La bonne nouvelle, c’est ce que  nous offre ce face à face : la clé de la liberté.

© Michèle Le Clech


(1) En référence à l’article de Boysen Hodgson, The New Macho, publié sur le site de ManKind Project.
(2) Clin d’œil au livre d’Etienne Perrot, Quand le rêve dessine un chemin, éditions La Fontaine de Pierre, 2011.
(3) Voir l’article de Carnets de rêves :  Les nouveaux machos