Steven B. Parker : les émotions d’un cœur blessé

emotionsNous entrons en contact les uns avec les autres à travers nos blessures
— Rachel Naomi Remen

J’ai connu un flot d’émotions diverses après avoir survécu à cette crise cardiaque :
• le soulagement d’être en vie
• l’incrédulité et la colère que cela se soit produit
• le chagrin pour tout ce qui était et sera perdu
• la gratitude envers ceux qui m’ont aidé
• une extrême vulnérabilité dans un monde auparavant sûr
• la peur de ce que l’avenir pourrait réserver

J’avais pris ma vitalité pour acquise et supposais que j’avais devant moi de longues années d’une vie en bonne santé. Aujourd’hui, je n’ai rien de solide sur quoi m’appuyer. Je suis profondément affaibli. Je ne sais jamais si je vais me réveiller le lendemain. Je doute d’être un jour en mesure de retrouver une quelconque vie normale.
C’est comme si j’avais traversé le Styx, la rivière des Enfers, et que j’avais été autorisé à retourner temporairement dans le monde des Mortels, pour une durée indéterminée.

Ce voyage a certes été l’enfer mais il m’a en même temps apporté quelque chose d’important et de grande valeur : j’éprouve à présent une compassion accrue pour ceux qui sont blessés, de la compassion pour tous ceux qui doivent traverser le Styx.

La crise cardiaque a brisé mon cœur, elle l’a aussi ouvert.

— 4 mars 2007


Un autre extrait peut-être lu ici : Steven B. Parker, « Les rêves et la santé« 
Présentation du livre : Dr. Steven B. Parker, Ame et crise cardiaque

Marie-Louise von Franz : susceptibilité

La Femme dans les contes de féesLa rose avec ses épines, dit un auteur médiéval, appartient à Vénus et symbolise l’amour, car il n’y a pas d’amour sans souffrance ; « Là où il y a du miel, il y a aussi du fiel. »
On peut rattacher les épines des roses à ces terribles coups involontaires que se portent mutuellement les personnes qui s’aiment.
Ces échanges de coups d’épées, qui consistent à se toucher aux points les plus vulnérables, sont en réalité des luttes entre animus et anima : ce sera exactement à l’endroit où le sentiment de l’homme est le plus incertain et le plus sensible que la femme enfoncera la pointe de son animus négatif, tandis que c’est là où la femme a le plus besoin d’être acceptée, comprise et encouragée que l’homme lui versera le poison de son anima meurtrière.
La présence de telles épines ou de leur équivalent indique généralement dans les rêves une susceptibilité exaspérée qui s’accompagne toujours d’agressivité. La personne souffre, mais, en se défendant contre sa propre souffrance, elle blesse les autres.

S’il me vient un patient ou une patiente très susceptible, je sais que j’en recevrai beaucoup de piqûres désagréables et qu’il est prudent de revêtir une armure protectrice. Ces personnes sont souvent fières de cette sensibilité sans se rendre compte qu’elle leur sert à tyranniser autrui : un mot peu aimable provoquera des drames des mois durant, et vous ne pouvez ouvrir la bouche de peur de les heurter ; elles font des scènes sur tout, boudent et se sentent attaquées à tout propos dans leur merveilleux sentiment.

Pareille attitude, si elle traduit la souffrance d’un être prisonnier de lui-même, cache aussi généralement un complexe de domination fort ordinaire qui apparaît en rêve dans les figures d’ombre. Cette attitude infantile devant la vie sert souvent à ces personnes à manipuler ceux qui les entourent.
Quand il s’agit d’une femme, ce qui serait normalement de l’amour devient une haie d’épines où tout homme, en s’aventurant, se fait tellement piquer et déchirer qu’il ne lui reste plus que la retraite.
Il n’est pas possible à un homme de s’approcher d’une femme qui est susceptible au point de se sentir ulcérée par la moindre remarque : c’est trop compliqué pour lui, et bien entendu, il abandonne ou son amour meurt transpercé comme les prétendants du conte.

— Marie-Louise von Franz, La Femme dans les contes de fées

Marie-Louise von Franz : le feu des émotions et l’analyse des rêves

InterpretationContesFeesSi quelqu’un au cours d’un processus analytique, se montre sans passion par rapport à ce travail et ne souffre pas, s’il n’y a en lui ni le feu du désespoir, ni haine, ni conflit ; s’il n’éprouve ni fureur ni ennui ni rien de cet ordre, on peut être à peu près sûr qu’il ne se constellera pas grand-chose en lui et que cela se réduira à une « analyse à bavardage ».

Le feu donc, même s’il est destructeur comme le sont les conflits jalousie ou tout autre affect de ce genre, accélère le processus de maturation ; il est réellement un « juge » et clarifie une situation.

Les gens qui ont du feu se précipitent dans les difficultés et tombent dans des désespoirs, mais au moins, ils tentent quelque chose ! Plus il y a de feu, plus on peut craindre les effets destructeurs des tours et des diableries, mais en même temps c’est ce qui entretient le processus. Si le feu s’éteint, tout est perdu. L’ouvrier paresseux qui le laisse s’éteindre est perdu : c’est celui qui se contente de mordiller le traitement analytique, mais ne s’y engage jamais de tout son cœur. Il n’a pas de feu, aussi rien ne se produit.

— Marie-Louise von Franz, L’Interprétation des contes de fées


Le mot de l’éditeur

Les contes de fées, ces productions mystérieuses de l’âme populaire, ont suscité, au cours de ces dernières années, des études psychanalytiques dont l’écho considérable a attesté le vif intérêt du public.

La psychologie des profondeurs de C.G. Jung offre un instrument de choix pour l’éclaircissement de leur symbolisme. En effet, en reconnaissant l’existence d’un inconscient collectif dont les éléments dépassent l’individu, elle permet de déceler dans les contes des significations d’une valeur constante et des enseignements d’une large portée.

Elle fournit des éclaircissements bien plus satisfaisants que ceux qui se bornaient à l’analyse des complexes et des refoulements personnels, conduisant à ce que Freud lui-même appelait « la monotonie de l’interprétation ».

Toni Wolff : prémonition

CGJungToniWolffToni Wolff eut une prémonition, un avertissement de l’inconscient quant aux difficultés à venir. Le message lui vint sous la forme d’un rêve. Dans un rare moment d’authenticité, elle partagea son rêve en public lors de sa conférence au Club de psychologie analytique de Londres, le 11 avril 1934. Elle confia au groupe que, vingt ans plus tôt, en 1915, elle avait rêvé d’un groupe d’hommes qui creusaient un trou dans le plancher de son bureau. Ils creusaient de plus en plus profond, et elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas de simples ouvriers, mais des fossoyeurs, et qu’ils creusaient sa tombe.

Toni précisa qu’à l’époque du rêve, elle  venait de transformer la chambre de sa sœur Susi, inoccupée depuis son mariage avec Hans Trüb, en un bureau destiné à ses recherches en psychologie. Susi et Hans se sont mariés le 10 août 1915, et le rêve de Toni a dû avoir lieu à cette époque. Lors de sa conférence, elle proposa une interprétation du rêve : il annonçait que son implication dans l’étude de la psyché la conduisait vers une mort intérieure. Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. Malgré sa foi dans la véracité de l’inconscient, elle déclara au groupe qu’il y a des moments où nous devons simplement nous méfier d’une interprétation trop littérale de l’inconscient.

Un tel rêve, ajouta plus tard Toni Wolff, ne met pas en avant ce que nous voulons entendre, mais ce qui s’avère vrai. L’inconscient, insista-t-elle, ne se soucie pas de ce que nous ressentons : il  présente des faits, non des conjectures ; il ne s’adapte pas à nos désirs personnels. Toni choisit de ne pas tenir compte du message de son rêve et de poursuivre sur la voie qu’elle avait choisie, la voie qu’elle sentait en adéquation avec l’appel intérieur qui était le sien. Chacun de nous, dit-elle, doit assumer le fardeau de sa propre psyche et la responsabilité des choix que nous avons faits.

En réfléchissant à la vie de Toni Wolff des années plus tard, Johanna Meier fit cette remarque : « Elle a sacrifiée sa vie à son travail. » De façon émouvante, le mari de Johanna, C.A. Meier, collègue de Toni Wolff, partage les mêmes impressions : « Elle a refusé une vie terre-à-terre pour le royaume de l’âme. » Pour décrire Toni, il utilise la même image que celle de son rêve, l’image de la tombe, et poursuit en disant : « Toni Wolff a vécu pour l’âme et à travers elle — fidèle jusqu’à la tombe. »

Peu de temps après la mort de Toni Wolff, Irene Champernowne rêva qu’elle voyait Jung insister pour que Toni joue du piano pour lui, bien que la tâche soit beaucoup trop difficile à cause de ses mains, déformées par l’âge et l’arthrite. Elle jouait malgré tout. Pour Irène Champernowne le rêve montrait que Jung avait trop attendu de Toni sa vie durant : « Jung utilisait énormément Toni pour ses recherches et elle a beaucoup souffert ; même si elle était toute disposée à sacrifier sa vie pour cela — totalement. »

— Nan Savage Healy, Toni Wolff & C.G. Jung, A Collaboration, « Analytical Transference »

Marie-Louise von Franz : le problème du mal

PresenceJung— Marie-Louise von Franz : […] la seule chose que vous pouvez faire est de vous confronter vous-même à ce problème, là où vous êtes. Tout le reste…
Si les discours charitables et raisonnables pouvaient aider, nous serions depuis longtemps hors de danger, parce que ces discours ne manquent pas mais ils ne servent à rien.
Par conséquent, le seul endroit où vous pouvez vraiment prendre en mains le problème du mal, le saisir dans un corps à corps, c’est en vous-mêmes. Là, vous avez l’espoir de changer quelque chose, mais l’espoir de changer le monde est une illusion puérile […]

— Susan Wagner : Il semble quasi impossible que suffisamment de monde, à notre époque, soit assez sage ou assez courageux pour aborder le problème du mal par la voie intérieure. La tentation est grande d’essayer d’être héroïque et d’agir extérieurement […]

— Marie-Louise von Franz : Vous vous heurtez rapidement à des lobbies obscurs qui bloquent tous vos efforts. Je crois qu’on devrait le dire haut et fort, on ne devrait pas être timorés, on devrait organiser des manifestations, on devrait faire face au problème mais on ne devrait pas gaspiller toute son énergie là-dedans, car c’est inutile.
On devrait exprimer son opinion, mais sans plus et, pour le reste, combattre intérieurement, car, en fin de compte, ce n’est pas nous qui trancherons : c’est l’inconscient collectif qui décidera ; en langage religieux, c’est Dieu.
Si votre travail se concentre sur votre propre problème, vous aurez peut-être en analyse un homme politique qui a de l’influence, et vous aurez alors accompli davantage que si vous étiez allés chaque jour dans la rue manifester avec une pancarte.
Mais vous ne pouvez pas inciter un homme politique influent à entreprendre une analyse, à s’intéresser soudain à la psychologie humaine. Vous pouvez seulement travailler sur vous-mêmes, entrer en contact avec l’inconscient. Vous vous dites alors : « Si Dieu veut sauver le monde, il mobilisera certaines personnes pour les informer de certaines choses. » Nous ne pouvons pas le faire.
Cela se produit toujours comme un miracle, de façon inattendue. Mais nous pouvons aller à la rencontre de ce miracle en travaillant sur nous-mêmes.

— Marie-Louise von Franz,  Barbara Hannah, Gerard Adler, Présence de Jung

Marie-Laure Colonna : sur l’analyse

FacetteAmePour que cette anima, cet animus, cette âme féminine ou masculine inconsciente passe à l’état conscient, il faut, je vais le répéter souvent, supporter des moments de désorientation extrêmement douloureux.
Pour se réaliser pleinement et se transformer, la personnalité consciente devra accepter pendant un temps de perdre ses contours, de devenir friable, poreuse, ce qui menace beaucoup la confiance en sa propre identité et donne parfois vraiment, dans les moments de dissociation, l’impression que la folie vous guette.
D’où l’importance cruciale que l’analyste soit passé par là.
[…]

Cependant, si les débuts de l’analyse sont certes douloureux et déstabilisants, on assiste souvent, au fur et à mesure, dans la vie des analysants qui abordent cette première phase, à une pacification tout à fait surprenante des conflits divers, voire des drames familiaux qui formaient jusque là la trame collective de leur problématique. Alors le frère drogué se soigne, la sœur haineuse s’amadoue un peu, la mère narcissique ou paranoïaque, la famille en guerre… mystérieusement, tout l’entourage semble profiter, comme par capillarité, de la thérapie d’un seul. Souvent, sans aller jusqu’à parler de guérison collective, des solutions se font jour dans le groupe familial qui s’équilibre alors sur de meilleures bases.
Bien sûr, le retrait des projections qui s’opère dans l’analyse délivre mécaniquement le groupe d’un poids plus ou moins lourd, mais je suis convaincue, toutefois, que notre « peau » psychique est poreuse et que, s’il est vrai que la névrose et la psychose ont un fort pouvoir contaminant, parfois sur plusieurs générations, il est encore plus vrai que l’accroissement de conscience chez un individu entraîne aussi celle de son entourage.
— Marie-Laure Colonna, Les Facettes de l’âme

Clarissa Pinkola Estés : Ce qu’une femme attend d’un homme

Femmes qui courent avec les loupsCe qu’une femme attend avant tout d’un homme, probablement, c’est de le voir affronter sa propre blessure, car alors sa larme naît spontanément et il sait désormais avec certitude à quoi il doit être fidèle vis à vis de lui-même comme vis-à-vis de l’extérieur. Il cesse de se languir du Soi profond.
Il devient son propre guérisseur, sans attendre dorénavant que la femme joue pour lui un rôle d’analgésique.

— Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups