Authenticité

BoisHal

Bois de Hal

Chaque fois que nous choisissons d’écouter ce qui murmure — ou ce qui hurle — au plus profond de nous, en nous accordant le temps et la bienveillance nécessaires, chaque fois que nous décidons d’accueillir et d’honorer nos sentiments véritables, il se peut certes que nous prenions un risque, celui de nous tenir en marge du groupe ou d’une relation, mais nous nous offrons surtout le luxe de l’authenticité chère à notre âme. Et nous permettons à ces sentiments de livrer leur secret ou, formulé autrement, de dévoiler ce à quoi nous aspirons vraiment.
Nous enterrons en quelque sorte joyeusement la partie de nous qui a appris de ses ancêtres à ne pas faire de vagues et à rester « petite »… et nous osons enfin exprimer nos attentes. Et parce que nous avons, dans le même temps, cultivé le lien avec cette part masculine de notre être qui est en mesure de protéger nos valeurs, c’est d’une voix posée que nous exprimons ces attentes ; c’est aussi avec une toute nouvelle assurance que nous décidons d’agir, de ne pas agir ou de ne pas participer.
Si l’on en croit les rêves, de tels choix nous font progresser un peu plus encore vers notre essence féminine, ses creux et ses vallées, vers cet écrin de nature qui abrite le temple intérieur… le cœur de l’être où se recueille la part d’humanité que tous nous abritons, et qui aspire à l’unité et à la paix retrouvées.
C’est ainsi que nous veillons, chacune à notre mesure, à l’équilibre du monde.

— © Michèle Le Clech

Voir aussi l’article de Carnets de rêves : CG Jung, la nouvelle religion

Prêtresse de l’ombre

Dervish

Art: Canan Berber

Spiritualité, élévation, illumination…
Je ne peux vous suivre, voyez-vous, ces mots me donnent le vertige.
Je suis une plante de l’ombre, je me plais en compagnie des arbres et j’adore les sous-bois, leurs mousses tendres et leur côté feutré.
J’aime aussi les nuages qui jouent avec la lumière et qui, parfois, obscurcissent mon ciel. C’est souvent signe qu’il va pleuvoir. Ou bien pleurer.
Et j’aime l’eau qui ruisselle… J’aime la rosée tout autant, et l’eau dormante, la rivière qui chante, la vague qui submerge et celle qui berce.
Et puis j’aime le vent qui chuchote, souffle les bougies ou les braises, balaie les feuilles mortes et rafraîchit l’atmosphère quand les esprits s’échauffent.

J’aime aussi la terre…
Et c’est avec délice que je plonge mes racines dans l’humus de Gaïa.
Mater… Ma Terre Mère, la Vierge noire, toujours enceinte (1).
Mes racines me relient à Elle et, plus elles plongent profond et se ramifient comme des branches vers un ciel intérieur, plus elles me relient à d’autres « plantes », de façon invisible, souterraine, formant un web naturel.
Cette interconnexion a de tout temps existé, c’est l’un des nombreux cadeaux du Féminin. Il existe en effet d’autres façons d’être en lien, d’autres media pour communiquer.
Et le Verbe tumultueux ne fait pas toujours partie de la liste.
Gaïa a ses muses et ses canaux de diffusion : la visite d’une amie est annoncée en rêve, la mort d’un être cher par un oiseau qui frappe de façon insistante à la fenêtre, la réponse à une énigme s’impose sous forme de vision… Avertit-Elle en rêve qu’une de ses filles-biche est blessée, voici que l’on découvre cette même biche en ouvrant ses volets. Alors que nous étions un jour rassemblées en son nom, je me souviens d’une belle brochette de goélands qu’Elle avait dépêchés (les oiseaux sont traditionnellement attribués à la Déesse) et qui, par leurs cris, ont gentiment fait écho aux bavardages incessants. Il arrive aussi que nos amis ailés accompagnent haut dans le ciel la ronde des idées.
Il m’est arrivé un jour, confortablement installée dans le jardin, de broder le motif d’un papillon et de le voir se poser sur le dos de ma main, comme s’il prenait vie, . Quant au hasard, il est sans doute son meilleur serviteur : qui mieux que lui, sait faire asseoir à vos côtés, dans un bus, la personne idéale pour délivrer LE conseil qui vous permettra de financer les études dont vous rêviez ?

Nombre d’entre nous connaissent ce genre de choses.
La Déesse fait partie de nos vies, même si nous ne L’écoutons pas toujours. Elle croise notre chemin chaque jour, tantôt laide et repoussante, tantôt éblouissante, resplendissante, majestueuse. Invisible aux yeux de certains et pourtant si présente, Elle revêt mille formes, appelons-les synchronicités, signes, coïncidences…
Nous avons cruellement besoin d’Elle aujourd’hui, Elle qui, par sa simple présence, sait apaiser l’angoisse sans nom que pilules ou vacarme ambiant tentent de couvrir : je L’ai vue revêtir l’apparence de la lune, se mirer dans l’eau… et l’angoisse alors se dissiper devant tant de beauté.
Tous ceux qui s’aventurent sur les chemins de l’âme savent sa magie. Et pour ceux qui l’auraient oubliée, il suffit juste de fermer les yeux et d’écouter le murmure du vent ou celui du silence

Ma Reine m’alimente au gré de ses saisons, que certains appellent humeurs.
Les années, les mois, et même les jours d’une vie semblent avoir leurs saisons. A ses heures, je puise dans ses entrailles une nourriture sans pareille qui me remplit de tant d’énergie et de bien-être que j’aime à produire et à offrir ce qui, en moi, ne peut faire autrement que de fleurir et de porter fruit. Et tout lui est profit, de l’embryon de projet aux pensées tardives.
Et puis le vent tourne…
Tout ce que j’aime, toutes mes envies, toutes les représentations que je peux avoir, toutes les idées que je me fais encore sur l’individuation, le passé, le futur, et toutes les autres choses, me sont arrachées une à une.
Les représentations et les concepts, Elle n’aime guère.
Son enseignement : « Vis-le ! »
… C’est-à-dire : « Meurs. »
Elle me retire alors toute sève et me confie à Hadès, me condamnant aux enfers et au froid de l’hiver.
Elle m’enferme, pour mieux me libérer, gardant jalousement les clés.
Elle, le Ravin du Monde qui, à ses heures, m’invite en son sein obscur, là où le vide est si terrifiant que la seule chose qui vient à l’esprit c’est : fuir… Fuir, fuir ces contrées inhospitalières à toute jambes et à tout prix. Résister coûte que coûte à son invitation.
Mais, du fond de ma mémoire qui sait l’exquise majesté de la nuit, l’une ou l’autre prêtresse de l’ombre murmure…
— « Ne crains pas, surtout ne crains pas… »
Alors, quelque chose lâche prise, et je comprends qu’Elle me veut encore un peu plus semblable à Elle, pour mieux accueillir ce qui vient. Et en effet, du cœur même de l’abîme et de la vacuité, se présente quelque chose de nouveau, venant de l’extérieur ou de l’intérieur, c’est selon.
De petite mort en petite mort, j’apprends.

Je vous entends aussi parler de droiture et de rectitude…
Elle ? Elle danse.
Sans cesse Elle danse.
Et Dieu que j’aime ses courbes, ses ovales, ses circonvolutions et ses spirales.
Amour divin, dites-vous ?
Oui. Mais que diable le cherchez-vous dans les hauteurs quand Elle n’attend qu’un simple « oui » pour que l’Amour entoure et pénètre tendrement votre cœur ?

— © Michèle Le Clech


(1) Cf. Marion Woodman, La Vierge enceinte : un processus de transformation psychologique

La haie d’épines

EpinesEn attendant que les hommes « cessent de laisser leur système de défenses détruire leurs relations (1) »,  certaines femmes sont tenues de vivre avec les blessures qui leur ont été infligées par ces mêmes hommes — parfois même par leur propre père.
Pour ces femmes, une haie d’épine infranchissable semble avoir depuis toujours entouré le cœur blessé de cet homme qu’elles appellent Papa. De façon répétée ou soudaine, une sorte de malédiction s’abat sur elles comme elle s’est abattue un jour sur lui : les coups pleuvent, les humiliations, rage et menaces emplissent l’espace… Celles d’entre nous qui ne connaissent pas les coups ne peuvent pour autant se soustraire toujours aux vapeurs toxiques qui s’échappent hors la haie et se répandent alentour… Un infini mal-être s’installe — que la haie d’épines s’empresse également d’entourer.

Fort heureusement, les rêves agissent comme un contre-poison… ils sonnent même parfois comme un désenvoûtement à qui se sent maudite. Et quand bien même la haie d’épines se serait transformée en une sombre et vaste forêt, c’est parfois à coup de bulldozer qu’ils se frayent un chemin (2). Mais ce qui pourrait sembler radical est cependant ressenti comme un soulagement : les choses s’éclaircissent et un passage dans ce qui était depuis toujours envahissant, étouffant, et surtout inabordable, est enfin possible. Dans la vie courante par exemple, il est parfois de ces quartiers qui semblaient contaminés ou maudits et dans lesquels l’on ne pouvait se rendre qu’avec un étrange et déplaisant frisson ; parce qu’ils réveillent une sourde angoisse, il nous était impossible de nous en approcher sans risquer de perdre le peu d’équilibre qu’à grand prix parfois l’on avait pu retrouver.
Il en est malheureusement parfois de même sur le plan intérieur.

Mais c’est sans compter sur les rêves, qui revisitent ces zones de la psyché jusqu’à les réhabiliter.
Les rêves mettent également en lumière le courage et le sang-froid dont nous avons dû faire preuve en tant que filles pour survivre — et parfois extrêmement jeunes. Ils montrent aussi à quel point, dans cette entreprise, le sacrifice aura été grand. L’impassibilité et le sang-froid par exemple ont en effet pour prix la spontanéité et l’insouciance…  malheureusement parfois aussi l’idée même de la paix un jour retrouvée.
Pour devenir ce que l’on appelle une femme libre, il nous sera demandé de prendre toute la mesure de ce qui a été, jusqu’à faire face à ce père et aux modes de comportement qu’il a pu adopter. Car ce qu’on lui reproche s’exerce malheureusement aussi pour part au fond de nous et continue de nous heurter, de nous emprisonner, de nous leurrer — par exemple à travers un discours négatif qui passe en boucle ; nous avons beau avoir quitter la maison familiale, la même ritournelle se fait parfois entendre.
La bonne nouvelle, c’est ce que  nous offre ce face à face : la clé de la liberté.

© Michèle Le Clech


(1) En référence à l’article de Boysen Hodgson, The New Macho, publié sur le site de ManKind Project.
(2) Clin d’œil au livre d’Etienne Perrot, Quand le rêve dessine un chemin, éditions La Fontaine de Pierre, 2011.
(3) Voir l’article de Carnets de rêves :  Les nouveaux machos

Les nouveaux machos

TrueLove

Pensez à toutes les horreurs et toutes les cruautés diaboliques que les hommes depuis la nuit des temps ont infligées à leurs frères. Cela doit venir à vous, dans votre cœur. (1)
— CG Jung

Parce qu’il s’est vu dénaturé au fil des siècles, l’archétype du guerrier se vit dans nos sociétés via le culte du héros. En conséquence, et selon l’expression de Boysen Hodgson (2), l’antique guerrier spirituel ressemble davantage aujourd’hui à un soldat de fortune.
Et les combats et les guerres, qui naissent de l’interprétation erronée de cet archétype, laissent dans l’âme des hommes des blessures telles que beaucoup d’entre eux sont de véritables écorchés vifs. Sensés être des héros, ils n’auraient d’autre choix qu’une immense solitude intérieure, assortie d’un seul credo : « Sois fort ».

Les hommes, poursuit Boysen Hodgson, pataugent dans le bain d’une masculinité particulière, inconscients de l’extrême toxicité de ce bain, néfaste non seulement pour eux, mais également pour tous ceux (et ce) qui les entourent.
« Aidés » par une éducation qui encourage la dualité — et donc la séparation d’avec l’autre, l’égoïsme, la performance, la domination et l’exploitation —  beaucoup sont isolés, démunis, et leurs plaies restent à vif, faute d’espaces propices au partage et à la guérison. Laisser les autres s’approcher signifierait s’infliger des souffrances supplémentaires, aussi pénibles qu’inutiles. De ce fait, colère, rage et violence, mauvaise humeur ou mutisme, addiction (au travail, au sport, ou à diverses substances), sont parfois les seuls outils dont dispose l’homme d’aujourd’hui pour maintenir les autres à distance, pour les protéger certes parfois, mais malheureusement parfois aussi pour se décharger lui-même d’un trop lourd fardeau… ou entourer la partie blessée d’un mur infranchissable.

En pleine crise identitaire, les hommes seraient selon Robert Bly des semi-adultes. Et si les stratégies qu’ils adoptent ont à leurs yeux vocation à les protéger, elles les conduisent bien plutôt à léguer à leurs descendants, et de façon répétée, une semblable immaturité— tout particulièrement sur le plan émotionnel, avec toutes les blessures, les souffrances et l’insoutenable isolement qu’elle engendre, en soi et autour de soi.
Un lourd passé familial fera souvent de leurs fils et de leurs filles les héritiers et les victimes de traumatismes qui se répètent de génération en génération, et un tel passé leur laissera, outre des questions sans réponse, une souffrance intérieure aiguë qu’ils ne peuvent ni s’expliquer ni apaiser.
C’est la raison pour laquelle, dans les années 80 aux Etats-Unis, Robert Bly a lancé le Men’s Movement, initiant des groupes (réservés aux hommes) qui leur offraient la possibilité de partager leurs difficultés et de se soutenir mutuellementGrâce à d’autres initiatives, comme le ManKind Project, une partie de la nouvelle génération d’hommes est aujourd’hui bien différente. Si vous avez la chance de croiser le chemin de l’un de ces new machos (3)férocement, délicieusement optimistes, bienveillants et ouverts, vous goûtez à l’une de ces conversations adultes et responsables d’un homme qui ne craint ni de faire face à l’ombre du masculin ni de revendiquer — et surtout d’incarner — d’authentiques valeurs qui vont bien au-delà des genres.

Ces new machos réhabilitent l’archétype du guerrier, mais aussi de l’amant, du roi, et de celui qu’on qualifiait auparavant de « sorcier ». Ce qui était d’ordinaire caché, réprimé ou nié — et donc vu à l’extérieur comme un ennemi  —, ne fait plus l’objet d’une autre guerre à livrer ni de la croyance que tout est sous contrôle : les seuls démons de ce monde sont désormais ceux qui grouillent dans leur propre cœur et c’est là que se livrent tous leurs combats (4).
Une constatation aimante émerge face à l’autre : « Je suis aussi cela. »
Le devin voit le futur, comme l’homme sage les germes (les conséquences de certains actes) et offre ainsi une plus large perspective. Il permet d’éviter le piège de la peur devant l’énorme tâche à accomplir ou la crainte de retomber entre les griffes de ce à quoi on tente précisément d’échapper : « Moi d’abord ; les autres je m’en fiche. » Le devin sait aussi  la croisée des chemins, située entre un passé dont on ne veut plus et un futur qui s’écrit lentement, pas après pas, un lieu de transition et d’extrême inconfort qui, de tout temps, a été synonyme de danger.
Le guerrier  pacifique est toutefois capable de supporter la tension des contraires.
Il sait aussi poser de claires limites et n’hésite pas à trancher, à choisir, à refuser ; dit autrement, il sait « mettre un terme », tout en respectant la vie. Ce guerrier veille aussi sur le chaudron alchimique là où s’exprime le côté non rationnel de l’homme, le lieu de toutes les blessures, de tous les chagrins, de tous les traumas… et de tous les désirs. Et il ne craint pas de solliciter ses frères quand cela devient vraiment « chaud » et qu’il a besoin de soutien. Ce chaudron, cet athanor, ce calice, est plus que jamais requis aujourd’hui et nous sommes tous — hommes comme femmes — invités à en chercher un… et peut-être même un jour à en former un. Grâce à un tel conteneur, l’homme peut enfin décroiser les bras qui faisaient jusqu’alors barrage à l’expression et aux mouvements de son cœur. Il passe d’une image du mâle, aussi inatteignable que souhaitable, à celle d’un tout autre genre : celle de l’amant qui honore et sert désormais la communauté sans s’oublier lui-même. Il a cette extraordinaire capacité à mettre du « et » là où la seule option était jusqu’alors le « ou ».
Quel homme es-tu véritablement se demande-t-il ? Que dois-tu traverser pour le découvrir ? Es-tu prêt à t’ouvrir à la diversité et à t’exposer au challenge que cela représente jusqu’à ce que tu sois rendu capable de voir que nous sommes et semblables et différents ? Es-tu prêt à revisiter ton histoire — et même l’Histoire et ses institutions, voir ce que les hommes ont réellement bâti et reconnaître toute l’horreur de certaines actions ?
Toutes ces choses peuvent-elles tenir dans ton viseur sans que tu fasses des autres une cible — et sans devenir toi-même cette cible au risque de basculer dans la honte ou te sentir diminué ? Es-tu prêt à écouter, à partager et à apprendre de ceux qui ne sont pas comme toi ?
Pour Boysen Hodgson, ce sont là des questions qu’il est important de se poser (5).

Peu à peu, l’Amour est ce qui règnera dans la psyché, véritable monarque et maître des métamorphoses. Il fait du roi un amant qui veille sur le trésor et chérit ce qui est avenir — un roi qui est également et avant tout un serviteur. Il unit en lui les contraires et le Féminin, qu’il porte aussi en lui, il le sert, quel que soit le visage qu’il lui offre : Dame l’âme, femme ou Nature, c’est égal. Le calice et l’épée deviennent les attributs qui lui permettent de veiller sur le royaume, intérieur comme extérieur, guidé par ce qui fait sens dans sa vie.
Où en sommes-nous aujourd’hui dans ce changement de paradigme ? Peut-être entre les moqueries et les attaques, dit Boysen Hodgson, s’inspirant d’un des discours du syndicaliste américain Nicholas Klein  :

D’abord ils vous ignorent. Ensuite, ils vous ridiculisent. Puis, ils s’en prennent à vous et vous incendient.
Plus tard, ils érigent un monument à votre nom.
(6)

Les femmes reconnaîtront dans ce nouveau macho, l’émergence du masculin authentique qui se prépare également au sein de leur psyché à travers les prises de conscience successives des agissements de l’animus.

© Michèle Le Clech


(1) CG Jung, Le Livre Rouge, Liber primus : « Descente aux enfers vers l’avenir »
(2) Boysen Hodgson,
(3) En référence à l’article de Boysen Hodgson, The New Macho, publié sur le site ManKind Project.
(4) Inspiré des paroles de Ghandi.
(5) Boysen Hodgson: « Conscient Masculinity », une interview de Dustin Urban.
(6) Ma traduction

La quête de l’anima

Marguerite

Art: Sybille

Le désir, parfois intense, d’explorer plus avant les profondeurs de l’âme peut s’exprimer dans les rêves de façon très crue…
… L’acceptation d’une telle entreprise aussi.
Pour qui a longtemps subi le joug des convenances, le simple fait de partager de tels rêves est déjà en soi une libération, une façon de tourner le dos à une forme de morale, rigide et étriquée, qui aura peut-être « bercé » l’enfance. Le rêveur retrouve avec bonheur l’insouciance et la liberté d’expression dont il a été privé, et la malice de l’enfant s’allie avec la pleine afirmation de l’adulte qui revendique ce qui cherche à s’exprimer et qu’il a parfois dû garder très longtemps au fond de lui Que cela soit retentissant ou ne fleure pas vraiment la rose, peu lui importe. Faisant fi des principes, il peut enfin  revendiquer et assumer l’expression du naturel.
L’authentique virilité prend acte mais ne juge pas et, grâce à elle, la nature reprend ses droits.

Si, dans l’enfance, la morale a pu avoir le visage d’une mère ou même d’une grand-mère possédée(s) par un animus négatif à la légendaire rigidité — un animus lui-même englué dans l’esprit du temps (ou d’un passé révolu) —, le courage dont l’homme fait preuve en allant à la rencontre de sa contrepartie féminine change radicalement l’apparence et le comportement de celle-ci.
Jusque-là rebelle à tout contact avec le masculin qu’elle n’a connu que répressif, méfiante et peut-être aussi aigrie, l’anima offre finalement son cœur à celui qui a fait le choix de l’honorer. A ce stade, cette âme-sœur a quelque chose d’indéfinissable, de sauvage (dans le sens d’authentique), qui vient agréablement stimuler un profond désir d’union et de créativité.

Aux yeux de certains hommes, les mouvements de l’anima peuvent parfois s’apparenter, au début de la quête, à quelques bulles émergeant d’un sombre marais… un phénomène longtemps réfractaire à tout entendement. Mais si (au prix d’une extrême solitude parfois) le rêveur poursuit l’aventure et entre en contact avec cette boue et ses arcanes, s’il persévère dans la rencontre avec les différentes facettes de l’âme (1), s’il accepte de danser avec l’anima — y compris lorsqu’elle dévoile sa face la plus obscure ou se montre sous un aspect des plus misérables —, alors la transparence, qui n’aura d’égales que la finesse et la délicatesse, lui offrira à voir, dans un subtile mariage de l’obscur et du clair, l’infinie beauté de son âme tout en en préservant le mystère et le pouvoir transformant.
Cette beauté-là, il la découvrira dès lors partout.
Et il aura à cœur de la protéger.
Et peut-être même, dans un élan des plus spontanés, en partagera-t-il un éclat avec qui est réceptif à tant de merveilles.
Dieu, disent les Libanais, aime la beauté.

© Michèle Le Clech


(1) Marie-Laure Colonna, Les Facettes de l’âme ou la fusion entre l’esprit et la matière, éditions du Dauphin, 2014

L’eau des émotions

AuBordEauPour diverses raisons, et souvent bien trop tôt, certains d’entre nous ont été coupés de leurs sentiments, et de l’eau de leurs émotions.
Leur nature véritable a comme été dressée, et l’expression « Prends sur toi. » est devenue pour eux une sorte de mantra.
Lorsqu’on se tourne vers les rêves, les images sont alors bien souvent une invitation à renouer avec l’eau. Et l’on constate bientôt avec émerveillement que cette nature émotive, sensible, vulnérable — qui avait été jugée inopportune, et pouvait jusqu’alors apparaître comme une faiblesse —, contient sa propre force et s’avère être en définitive une capacité assez extraordinaire à être en lien avec soi…  et avec les autres.

Au contact des images, la personnalité « trop sensible » retrouve soudain avec bonheur son élément et, non contente de l’accueillir, y pénètre, opérant un retournement total de son être, émerveillée de voir les capacités de sa nature  véritable à se laisser porter et même guider par l’émotion, profondément à l’écoute de toutes ses variantes.
Ce qui n’était jusque là pour l’oreille qu’un bouillonnement incessant, ou même un bourdonnement parasite, devient finalement un élément naturel, un medium auquel l’instinct s’adapte tout naturellement, quelque chose que l’on cesse de vouloir écarter mais auquel on s’abandonne avec délice et confiance, curieux de voir où cela mène.
Ce naturel se retrouve tout d’abord à l’abri des regards, s’enhardit peu à peu, et trouve bientôt sa place dans le monde, libérant la parole, désamorçant les situations embrouillées, simplifiant les relations.
Les rêves, comme un ciel étoilé, servent de repères dans l’aventure, semblant encourager la démarche.

L’eau n’est ni ennemie ni synonyme de danger. Elle a sa place dans notre microcosme intérieur ; ses ruissellements ont leur raison d’être… la stagnation aussi. Et si nous acceptons de suivre le courant, de traverser les grandes eaux, d’évoluer en eaux troubles ou sur des eaux dormantes, un instinct sûr est là qui nous porte ou nous entraîne.

— ©  Michèle Le Clech

Spirituellement terrestre

jardinAromatique

Lorsque nous repensons à notre enfance, nous savons qu’à un moment donné l’amour et la joie de vivre nous habitaient, comme une sorte de droit de naissance…
Mais en grandissant, quelque chose est venu nous « vendre » une conception de la vie, un schéma qui tient en une paire d’opposés, une sorte de couple idéal dont on nous vante les mérites. Un couple qui, au fil des siècles, s’est finalement transformé en une sorte de « bully », un côté tyranique, irrespectueux du Féminin, et de sa trop douce épouse.
Et ce schéma, ce mode de fonctionnement, que l’on a adopté inconsciemment, nous voit osciller entre larmes et rage sans que l’on comprenne vraiment de quoi il retourne. Il conduira, des années plus tard, à un malaise des plus profonds.

Le moment vient donc où il nous faut revisiter ce modèle.
Fuir les échanges, ou rester tout sucre en mettant sans cesse de l’eau dans notre vin pour éviter le point de vue binaire et séparatiste ne peut nous satisfaire.
Nous avons soif d’autre chose. Et ce dont nous avons besoin, c’est d’un vin nouveau, d’un tout autre esprit, un esprit capable d’accueillir ce qui est, capable de faire du lien, de réchauffer les cœurs et de faire fondre les rigidités, d’éveiller les consciences et d’insuffler de nouvelles façons d’être… un quelque chose d’aimant, de spirituellement terrestre — qui tient de la Terre Mère et du Père Ciel —, fort de la longue maturation qu’ont permis des générations d’humains au fil des siècles.
Sans cet esprit, issu du couple véritable, nos échanges sont vouées à la stérilité, réveillant chaque fois un étrange sentiment de vide et de solitude.
Une seule gorgée de ce vin, et il se peut que nous éprouvions un choc en prenant la mesure du conformisme, du conditionnement et de la grisaille dans lequel nous baignons au quotidien. Lorsque nous abordons le monde intérieur, c’est en effet un petit soleil  que nous retrouvons, un feu éternel qui ne brûle pas mais réchauffe et éclaire, et quelque chose nous pousse soudain à fuir les exigences et la rigidité du système.
C’est plus fort que nous.
Nous sentons se lever un vent de liberté. Notre structure mentale se transforme et, plus profond nos racines plongent en terre, plus facile est l’exploration du ciel (intérieur). La bulle qui nous tenait séparées des autres (et surtout de nous-mêmes) rejoint alors notre réalité intérieure, et nous sommes souvent surprises de sentir la terre ferme sous nos pas.
Dieu que c’est bon de constater que plus nous faisons courageusement face à ce qui nous habite et plus la nature reprend ses droits. Prenant de plus en plus conscience de la répression qui s’exerçait jusqu’alors, nous sommes rendues capables d’exprimer nos besoins, d’être en lien avec notre vérité, notre authenticité, nos vraies valeurs, notre propre rythme, nos cycles. Au diable les certitudes qu’on nous assène, les devoirs attendront d’être remplis… à l’obligation succèdent à présent choix et envie.
Et, à mesure que nous cultivons notre jardin et goûtons à ses productions naturelles, la fraise a pour nous goût de fraise comme la vie a goût de bonheur (*).

— © Michèle Le Clech

(1) En référence à Alain, Propos sur le bonheur : « Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »