Tina Benson : les larmes du monde

roseTandis que je glissais entre les mondes, Elle m’a dit :
— « Il est temps… Il est temps pour toi de tout ressentir ; il est temps pour toi d’éprouver toute l’horreur que l’humanité s’inflige à elle-même et à la Terre.
Il est temps que tu perçoives la souffrance que tu t’infliges à toi-même, et celle que tu infliges aux autres ; temps de ressentir la solitude… la tienne et celle de tous.
Il est temps de ressentir l’angoisse des parents qui ont porté en terre un enfant ; l’angoisse des familles dont les enfants sont partis à la guerre et qui, jamais, ne sont revenus ; de ceux qui ont vu leurs proches disparaître à cause de la maladie, d’un incendie, d’une inondation, du suicide ; la souffrance de notre planète qui se meurt… celle des êtres vivants, des plantes et des animaux affamés qui agonisent ; celle des querelles d’amoureux jamais résolues ; celle des espoirs et des rêves non assouvis des rêveurs. »
— « Il te faut tout ressentir », a-t-Elle répété.

Mais je ne voulais pas.
Mes tripes se sont nouées ; je craignais de ne pouvoir supporter toute la souffrance qui est la nôtre.
— « Ça va me tuer », ai-je protesté tandis que les larmes commençaient à couler sur mon visage. « Je ne peux supporter l’idée de connaitre ou de vivre autant de souffrance.
— « Il le faut », a-t-elle répété… « L’heure est venue. Tu es prête. »
Et c’est ce que j’ai fait.
J’ai accepté la souffrance et l’angoisse en lien avec nos blessures… les miennes, les vôtres… celles des gens que je connais, celle de ceux que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais.
J’ai laissé la souffrance envahir mes tripes.
Je l’ai laissée prendre corps et me souffler que, lorsque nous nous faisons du mal les uns les autres, ça a de l’importance ; que cela compte quand je me fais du mal ou que je fais du mal aux autres.
Mon cœur a pleuré chaque instant de cruauté commis à l’encontre de chacun d’entre nous sur cette belle planète.
J’ai pleuré chaque perte, pleuré la solitude de tous.
J’ai pleuré à ne plus pouvoir supporter la douleur au creux de mon ventre…
J’y suis arrivée.
J’ai tenu bon.
J’ai pleuré jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien… jusqu’à être vidée… et je me suis endormie.

Au réveil, le vide était rempli d’une immense douceur… pour moi, pour nous, pour nous tous. Un élan de bienveillance a germé… et l’envie de prendre soin… l’envie de garder les yeux ouverts et de regarder sans faillir la douleur et la souffrance ; l’envie de tendre la main et d’ouvrir mon cœur chaque fois que je le peux ; la volonté de garder les yeux ouverts, de ne pas m’endormir ; l’envie de ressentir la souffrance et la solitude que je rencontre au quotidien, tout comme la beauté et l’émerveillement.
Et tout accueillir, avec respect et gratitude.

— © Tina Benson, Author (A Woman Unto Herself: A Different Kind of Love Story), Jungian/Transpersonal/Spiritual Life Coach


Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation de Tina Benson)
Relecture : Nelly Delambily

Traduction mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification


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Daniela F. Sieff : que signifie être guéri ?

L’univers du traumatisme et la sagesse de Marion Woodman

Lorsque nous essayons de guérir d’un traumatisme, la plupart d’entre nous s’imaginent naïvement parvenir en un lieu où ils seront délivrés de la souffrance qui résulte de leurs blessures et où le traumatisme n’affectera plus leur vie.
Mais ce n’est pas le cas. On ne peut changer le passé. Nos blessures font partie de nous. Ce qui peut être transformé, cependant, c’est le lien que nous entretenons avec ces blessures, avec nous-mêmes et avec les autres.

Pour opérer ce changement décisif, il nous faut à la fois explorer l’esprit et le corps afin d’y trouver d’autres façons, plus saines, d’aborder la souffrance et la peur qui entourent ces blessures — et, de manière toute aussi cruciale, de modifier l’univers traumatique qui se forme tout autour.
C’est un processus difficile et qui prend du temps. Beaucoup de gens, y compris la majorité des services de santé publique, sont à la recherche d’une voie plus simple et plus rapide. Mais semblable chose n’existe pas.

MarionWoodman44Pour faire face au traumatisme de façon pertinente, il nous faut nous impliquer et relever un défi. Nous avons également besoin d’être accompagnés par ceux qui ont une connaissance du traumatisme de par l’expérience qu’ils en ont faite à la fois sur le plan de l’âme, du corps et de l’esprit.
Marion Woodman est l’une de ces personnes.

— Extrait de l’article « Trauma-worlds and the wisdom of Marion Woodman » publié par Daniela F. Sieff in Psychological Perspectives, A Quarterly Journal of Jungian Thought.


Traduction : Michèle Le Clech, avec l’aimable autorisation de Daniela F. Sieff
Relecture : Nelly Delambilly

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

 

W.H. Murray : l’engagement

nestJe ne résiste pas au plaisir de citer les mots de W.H. Murray qu’une amie a déposés dans ma mailbox (ma traduction) :

Jusqu’à ce que l’on s’engage, ce n’est qu’hésitation, la possibilité de s’en retourner et, toujours, l’inefficacité.
Au cœur de toute initiative (et création) est une vérité élémentaire — dont la méconnaissance fait avorter nombre d’idées et de projets extraordinaires : cette vérité, c’est qu’au moment même où l’on s’engage véritablement, la Providence se met en marche.
Toutes sortes de choses se produisent pour alimenter ce qui, dans d’autres circonstances, n’aurait jamais pu voir le jour. Un flot d’événements découlent de la décision, apportant leur lot d’imprévus, de rencontres et d’assistance matérielle dont personne n’aurait oser rêver.
J’aime infiniment les mots de Goethe :

Ce que tu es capable de faire ou rêves de faire, commence-le !
L’audace contient en elle talent, force et magie.

— W.H. Murry, The Scottish Himalayan Expedition

Michael Cornwall : Folie initiatique

 

Eclipse.jpgSi la folie n’est pas ce qu’en dit la psychiatrie, qu’est-elle donc ?

J’ai basculé dans la folie alors que j’étais un jeune homme et je me pose la question presque tous les jours depuis 45 ans.
Dans cet article et les suivants, j’aimerais partager ce qui s’est révélé vrai pour moi, et a contribué à me faire comprendre ma propre folie, puis celle des personnes que j’accompagne en tant que thérapeute depuis plus de 30 ans.
Plusieurs années durant, j’ai eu le privilège d’être présent pour ces personnes dans des sanctuaires résidentiels, centrés sur le cœur, où l’on n’utilise ni médication, ni diagnostic, ni  contention — puis, pendant 25 ans, dans des communautés où l’on n’a pas recours à la médication.

Dès le début de ce qui a été un long périple pour moi, Bob Whitaker m’a vivement conseillé de tenir un journal et de parler de ma propre folie, qui a débuté en 1970.
Parce que la folie est toujours bien plus présente en moi que mes propres souvenirs — elle est comme une part vivante de mon être et murmure encore depuis le tréfonds de mon âme — partager mon expérience personnelle avec d’autres est toujours quelque chose d’intense et d’impressionnant.
Je le fais dans l’espoir que cela aidera peut-être quelqu’un à traverser, tout comme je l’ai fait.
Je sais que l’expérience que chacun fait de la folie est unique. Les étiquettes et les diagnostics n’ont pas de sens face à l’expérience subjective de la folie.

Dans ma ville natale très conservatrice du nord-ouest j’étais, en 1970, un étudiant en médecine naïf et idéaliste qui croyait en la bonté de la nature humaine. Je me sentais appelé à aider les gens en tant que médecin ; c’est un sentiment qui s’était développé depuis l’enfance après m’être retrouvé à plusieurs reprises à l’hôpital pour des greffes de peau après des brûlures au troisième degré.
Je me rappelle aussi, en rentrant de l’école, avoir vu mes deux grands-mères pleurer le cadavre de mon oncle, mort subitement. Je voulais empêcher cette épouvantable souffrance et sauver des vies.

J’étais un activiste, opposé à la guerre du Vietnam, et j’avais rejoint la réserve militaire en tant que médecin. Tous mes amis proches étaient pour la guerre et avaient rejoint les Marines ; ils m’évitaient parfois. J’étais très isolé à cause de mes convictions pacifistes et aussi parce que ma famille, à l’exception de ma grand-mère, était loin.
Mon accès de folie a débuté soudainement avec la brutale disparition de cette innocence. Un événement soudain a mis ma vie en danger et m’a fait basculer du monde de la normalité dans celui de la ténèbre qui a transformé ma vie diurne en un cauchemar éveillé. Le côté aléatoire de la naissance, de la vie, et l’épouvantable évidence de la mort ont bouleversé ma perception de l’existence. Un voile avait été levé et, dans une sorte d’aversion viscérale, je pouvais voir la nature sans âme et sans amour de notre culture, ainsi que la souffrance intérieure, le vide et l’isolement — en moi et en ceux que je connaissais.

Je me sentais terriblement isolé, coupé des autres, et je pouvais voir qu’ils étaient eux-mêmes des indidus profondément isolés. A travers le filtre de cette terrifiante révélation, j’ai soudain vu ma famille, la guerre, la véritable cupidité, et plus particulièrement la honte, la culpabilité et la peur sur lesquelles repose notre spiritualité prétendument élevée. Ce fut une expérience épouvantable que de n’avoir plus le sentiment d’être en sécurité ni de se sentir bien dans le monde, mais d’être soudainement accablé par le poids d’une sombre réalité dont j’ignorais jusque-là l’existence.
Mais comme le dit William Blake, “Le regard change, et tout est transformé” (*).

Pendant une longue période, les ténèbres ont donc été mon lot. Je ne me suis pas rapproché des soignants, ils m’auraient dit que j’avais un problème au cerveau. Mon âme était blessée et la terreur était mon pain quotidien. Je me promenais dans les rues, la nuit, délirant intérieurement, sans bruit, j’entendais des voix, je voyais partout les signes et les prémisses d’une culture à l’agonie.
Je déambulais des heures durant à travers la ville et me sentais un étranger dans un monde métamorphosé en un sombre paysage onirique, d’une sinistre froideur, voire purement et simplement dangereux.
Il me restait quelques parcelles de conscience, je savais donc que j’étais fou, que j’étais irrémédiablement perdu et que ma vie était à jamais condamnée à l’enfer, sans aucune espoir de retour à ce qu’elle avait pu être auparavant.

Certaines nuits, après une série de nuits blanches et à mesure de la distorsion du temps et des heures qui semblaient des jours, je pointais du doigt le numéro des urgences de l’hôpital dans les Pages jaunes, me promettant d’appeler à l’aide si une autre vague de terreur survenait, ou si des voix désincarnées ou une énergie des plus sombres fondaient sur moi. Mais je ne les ai jamais appelés. Je craignais qu’ils n’ajoutent aux supplices que j’endurais. Je connaissais des gens, pris dans les filets du système, condamnés à la disgrâce et à l’exclusion.
Une nuit, arrêté et interrogé par la police, j’ai évité l’hôpital parce que j’avais l’opportunité de vivre cette folie dans un havre de paix. A mon sens, ils ne m’ont pas emmené à l’hôpital parce que j’étais suffisamment sain quand ils m’ont parlé, et parce que j’avais un refuge chez ma grand-mère.
Je vivais ma folie dans sa petite maison, auprès de ma grand-mère alors très âgée, qui m’avait élevé quand j’étais petit. Elle était sénile et ne savait pas quel jour on était, mais son cœur était le plus ouvert qui soit et plein d’un amour inconditionnel. Je venais donc chez elle quand la souffrance me paraissait insupportable, et je lui demandais de poser sa main sur ma tête ; c’était une main noueuse, arthritique, mais chaleureuse et aimante. Elle n’avait aucune idée de ce qui n’allait pas chez moi. Elle disait juste : “Là, là, mon chéri, ça ira mieux bientôt, tu dois avoir la grippe Michael.”
Mais je ne me suis pas senti mieux rapidement. Les semaines se sont transformées en mois. Le suicide semblait la seule issue. Mais j’avais si peur de la mort, qu’à mes yeux l’état de mort-vivant serait mon destin.

Puis, un jour fatidique, j’ai aperçu un livre sur une étagère, et je l’ai ouvert. Je n’ai lu qu’une phrase, des mots sacrés, teintés de compassion. En un instant, une lumière inespérée, d’une force égale aux ténèbres, a pénétré le plus profond de mon être.
La sensation d’un amour divin, égale au départ à celle d’une menace et d’une peur toujours présentes, puis supérieure à elles, a commencé à combler le vide qui m’habitait.
Cette nuit-là, un sentiment d’espoir m’a fait lâcher prise et m’a incité à me laisser aller au sommeil — que j’évitais de tout mon être parce que c’était jusqu’alors le moment où les forces obscures m’attendaient.
J’ai donc lâché prise, et j’ai basculé… un peu comme si je tombais d’un immeuble. J’ai crié dans ce moment d’abandon, explosant en un tourbillon de lumières, de sons et de vibrations, secoué par les spasmes d’une mort qui n’était pas la mort, mais un retour à la vie.
J’avais 20 ans. Cela se passait 13 ans avant que je ne rencontre un thérapeute — qui s’est avéré être John Weir Perry —  et que je partage ce que j’avais vécu.

Mais, ce jour là, en 1970, au moment où j’ai lâché prise et permis au côté sacré de la nature humaine, à l’amour et à la lumière de me saisir, cela a fait naître quelque chose en moi. Un vœu silencieux a pris forme et est devenu plus tard un inébranlable credo : si jamais je pouvais aider quelqu’un d’autre à traverser l’enfer, je le ferai.

(*) William Blake, « The Mental Traveller », Keynes.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall 
Article original paru dans Mad In America: Initiatory Madness

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution


 

Paul Kingsnorth : 2016, année du serpent

snake2016 a été une année de troubles, d’agitation et de changements — principalement en Occident. À partir de cette semaine, Dark Mountain va publier sept articles, de sept écrivains différents qui se pencheront sur le sens et l’importance de ces changements. Paul Kingsnorth, co-fondateur de Dark Mountain, ouvre cette série de textes.
— 13 décembre 2016

Nous effectuons la quasi totalité des choix décisifs de notre vie suite à d’infimes ajustements intérieurs dont nous sommes à peine conscients.
— W. G. Sebald

Le week-end dernier, dans une salle comble au cœur du Dartmoor sauvage et humide, j’écoutais le mythologue Martin Shaw raconter une vieille histoire du nord de l’Europe, The Lindworm, un conte à propos d’un misérable royaume.

Le roi et la reine voudraient un enfant, mais rien ne survient. Une vieille femme explique alors à la reine ce qu’elle doit faire pour concevoir : elle devra souffler son désir dans un verre qu’elle déposera sur le sol d’où deux fleurs pousseront, l’une rouge, l’autre blanche.
La reine devra manger la fleur blanche mais ne devra, en aucun cas, manger la fleur rouge. Après quoi, elle donnera naissance à un enfant en bonne santé.
Naturellement, et malgré les avertissements, la reine ne peut résister à la tentation de manger également la fleur rouge. Le roi et la reine s’accordent pour ne parler de la transgression à personne. La reine tombe effectivement enceinte mais, à la naissance, quelque chose de terrible se produit : elle donne naissance à un serpent noir qui est immédiatement saisi et jeté avec horreur par la fenêtre, dans la forêt. Tous agissent comme si rien ne s’était passé et le serpent est rapidement suivi par un garçon en bonne santé.

Devenu homme, il rencontre son frère serpent dans les bois ; l’énorme serpent noir revient alors dans le royaume pour causer de terribles dommages.

C’est une histoire étrange et troublante, et si elle contient une leçon c’est, comme le suggère Martin, que ce que vous avez banni vous rattrapera un jour de façon plus beaucoup plus intense… et plus méchamment. Ce que vous repoussez finira par revenir et vous devrez faire face aux conséquences.

En Occident, il semble que 2016 soit l’année où le serpent revient d’exil. Beaucoup de choses, bannies du débat public — des sentiments, des idées et des représentations du monde mis sous le tapis, jetés dans la forêt, jugés tabou ou chassés de la sphère du débat public —, se sont infiltrées dans le château, intensifiées par le rejet. Certains d’entre nous ont pu croire qu’elles avaient disparu, mais cela ne fonctionne pas ainsi. Les jumeaux maléfiques ne peuvent être tués ; il y a des éléments dont il faut tenir compte et des compromis à faire : le serpent doit être accueilli.

Parce qu’elles se font une idée de l’histoire et de la direction qu’elle doit prendre, certaines personnes se font du souci, s’agitent, protestent, pointant un doigt accusateur et blâmant les autres de la venue du monstre. Dans le New Yorker magazine du mois dernier, l’éditeur David Remnick, ami et champion du président sortant Barack Obama, tente de comprendre l’ascension de Donald Trump. De quelle façon ce serpent est-il entré dans le palais ? Incapable d’envisager la possibilité que les autorités elles-mêmes aient pu ouvrir les portes — que la royauté ait mangé la fleur qui a donné naissance au serpent — Remnick se console avec l’idée que, selon les mots de Martin Luther King, L’arc de l’univers moral est long mais il tend vers la justice (c’est-à-dire la notion qu’il se fait de la justice). L’histoire ne s’écrit pas en ligne droite, écrit-il, mais parfois en spirale, et parfois à reculons.

L’histoire avance à reculons. C’en est presque comique. L’histoire, bien sûr, ne fait rien de tel : les choses surviennent simplement les unes après les autres. Mais Remnick utilise le mot dans un sens eschatologique : pour lui, l’histoire est une progression continue et inéluctable vers des buts que lui et ses collègues « progressistes » considèrent comme justes : la dissolution de l’État-nation, l’égalité humaine à l’échelle mondiale, une civilisation cosmopolite et universelle, un commerce libre et équitable, la propagation de la liberté personnelle et de la démocratie laïque dans tous les coins du globe. Ces objectifs sont naturellement si souhaitables qu’il est inconcevable que nous cessions de tendre vers eux. Leur avènement est intrinsèquement lié au cours du temps. L’élection de Donald Trump, qui vient s’opposer à certains de ces objectifs, représente donc une sorte d’anti-histoire, et non ce dont il s’agit vraiment, une aberration qui ne peut durer. Comme un barrage qui se rompt, le progrès, tôt ou tard, reprendra  inévitablement son cours.
Cette conception ouvertement Whig de l’histoire — vision du monde standard chez les leaders d’opinion des démocraties occidentales depuis 1989 —, se heurte frontalement, avec pertes et fracas, à d’autres concepts qui veulent que le présent se nourrit du passé. Dans une vision à long terme, comme l’expliquerait patiemment un conservateur, il n’existe pas de courbe de moralité penchant dans une direction particulière. Les élites de la Rome antique, celles de la civilisation de la vallée de l’Indus ou d’Ur en Chaldée croyaient sans nul doute que l’arc de la justice penchait également vers leur vision du monde ce qui, au final, n’était pas le cas.

Quand je regarde l’état du monde aujourd’hui, je vois une courbe s’incliner vers quelque chose qui met à mal toutes les querelles de clocher au sujet des élections présidentielles ou des arrangements politiques entre les nations et qui demande que l’on envisage ces événements dans une plus large perspective. J’entrevois un immense changement planétaire, inédit depuis des millions d’années ; la moitié de la faune a disparu, de même que 50% des forêts et de la terre arable. Il nous reste peut-être deux générations de nourriture avant que nous ne détruisions ce qui reste de cette terre arable. 10 milliards de personnes seront à nourrir. La concentration de carbone dans l’atmosphère est la plus élevée depuis le début de l’évolution de l’homme. Je vois se profiler des vagues d’agitations politiques et culturelles résultant de tout cela, et cela me fait craindre pour mes enfants, et parfois pour moi-même.

Du point de vue étriqué et géographiquement restreint des riches démocraties occidentales, on peut croire que 2016 est l’année où tout a changé. Mais ce n’est pas du tout le cas. Ce n’est pas l’année où la reine a donné naissance au serpent, et ce n’est certainement pas l’année où elle a mangé la fleur ; tout cela s’est produit il y a fort longtemps.
2016 est l’année où le serpent, sorti de la forêt, est de retour dans le royaume, l’année où nous avons pu voir son visage. C’est aussi l’année où nous avons été amenés à prendre conscience de que nous avons tenu à l’écart.

Ceux qui ont essayé de discuter avec des personnes qui ont un point de vue différent sur l’élection de Donald Trump, sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne, ou même sur le changement climatique, savent qu’il y a en ce moment de la folie dans l’air, une folie qui va bien au-delà des faits et qui gagne les gens jusqu’à les perdre dans une sorte de brouillard. Quand ils parlent du Brexit, ils ne parlent pas vraiment du Brexit. Quand ils bataillent contre Donald Trump, ils ne bataillent pas vraiment contre Donald Trump.
Ce sont là des symboles, l’archétype de l’avenir que nous voulons ou ne voulons pas, du genre de personnes que nous pensons être ou que nous croyons que les autres sont. C’est comme si nous nous battions pour des mythes, des représentations du monde et de ce que nous voulons qu’il soit.

C’est une période où il est très facile de prendre parti, et c’est la raison pour laquelle c’est aussi un bon moment pour ne pas le faire. Je suis écrivain ; Dark Mountain a vu le jour en tant que projet d’écrivain — ce qu’il demeure intrinsèquement. En période de grand changement, quand surviennent des bouleversements, quand des fissures se produisent, il devient très difficile à mon sens d’ignorer le rôle que peut jouer l’écrivain. Mais que devrait être ce rôle ? Certains rejoindront la lutte ; beaucoup le font. Je crois cependant que les choix sont trop limités : et si aucun camp ne servait vos — nos — véritables intérêts ? Et si la lutte était une façon d’éluder un malaise plus profond ?

Nos mythes se désagrègent : ce que nous avons tenté de croire à propos du monde s’avère faux, et le serpent a encore bien des torts à causer. En de pareils moments, nous écrivons pour donner du sens et regarder nos croyances de façon appropriée. Nous écrivons de nouveaux mythes parce que les anciens sont aujourd’hui quasi à l’agonie. Nous nous détournons du feu de la colère avant qu’il ne nous brûle, nous nous distançons des noms, prenons de la hauteur, une grande inspiration… et observons les choses.

Je pense qu’il serait bon de souligner le fait que la plupart des grandes religions, des philosophies, des formes d’art, et même des systèmes politiques et des idéologies, ont été initiés par des personnalités marginales. Et il y a une raison à cela : pour avoir une certaine objectivité, au cœur même du chaos, il faut parfois se démarquer. Ce n’est pas manquer de responsabilité envers la communauté que d’agir de la sorte, juste une autre façon de contribuer. Dans les anciennes légendes, les personnes à la lisière du monde rapportaient de la forêt des connaissances et des idées que le royaume ne pouvait pas générer de lui-même.

Dans l’histoire du Lindworm, ni le roi ni la reine — ni un héroïque chevalier sur son coursier blanc —, ne se débarrasse (comme on ôterait le poison d’une blessure) de la menace que fait peser le serpent. C’est une jeune femme, habitant à la lisière de la forêt, qui procure à la cour de nouvelles armes, fait montre de ruse, et accomplit la tâche que les maîtres du royaume sont absolument incapables d’accomplir. Elle ne tue cependant pas le serpent : elle révèle sa véritable nature et, ce faisant, elle le transforme, ainsi que tout ce qui l’entoure. Elle oblige la cour à affronter son passé et, en conséquence, le serpent est réintégré dans le royaume.

— Paul Kingsnorth
Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
Article original : 2016: Year of the Serpent

Traduction mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification


Paul Kingsnorth est le co-fondateur du Dark Mountain Project. Son dernier livre, Beast, est édité chez Faber and Faber.
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Sallie Nichols : souvenirs d’Emma Jung et de Toni Wolff

C.G. Jung, Emma Jung and Toni WolffSouvenirs d’Emma Jung et de Toni Wolff par Sallie Nichols

J’ai été en analyse pendant plus d’un an avec Mademoiselle Wolff (1951-1952).
L’image que je garde d’elle est celle d’une véritable aristocrate, d’une femme très réservée et très digne. Même si je l’ai fait pour tous les autres analystes avec lesquels j’ai travaillé, il ne m’est jamais venu à l’idée de l’appeler par son prénom ni même de penser à elle en tant que “Toni”. Ce n’est pas parce qu’elle était européenne, ni parce qu’elle était beaucoup plus âgée que moi, mais je sentais en elle une certaine profondeur, une réelle implication et une réserve que je n’aurais jamais consciemment transgressées.
[…] Mais, en dépit de son allure aristocratique et de ses vêtements parfaitement taillés sur mesure, Mademoiselle Wolff était l’une des personnes dotées du plus grand sens pratique et concret que j’aie jamais connues. Son empathie muette face aux dilemmes humains les plus courants et ses réactions pragmatiques étaient très modernes. […] Je voyais Mademoiselle Wolff comme une femme d’une rare passion, remplie de compassion et de sagesse.

Deux histoires me viennent à l’esprit pour illustrer au mieux ces qualités. La première est plutôt personnelle, mais il me semble qu’elle mérite d’être partagée puisqu’elle traite d’un problème très souvent rencontré dans cette vallée de larmes de crocodile.
J’avais appris que mon mari avait une aventure amoureuse avec une femme européenne. Comme la plupart de ceux qui, à l’Institut, suivaient une analyse approfondie et prolongée, j’avais déjà expérimenté les voies mystérieuses, magiques, et même diaboliques de “l’expérience de Zurich” qui pouvaient (et peut-être devaient) bouleverser pour un temps ce que nous appelons la “normalité” et la “santé mentale”.
Honnêtement, au fond de moi, je ne pensais pas que mes trois enfants « innocents » et moi étions sur le point d’être définitivement jetés dehors. Mais le rôle de l’épouse blessée est tentant. Cela est d’autant plus vrai pour quelqu’un qui a grandi aux Etats-Unis où nous nous agenouillons à la simple mention de Maman et de l’Apple Pie. Alors, naturellement, je suis allée chez Mademoiselle Wolff pleurnicher sur mes malheurs.
Elle a écouté attentivement et avec bienveillance la liste interminable de mes difficultés, mais quand j’ai finalement repris mon souffle, elle a suggéré quelque chose qui me surprend encore.
— “Pourquoi n’inviteriez-vous pas cette femme à déjeuner demain midi ?”
— “Vous pensez à une petite goutte d’arsenic dans son thé ? » ai-je demandé, une lueur d’espoir entre mes larmes.
— « Pas du tout”, répondit Mademoiselle Wolff sévèrement, « mais, vous pourriez de ce fait apprendre à la connaître un peu, vous pourriez même l’aimer. »
Puis, après un temps, Mademoiselle Wolff a ajouté : “Vous savez, quand l’épouse d’un homme est suffisamment forte pour dépasser cet obstacle qu’est l’apitoiement sur soi, elle peut même parfois découvrir que sa supposée rivale a aidé son mariage ! Cette ‘autre femme’ aide parfois un homme à vivre certains aspects de lui-même, ce que sa femme ne peut ou ne veut surtout pas faire. Par conséquent, certaines énergies de l’épouse sont alors libérées pour ses propres intérêts ainsi que le développement de la créativité, avec souvent pour résultat que le mariage non seulement survit, mais en sort même plus fort qu’avant !”
Mais je n’ai pas suivi les conseils de Mademoiselle Wolff. J’étais trop égoïste et trop encombrée d’images fausses pour dépasser l’apitoiement sur soi. Je préférais alimenter le fantasme de ma rivale en tant que « méchante sorcière » plutôt que d’affronter son humaine réalité. Depuis, j’ai souvent souhaité avoir trouvé le courage de l’inviter à déjeuner ! J’aurais alors pu libérer mes énergies pour des activités plus intéressantes que celle de rôder dans les coins en léchant mes blessures, portant un regard accusateur sur le monde qui m’entourait ! J’aurais pu, par exemple, accepter l’aimable invitation d’un jeune étudiant néerlandais à passer les vacances de Pâques dans la maison de son père en Hollande. ll était beaucoup plus jeune que moi, notre relation avait donc une faible, voire aucune connotation sexuelle. Mais imaginez un instant ce que j’aurais pu apprendre sur les tulipes !
Fin et suite de ma première histoire.
Environ vingt-cinq ans plus tard, de retour à Zurich, j’ai finalement rencontré « la femme mystèrieuse » cette « horrible briseuse de ménage ». Elle, mon mari et moi avons déjeuné ensemble. A cette époque, bien sûr, nous étions trois “vieux partis” aux tempes grisonnantes, dont les certitudes commençaient un peu à vasciller. Je l’ai bien aimée, et nous avons passé une heure agréable ensemble. Nous avions cependant tous l’air un peu perplexes quant à ce que nous faisions là ! Bien que je n’aie pas suivi les conseils de Mademoiselle Wolff, cette expérience m’a appris une chose importante : philosopher c’est certes très bien, mais le temps est la quatrième dimension de notre réalité terre à terre. Carpe Diem ou laisser tomber ! (suite : cliquez sur les numéros ci-après)

Anne Baring : la Belle au bois dormant

sleepingbeauty

Sleeping Beauty / Art: Kinuko Y. Craft

Ô n’éveillez pas la Belle avant que l’heure soit venue.

A l’instar des graines, les histoires ou les contes de fées les plus connus sont transmis de génération en génération. Ils nous enchantent et nous transportent, nous reliant à l’imagination trop souvent bannie de nos vies. Aux défis de l’existence, ils proposent des réponses qui ne pourraient être plus simplement exprimées — ni même formulées de manière plus profonde sous d’autres formes.
Les contes de fées sont très anciens. Ils nous invitent dans le monde mystérieux de l’âme, parlent avec la voix de l’âme et recèlent plusieurs niveaux de sens. Qui peut dire d’où vient l’histoire de la Belle au bois dormant et comment elle s’est transmise à travers les générations ? Peut-être provient-elle des rites de l’Âge de Bronze, depuis longtemps oubliés, qui célébraient le mariage du soleil et de la lune, ou de ceux qui pleuraient la mort annuelle de la terre et célébraient sa renaissance au printemps. Elle porte peut-être des traces résiduelles du mythe gnostique de la Sophia, prisonnière de la forêt de ce monde et sauvée par le Christ. Elle peut préfigurer l’éveil de la femme qui prend conscience de sa valeur, et la relation différente avec l’homme, lui-même conscient. Elle peut également se rapporter à notre vie intérieure et au mariage de notre esprit conscient avec l’âme instinctive : le mariage sacré du roi et de la reine, du prince et de la princesse, se retrouve en effet dans les traditions mystiques liées à notre vie intérieure — Alchimie, Gnosticisme et Kabbale.
Ce conte est l’histoire d’une princesse qui, lors de son quinzième anniversaire, explore les pièces inutilisées du château et pénètre dans une pièce où une vieille femme assise tourne son rouet. Elle lui demande si elle peut filer elle aussi, prend le fuseau de la vieille femme, se pique le doigt… et tombe aussitôt dans un profond sommeil, accomplissant ainsi la malédiction proférée par la treizième fée qui n’avait pas été invitée à son baptême (malédiction qu’une autre fée avait atténuée en transformant la sentence de mort en un sommeil de cent ans). Toute la cour s’endort alors avec elle. Une multitude de rosiers rampants — une haie d’épines infranchissable — se mettent à pousser autour d’elle, occultant jusqu’aux tourelles du château.
Cent ans passent. Des légendes évoquent la princesse endormie au cœur de la forêt, jusqu’au jour où, entendant parler de la légende, un prince décide de se mettre à sa recherche. Beaucoup de prétendants ont péri en tentant de franchir la haie d’épines mais, ainsi le veut l’histoire, la haie s’orne de roses et s’ouvre sur son passage. Il parvient à l’endroit où elle est endormie et la réveille par un baiser. Lorsqu’elle s’éveille, toute la cour revient à la vie et les préparatifs de mariage commencent — car c’est ainsi, n’est-ce pas, que se terminent les contes les plus populaires.
Dans cette histoire, la lune, ancienne représentation de la mort et de la renaissance, s’anime. La phase d’obscurité de la lune est symbolisée par la princesse et la cour endormies, et par la vieille femme tournant son rouet dans la tourelle du château. Le prince solaire ramène la princesse lunaire à la vie en tant qu’épouse — le croissant de lune —, la lune atteint la plénitude et toute la cour revient à la vie pour célébrer à nouveau le mariage séculaire du soleil et de la lune.
Cela pourrait-il être un conte pour notre époque ? Son sens profond pourrait-il ouvrir un chemin à travers la haie d’épines créée par des siècles de croyances et des habitudes de comportement bien enracinées ? Son symbolisme lunaire saurait-il réveiller notre âme, nourrir notre côté poétique, notre véritable intelligence et notre imagination inspirée ? Pourrait-il susciter en nous un mode de relation plus profond avec l’autre ainsi que l’amour de notre planète-mère ? Enfin, pourrait-il réveiller la « cour » somnolante de l’humanité ?

Les mythes et les contes de fées éveillent et nourrissent l’imagination ; l’imagination nous relie à des instincts qui se sont atrophiés faute d’être vécus et, lorsque c’est le cas, les terres arides de notre vie intérieure peuvent être régénérées grâce à l’immersion dans les eaux de l’âme. Lorsque nous ne sommes pas en contact avec l’âme, c’est comme si une partie essentielle de nous était endormie : elle ne peut communiquer avec nous, pas plus que nous ne pouvons communiquer avec elle. Nous ne pouvons pas vivre notre plein potentiel. Une civilisation peut disparaître faute de se rappeler comment nourrir l’âme et l’imagination .

Je vois cette histoire, féérique et intemporelle, comme une métaphore qui vient illustrer la nécessité d’un mariage entre les dimensions solaire et lunaire de notre être, un mariage entre la tête et le cœur, entre notre esprit trop littéral et analytique qui ne connaît rien d’une dimension plus profonde de la conscience et notre âme imaginative, instinctuelle et créatrice. Cette partie de notre psyché, profondément instinctuelle, est le fondement même de notre capacité à créer. C’est l’origine de notre capacité à sentir, à imaginer, et à exprimer nos sentiment et notre imagination par le biais de nos pensées, de notre voix, de nos mains et de notre corps qui attestent du lien avec une dimension cachée de la réalité. Le sentiment, l’intuition et l’imagination nous mettent en contact avec un monde qui se situe hors de la portée de l’esprit et de l’intellect, un peu comme une prise qui nous relierait à une réalité plus profonde.

Mais la haie d’épines montre quelle barrière infranchissable se tient entre l’âme et l’esprit, et combien difficile il est de la traverser. La haie d’épines représente l’ensemble des systèmes de croyances et les structures défensives que nous avons accumulés au cours de centaines, voire de milliers d’années : croyances profondément enracinées sur la nature de Dieu et notre nature humaine déchue et pécheresse, croyances scientifiques concernant l’univers, un hasard créateur et une matière « morte ». Ces croyances, profondément ancrées en nous depuis des générations, se dressent entre notre âme et nous et il nous est presque impossible d’atteindre ce qui se tient sous la surface du conscient et d’entendre la voix de cette partie fort éloignée de nous.

La peur de ce qui n’est pas rationnel rend difficile le fait d’échanger les uns avec les autres comme cela se faisait autrefois et, en raison du rejet de cet aspect de la vie, une part essentielle de notre être est muette, autiste. Nous vivons aujourd’hui dans notre esprit, dans ce que nous considérons au plus haut degré comme la part la plus consciente, la plus intéressante et la plus efficiente de nous-mêmes. L’âme a été mise de côté. Dans La Belle au bois dormant, je crois pourtant que le Prince et la Belle au bois dormant symbolisent les deux aspects de notre conscience qui s’appartiennent en tant qu’époux et épouse.
Le Prince personnifie le principe solaire de la conscience, l’esprit humain qui cherche à explorer, à découvrir, à comprendre, à pénétrer au cœur de la réalité et qui, dans cette histoire, est à la recherche de sa contrepartie féminine qui est endormie — inconsciente. Mais, tant qu’il reste inconscient de son existence et ne part pas à sa recherche, tant qu’il ne se confronte pas à la haie d’épines et ne s’y aventure pas, elle est condamnée à rester endormie.
La princesse représente le principe lunaire de l’âme ainsi que les valeurs de sentiment, négligées, insuffisamment développées ou inexprimées comparées à l’esprit rationnel et qui, à cause des croyances évoquées dans les chapitres précédents, sont, pour ainsi dire, sous l’emprise d’un sort. Elle incarne aussi, à l’évidence, l’image d’une femme qui, pour toutes les raisons évoquées, n’a pas été honorée au niveau des sentiments qui l’habitent et n’a donc pas été en mesure d’honorer sa véritable nature féminine. Dans une autre perspective, l’histoire peut être vue comme la secrète expression de la réconciliation de l’esprit et de la nature ou du mariage des aspects masculins et féminins de l’esprit qui se sont trouvés séparés au cours des quatre mille dernières années.

L’histoire de la Belle au bois dormant montre qu’au moment opportun, et pour la bonne personne, la haie d’épines se transforme en roses et qu’un chemin s’ouvre à travers elle. Je pense que nous sommes parvenus, dans ce nouveau millénaire, au moment de la percée. Un instinct profond tente de rétablir en nous l’équilibre et la totalité en retrouvant la dimension féminine de l’âme personnifiée par la Belle au bois dormant. Au cours des cinquante dernières années, la restauration graduelle du sens du sacré s’est produite sous le vernis de notre culture. Des millions de personnes prennent conscience de notre relation avec la planète en tant qu’unité et, au-delà de cela, avec le vaste domaine de l’âme qui relie l’ensemble de nos vies — la grande toile de vie qui relie chaque aspect de la vie à ses autres aspects.

Ce conte de fées est une préfiguration de notre époque —  précieux stade de l’éveil de l’humanité. Il y a eu une tentative en ce sens au XIIe siècle à travers une formidable impulsion spirituelle : la quête du Graal. Le mystère du Saint Graal a imprégné le Moyen Âge de l’image séculaire d’une quête, tournée vers l’intérieur, suivant en cela l’aspiration du cœur du chercheur, à la recherche d’un chemin qui ne peut être indiqué mais seulement trouvé, et qui est unique à chaque individu. Le calice, le vase, la coupe et la pierre, qui sont les principales représentations du Graal, évoquent l’archétype du Féminin qui devient l’inspiration, le guide et le but de la quête intérieure du chevalier. Qu’est-ce donc que le Graal, sinon le vaisseau inépuisable, la source de vie qui s’écoule sans cesse, rayonnant dans ce monde du royaume invisible de l’âme cosmique, le royaume dans lequel se fondent toutes nos vies ? Qui sont les chevaliers qui agissent en gardiens du Graal sinon ceux qui, avec constance et des siècles d’obscurantisme durant, ont maintenu vivants les mystères de l’âme et sa reviviscence ?

Jessie Weston, l’auteur de From Ritual to Romance — l’un des livres les plus notoires sur le Graal — déclare : « Le Graal est une force vivante, il ne mourra jamais. Il peut, en effet, disparaître de notre vue et même disparaître pendant des siècles… mais il refera surface et, une fois encore, redeviendra un sujet d’une importance vitale. » Aujourd’hui, comme jadis, la quête du Graal est rouverte et elle peut nous offrir une autre représentation de nous-mêmes, servant le monde par amour, là où le cœur nous mène.
Pendant près de quatre mille ans, l’Âme s’est trouvée sous l’influence d’un sortilège ; sa voix a été réduite au silence, sa sagesse rejetée. La beauté, la grâce et l’harmonie ont disparu de notre monde, mais elle s’éveille à présent à la vie dans l’âme de l’humanité. Qu’attend-elle de nous ? Qu’espère-t-elle ? Je crois qu’elle souhaite la relation. Et je vois cette relation comme un mariage sacré, un mariage entre nous et la profondeur invisible de la vie. L’Âme et l’archétype féminin, dans leur sens le plus profond, ont toujours incarné les valeurs de cœur : les valeurs qui honorent la sagesse, la justice, la compassion et le désir d’aider et de guérir.

Dans beaucoup de contes de fées, tout comme dans celui-ci, on retrouve le personnage de la vieille femme. Dans les anciens cultes lunaires, elle aurait été considérée comme un aspect de la déesse, tout comme la princesse endormie aurait été perçue comme un autre de ses aspects. Dans les rêves modernes, elle apparaît souvent comme un personnage vêtu de noir et personnifie toujours la puissance et la sagesse du processus qui donne vie à toute chose. Elle fait tourner la roue du destin ; Elle est la matrice de la vie, ce qui, dans la nature, nourrit la semence et fait fructifier les choses. Dans La Belle au bois dormant, elle est une présence cachée une pièce secrète du château de l’âme, et provoque des événements qui conduiront finalement à ce que la cour s’éveille de son profond sommeil et au mariage du prince et de la princesse. Elle représente la couche la plus profonde de la vie de l’âme. Nul ne peut l’ignorer qui se met en quête de la relation avec l’âme. Tôt ou tard, elle apparaît dans nos rêves — comme elle est apparue dans les miens — afin de nous sensibiliser à ce qu’elle est et à ce qu’elle attend de nous.

Notre culture aux prouesses technologiques nous inflige un stress intolérable parce qu’elle n’accorde aucune valeur aux sentiments et n’octroie aucun moment pour la relation avec l’âme, aucun moment pour prendre conscience du fabuleux trésor caché au fond de nous. Retrouver le trésor relégué tout en bas de la liste de nos priorités depuis si longtemps exige une transformation radicale de notre compréhension de la vie — l’expression d’une nouvelle vision du monde ou d’un nouveau paradigme de la réalité qui nous précipitera à travers la haie d’épines qui nous maintient dans la servitude du passé. Elle invite à un repositionnement en ce qui concerne notre relation avec la planète et les relations entre nous, un renversement de ce que nous avons jugé important, voire vital pour notre survie — la mise en avant ce que nous avons relégué à l’arrière plan. La connaissance de l’unité et du côté sacré de la vie, la vénération de la nature, la confiance dans le pouvoir de l’imagination créatrice, dans le pouvoir de l’intuition (aujourd’hui atrophié), tout cela est nécessaire afin de nous aider à retrouver ce que nous avons perdu : la relation instinctuelle avec la vie, qui s’enracinait autrefois dans l’expérience directe de l’âme.

L’âme ne s’exprime pas uniquement à travers les mots et le langage, mais aussi à travers les sentiments, les intuitions, les émotions — et, parce que nous la négligeons, par des comportements déséquilibrés, violents ou addictifs. Elle s’exprime également par le biais des rêves. Si nous ne prêtons pas attention à ces derniers, les besoins de l’âme n’ont aucun moyen d’atteindre notre conscience, superficielle et exclusivement tournée vers le monde extérieur. Ils demeurent tenus à l’écart derrière une haie d’épines. La voie de l’âme est difficile et même dangereuse car elle exige que nous renoncions à ce que nous croyons savoir, et à ce que nous avons été amenés à croire depuis des générations. Cela signifie abandonner tout désir de contrôle et s’ouvrir à la quête, chemin de découverte. Beaucoup de mythes et de contes de fées mettent en avant la nécessité du lâcher prise ainsi que la confiance dans ce qui nous est indiqué sur le chemin par les animaux ou les chamans et qui nous semble étrange et non rationnel. Mais, parce que le héros suit leurs conseils, la haie d’épines s’ouvre, le chemin apparaît.
Suivre la voix et la sagesse de l’instinct est la voie royale vers le royaume de l’âme.

Quelque part dans la cathédrale de Chartres, se trouve cette inscription : « Ô n’éveillez pas la Belle avant que l’heure soit venue. » Cet aspect ignoré de l’âme, qui vit dans la profondeur de notre être et au cœur de toute vie, s’éveille aujourd’hui. Le réveil de la Belle au bois dormant représente la quête d’une meilleure compréhension du mystère de la vie. Ceux qui prétendent qu’il n’est pas de mystère tuent littéralement leur vie instinctive, leur âme. La valeur suprême, dont la découverte pourrait guérir l’angoisse, la terreur et la souffrance endurées durant toute l’odyssée de l’évolution humaine, se trouve au cœur de notre vie instinctuelle. La fascination pour la recherche de trésors, dissimulés dans les eaux de la mer ou profondément enfouis dans la terre, reflète l’attrait magnétique du trésor caché dans les eaux intérieures, la terre intérieure de l’âme.

— Anne Baring, The Dream of the Cosmos: a Quest for the Soul, « Interlude – The Sleeping Beauty: A Fairy-tale for Our Time »
Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation d’Anne Baring) 

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Les lecteurs anglophones trouveront sur le site internet d’Anne Baring d’autres textes ainsi que deux interviews par Andrew Harvey à propos de son livre.
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