Megan McFeely : une interview Kosmos

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Photo credit: Jennifer Paige

J’ai commencé par une simple question qui a guidé mon cheminement :
— « Qu’est-ce que le Féminin ? »
J’ai interrogé  des personnes admirables qui incarnent ces aspects, afin de découvrir comment ils décriraient le Féminin, comprendre comment leur vie est affectée 
par le lien à cette partie d’eux-mêmes, et comment cette part s’équilibre avec leur côté masculin.
C’est une démarche personnelle, mais j’ai le sentiment que le sujet de ce film est aussi notre cheminement à tous vers l’unité, parce que tout comme vous, je suis un simple microcosme de ce macrocosme…
— Megan McFeely

KOSMOS | Le début du film, avec l’image de vous, enfant, est fascinant : « Avec ce genre de savoir, je n’étais ni considérée, ni en sécurité. J’ai dû faire un choix : sacrifier ce côté pour que le reste de moi survive jusqu’à l’âge adulte. »
Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette capacité particulière de perception et de connaissance que vous aviez, enfant, et ce qui vous apparaît relever tout particulièrement du principe féminin ?

Megan McFeely | Comme tant d’autres, je crois, j’étais le genre d’enfant qui savait quand quelqu’un cachait quelque chose ou qui savait ce qu’une personne pensait. Pour moi, il s’agit d’intuition, certains appelle ça de la voyance. Je posais des questions sur des choses qui m’apparaissaient incohérentes ou contradictoires. Laissez-moi vous dire que cela n’était pas très apprécié et mettait les adultes très mal à l’aise — en particulier mon père. Il était procureur fédéral et vivait dans le monde concret, rationnel, causal, et la sagacité dont je faisais preuve le dérangeait. J’avais accès à un savoir qui provenait de ce que je ressentais ou qui était comme « téléchargé » en moi… et je savais. 

D’où ce savoir acausal provient-il,  je l’ignore, mais en tant qu’êtres humains, nous avons accès à des domaines cachés, à des choses que nous ne comprenons pas vraiment, que nous ne voyons pas avec nos yeux de chair et auxquelles nous n’avons pas accès avec notre esprit rationnel. Peut-être cela vient-il de l’inconscient ou du monde qui nous entoure, mais cela survient sous forme de sentiment, d’une impression, d’une évidence. Je crois que cette aptitude est féminine — chez les hommes comme chez les femmes. Nous n’avons pas valorisé ce type d’accès à la connaissance parce que nous ne comprenons pas son origine, et nous ne pouvons le valider par les méthodes scientifiques si bien que, souvent, nous n’en tenons pas compte, ou pire, nous le méprisons.

ASI

KOSMOS | À quel moment avez-vous décidé de faire ce film ? Quel a été le « point de non-retour » ?

Megan McFeely | Cela a pris 5 ans, et il y a eu des périodes pour ce que j’appellerais des mises au point. Je devais faire face à mes peurs et puis lâcher prise, m’autorisant, à chaque étape du chemin, à devenir plus vulnérable. Encore et toujours, je devais laisser aller la peur d’être une ratée, la crainte que tout cela était le cheminement d’un ego démesuré, la peur d’être vue, jugée, et même moquée. Et en plus de cela, je ne savais pas vraiment ce que je faisais ; du coup, j’ai dû faire confiance au processus.

Le véritable point de non-retour, c’est quand le film a été terminé et que j’ai organisé une projection pour des amis et la famille. Je me suis mise à nue, mais je n’avais pas d’autre choix. Pour l’aspect narratif de l’histoire, je devais être dedans. Je devais être visible. Je devais lâcher prise.

J’imagine que ce qui est vrai aussi, c’est que j’avais un grand besoin d’être vue. Le besoin de rester cachée et celui d’être vue m’ont travaillée — et continuent de me travailler. Je pense que c’est humain de lutter avec ça, et la réalisation de ce film n’est rien d’autre qu’un processus particulièrement humain et une leçon d’humilité.

KOSMOS | Dans votre film, le Féminin est décrit à la fois comme celui qui donne et celui qui reçoit. Pouvez-vous développer ces deux aspects ?

Megan McFeely | C’est drôle. J’ai passé toutes ces années à essayer de comprendre ce qu’est le Féminin, et je ne sais toujours pas. Je ne peux pas « LA » décrire. Je sais seulement que j’arrive à m’écouter davantage et à me faire davantage confiance.

A travers cette expérience, et mon cheminement, je suis devenue plus vulnérable de façon à être capable d’accueillir une énergie particulière, destinée à me transformer ; mais, à un moment donné, cela passe aussi à travers vous et est rendu à la communauté. Cette énergie, cette force de vie, est appelée Shakti dans la religion hindoue. Comme on dit en Inde, les femmes sont Shakti parce que nous incarnons la force créatrice de la nature. Pour citer Elinor Gadon, professeur émérite, qui apparaît dans le film, « Ce sont comme des vagues d’énergie qui émanent de vous. » En ce sens, ce qui est réceptif est aussi un don et s’inscrit dans un cycle. Je crois que cela se passe de la même façon pour les mères ou les artistes par exemple. Ils reçoivent une graine/l’inspiration, la gardent au dedans d’eux-mêmes, et donnent naissance à quelque chose. Dans l’idéal, l’amour s’adresse ensuite à l’enfant ou à la communauté. Et puis, peut-être, le processus se produit-il de nouveau.

KOSMOS | Si le monde extérieur est le reflet de l’intérieur, qu’est-ce que cela nous dit sur le besoin d’équilibrer le Masculin et le Féminin en chacun de nous ? L’intégration est-elle le but ?

Megan McFeely | Je crois que oui. C’est mon objectif. Quand j’explorais le Féminin à travers la réalisation de ce film, j’ai aussi dû développer mon Masculin. Parce que je suis une personne très énergique et sociable, j’ai dû apprendre à me contenir, à poser des limites claires, et à ne pas envahir les autres sur le plan énergétique. J’ai dû apprendre à dire ‘non’ et me battre pour protéger ce que je pensais être juste pour ce projet, même si j’étais la cinéaste la moins expérimentée dans la pièce. J’ai dû approfondir et comprendre des trucs techniques — et la comptabilité, que je déteste. J’ai dû apprendre à ne pas me soucier de ce que les autres pensaient de moi, et à me tourner vers l’intérieur pour rechercher ce dont j’avais besoin. J’ai dû me connecter avec l’intérieur. Cela demande de la discipline — diriger mon attention vers l’intérieur — alors que j’étais si habituée à me tourner vers l’extérieur pour obtenir des réponses. Mon côté masculin et mon côté féminin évoluent donc ensemble. Ils ont besoin l’un de l’autre.

KOSMOS | Vous avez dit que l’Inde représentait à vos yeux le Féminin. Et pourtant, en Inde, comme dans la plupart des endroits, il y a beaucoup de violence envers les femmes et d’injustice en matière de genre. Etait-ce pour vous une façon de vous déconnecter ?

Megan McFeely | Oui. C’est désolant. Je savais que les femmes n’étaient pas considérées mais, avant que j’aille là-bas, je n’avais pas vraiment mesuré le degré d’injustice.

L’Inde est un endroit très féminin ; nous avons beaucoup à apprendre de sa culture et de ses voies, et nous devons nous rappeler que la brutalité est aussi un aspect du féminin lié au cycle de la mort et de la renaissance. Il est présent dans toutes les cultures, mais en Inde cette dynamique, représentée par la déesse Kali, est bien visible dans les rues. Rien n’est à l’abri du regard. La vie se déroule. La mort survient.

À mon sens, chaque culture est en évolution, tout comme le sont les individus. En Amérique, nous devons équilibrer le Masculin grâce au Féminin et, en Inde, ils apprennent à équilibrer le Féminin grâce au Masculin. De plus en plus de femmes, en Inde, poursuivent l’intégration du Masculin à travers le développement de l’esprit et l’éveil à la psychologie, accédant à leur propre sens de l’équilibre et à leur pouvoir. Les femmes américaines, de leur côté, renouent avec le Féminin afin de trouver l’équilibre. Tout est en mouvement vers l’unité et, tous, nous sommes l’expression de cela.

KOSMOS | Megan, vous dites que votre désir profond est de servir. Ce film est une belle illustration de cela. Quel est votre prochain projet ?

Megan McFeely | Je vous remercie. Ce que vous dites me touche au cœur. La suite, c’est ce qui se passe à présent. Je souhaite accompagner ce film, parler aux femmes et aux hommes de leurs expériences du Féminin, comment ils le vivent, ou pas, dans leur vie et pourquoi se serait important. Grâce à ce projet, j’apprends à écouter et à soutenir les mouvements de la vie. Je me rends bientôt en Egypte pour la projection du film, puis à Los Angeles, en avril. Et, honnêtement, je ne sais pas ce qui m’attend. ELLE est aux commandes.


Megan McFeely est la productrice et la réalisatrice de As She Is. Avant de se lancer dans son premier projet de film, Megan McFeely a travaillé pendant 25 ans dans le domaine des relations publiques et de la communication pour des organisations à but non lucratif et des entreprises. Elle travaille actuellement pour une émission de télévision, Global Spirit, en tant que directeur de artistique et producteur associé. Elle a également écrit pour le Huffington Post et le Contemplative Journal sur sa démarche pour une vie authentique.

Article original paru sous le titre A Kosmos Interview with Filmmaker, Megan McFeely dans Kosmos Journal 
Traduction : Michèle Le Clech, avec l’aimable autorisation de Megan McFeely
Site internet : As She Is

Traduction et sous-titrage du film : Michèle Le Clech, Nelly Delambily, Lucie Poulain

Traductions sous licence Creative commons
Les traductions sont mises à disposition selon les termes de Licence Creative Commons

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Tina Benson : les larmes du monde

roseTandis que je glissais entre les mondes, Elle m’a dit :
— « Il est temps… Il est temps pour toi de tout ressentir ; il est temps pour toi d’éprouver toute l’horreur que l’humanité s’inflige à elle-même et à la Terre.
Il est temps que tu perçoives la souffrance que tu t’infliges à toi-même, et celle que tu infliges aux autres ; temps de ressentir la solitude… la tienne et celle de tous.
Il est temps de ressentir l’angoisse des parents qui ont porté en terre un enfant ; l’angoisse des familles dont les enfants sont partis à la guerre et qui, jamais, ne sont revenus ; de ceux qui ont vu leurs proches disparaître à cause de la maladie, d’un incendie, d’une inondation, du suicide ; la souffrance de notre planète qui se meurt… celle des êtres vivants, des plantes et des animaux affamés qui agonisent ; celle des querelles d’amoureux jamais résolues ; celle des espoirs et des rêves non assouvis des rêveurs. »
— « Il te faut tout ressentir », a-t-Elle répété.

Mais je ne voulais pas.
Mes tripes se sont nouées ; je craignais de ne pouvoir supporter toute la souffrance qui est la nôtre.
— « Ça va me tuer », ai-je protesté tandis que les larmes commençaient à couler sur mon visage. « Je ne peux supporter l’idée de connaitre ou de vivre autant de souffrance.
— « Il le faut », a-t-elle répété… « L’heure est venue. Tu es prête. »
Et c’est ce que j’ai fait.
J’ai accepté la souffrance et l’angoisse en lien avec nos blessures… les miennes, les vôtres… celles des gens que je connais, celle de ceux que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais.
J’ai laissé la souffrance envahir mes tripes.
Je l’ai laissée prendre corps et me souffler que, lorsque nous nous faisons du mal les uns les autres, ça a de l’importance ; que cela compte quand je me fais du mal ou que je fais du mal aux autres.
Mon cœur a pleuré chaque instant de cruauté commis à l’encontre de chacun d’entre nous sur cette belle planète.
J’ai pleuré chaque perte, pleuré la solitude de tous.
J’ai pleuré à ne plus pouvoir supporter la douleur au creux de mon ventre…
J’y suis arrivée.
J’ai tenu bon.
J’ai pleuré jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien… jusqu’à être vidée… et je me suis endormie.

Au réveil, le vide était rempli d’une immense douceur… pour moi, pour nous, pour nous tous. Un élan de bienveillance a germé… et l’envie de prendre soin… l’envie de garder les yeux ouverts et de regarder sans faillir la douleur et la souffrance ; l’envie de tendre la main et d’ouvrir mon cœur chaque fois que je le peux ; la volonté de garder les yeux ouverts, de ne pas m’endormir ; l’envie de ressentir la souffrance et la solitude que je rencontre au quotidien, tout comme la beauté et l’émerveillement.
Et tout accueillir, avec respect et gratitude.

— © Tina Benson, Author (A Woman Unto Herself: A Different Kind of Love Story), Jungian/Transpersonal/Spiritual Life Coach


Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation de Tina Benson)
Relecture : Nelly Delambily

Traduction mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification


Daniela F. Sieff : que signifie être guéri ?

L’univers du traumatisme et la sagesse de Marion Woodman

Lorsque nous essayons de guérir d’un traumatisme, la plupart d’entre nous s’imaginent naïvement parvenir en un lieu où ils seront délivrés de la souffrance qui résulte de leurs blessures et où le traumatisme n’affectera plus leur vie.
Mais ce n’est pas le cas. On ne peut changer le passé. Nos blessures font partie de nous. Ce qui peut être transformé, cependant, c’est le lien que nous entretenons avec ces blessures, avec nous-mêmes et avec les autres.

Pour opérer ce changement décisif, il nous faut à la fois explorer l’esprit et le corps afin d’y trouver d’autres façons, plus saines, d’aborder la souffrance et la peur qui entourent ces blessures — et, de manière toute aussi cruciale, de modifier l’univers traumatique qui se forme tout autour.
C’est un processus difficile et qui prend du temps. Beaucoup de gens, y compris la majorité des services de santé publique, sont à la recherche d’une voie plus simple et plus rapide. Mais semblable chose n’existe pas.

MarionWoodman44Pour faire face au traumatisme de façon pertinente, il nous faut nous impliquer et relever un défi. Nous avons également besoin d’être accompagnés par ceux qui ont une connaissance du traumatisme de par l’expérience qu’ils en ont faite à la fois sur le plan de l’âme, du corps et de l’esprit.
Marion Woodman est l’une de ces personnes.

— Extrait de l’article « Trauma-worlds and the wisdom of Marion Woodman » publié par Daniela F. Sieff in Psychological Perspectives, A Quarterly Journal of Jungian Thought.


Traduction : Michèle Le Clech, avec l’aimable autorisation de Daniela F. Sieff
Relecture : Nelly Delambilly

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

 

W.H. Murray : l’engagement

nestJe ne résiste pas au plaisir de citer les mots de W.H. Murray qu’une amie a déposés dans ma mailbox (ma traduction) :

Jusqu’à ce que l’on s’engage, ce n’est qu’hésitation, la possibilité de s’en retourner et, toujours, l’inefficacité.
Au cœur de toute initiative (et création) est une vérité élémentaire — dont la méconnaissance fait avorter nombre d’idées et de projets extraordinaires : cette vérité, c’est qu’au moment même où l’on s’engage véritablement, la Providence se met en marche.
Toutes sortes de choses se produisent pour alimenter ce qui, dans d’autres circonstances, n’aurait jamais pu voir le jour. Un flot d’événements découlent de la décision, apportant leur lot d’imprévus, de rencontres et d’assistance matérielle dont personne n’aurait oser rêver.
J’aime infiniment les mots de Goethe :

Ce que tu es capable de faire ou rêves de faire, commence-le !
L’audace contient en elle talent, force et magie.

— W.H. Murry, The Scottish Himalayan Expedition

Michael Cornwall : Folie initiatique

 

Eclipse.jpgSi la folie n’est pas ce qu’en dit la psychiatrie, qu’est-elle donc ?

J’ai basculé dans la folie alors que j’étais un jeune homme et je me pose la question presque tous les jours depuis 45 ans.
Dans cet article et les suivants, j’aimerais partager ce qui s’est révélé vrai pour moi, et a contribué à me faire comprendre ma propre folie, puis celle des personnes que j’accompagne en tant que thérapeute depuis plus de 30 ans.
Plusieurs années durant, j’ai eu le privilège d’être présent pour ces personnes dans des sanctuaires résidentiels, centrés sur le cœur, où l’on n’utilise ni médication, ni diagnostic, ni  contention — puis, pendant 25 ans, dans des communautés où l’on n’a pas recours à la médication.

Dès le début de ce qui a été un long périple pour moi, Bob Whitaker m’a vivement conseillé de tenir un journal et de parler de ma propre folie, qui a débuté en 1970.
Parce que la folie est toujours bien plus présente en moi que mes propres souvenirs — elle est comme une part vivante de mon être et murmure encore depuis le tréfonds de mon âme — partager mon expérience personnelle avec d’autres est toujours quelque chose d’intense et d’impressionnant.
Je le fais dans l’espoir que cela aidera peut-être quelqu’un à traverser, tout comme je l’ai fait.
Je sais que l’expérience que chacun fait de la folie est unique. Les étiquettes et les diagnostics n’ont pas de sens face à l’expérience subjective de la folie.

Dans ma ville natale très conservatrice du nord-ouest j’étais, en 1970, un étudiant en médecine naïf et idéaliste qui croyait en la bonté de la nature humaine. Je me sentais appelé à aider les gens en tant que médecin ; c’est un sentiment qui s’était développé depuis l’enfance après m’être retrouvé à plusieurs reprises à l’hôpital pour des greffes de peau après des brûlures au troisième degré.
Je me rappelle aussi, en rentrant de l’école, avoir vu mes deux grands-mères pleurer le cadavre de mon oncle, mort subitement. Je voulais empêcher cette épouvantable souffrance et sauver des vies.

J’étais un activiste, opposé à la guerre du Vietnam, et j’avais rejoint la réserve militaire en tant que médecin. Tous mes amis proches étaient pour la guerre et avaient rejoint les Marines ; ils m’évitaient parfois. J’étais très isolé à cause de mes convictions pacifistes et aussi parce que ma famille, à l’exception de ma grand-mère, était loin.
Mon accès de folie a débuté soudainement avec la brutale disparition de cette innocence. Un événement soudain a mis ma vie en danger et m’a fait basculer du monde de la normalité dans celui de la ténèbre qui a transformé ma vie diurne en un cauchemar éveillé. Le côté aléatoire de la naissance, de la vie, et l’épouvantable évidence de la mort ont bouleversé ma perception de l’existence. Un voile avait été levé et, dans une sorte d’aversion viscérale, je pouvais voir la nature sans âme et sans amour de notre culture, ainsi que la souffrance intérieure, le vide et l’isolement — en moi et en ceux que je connaissais.

Je me sentais terriblement isolé, coupé des autres, et je pouvais voir qu’ils étaient eux-mêmes des indidus profondément isolés. A travers le filtre de cette terrifiante révélation, j’ai soudain vu ma famille, la guerre, la véritable cupidité, et plus particulièrement la honte, la culpabilité et la peur sur lesquelles repose notre spiritualité prétendument élevée. Ce fut une expérience épouvantable que de n’avoir plus le sentiment d’être en sécurité ni de se sentir bien dans le monde, mais d’être soudainement accablé par le poids d’une sombre réalité dont j’ignorais jusque-là l’existence.
Mais comme le dit William Blake, “Le regard change, et tout est transformé” (*).

Pendant une longue période, les ténèbres ont donc été mon lot. Je ne me suis pas rapproché des soignants, ils m’auraient dit que j’avais un problème au cerveau. Mon âme était blessée et la terreur était mon pain quotidien. Je me promenais dans les rues, la nuit, délirant intérieurement, sans bruit, j’entendais des voix, je voyais partout les signes et les prémisses d’une culture à l’agonie.
Je déambulais des heures durant à travers la ville et me sentais un étranger dans un monde métamorphosé en un sombre paysage onirique, d’une sinistre froideur, voire purement et simplement dangereux.
Il me restait quelques parcelles de conscience, je savais donc que j’étais fou, que j’étais irrémédiablement perdu et que ma vie était à jamais condamnée à l’enfer, sans aucune espoir de retour à ce qu’elle avait pu être auparavant.

Certaines nuits, après une série de nuits blanches et à mesure de la distorsion du temps et des heures qui semblaient des jours, je pointais du doigt le numéro des urgences de l’hôpital dans les Pages jaunes, me promettant d’appeler à l’aide si une autre vague de terreur survenait, ou si des voix désincarnées ou une énergie des plus sombres fondaient sur moi. Mais je ne les ai jamais appelés. Je craignais qu’ils n’ajoutent aux supplices que j’endurais. Je connaissais des gens, pris dans les filets du système, condamnés à la disgrâce et à l’exclusion.
Une nuit, arrêté et interrogé par la police, j’ai évité l’hôpital parce que j’avais l’opportunité de vivre cette folie dans un havre de paix. A mon sens, ils ne m’ont pas emmené à l’hôpital parce que j’étais suffisamment sain quand ils m’ont parlé, et parce que j’avais un refuge chez ma grand-mère.
Je vivais ma folie dans sa petite maison, auprès de ma grand-mère alors très âgée, qui m’avait élevé quand j’étais petit. Elle était sénile et ne savait pas quel jour on était, mais son cœur était le plus ouvert qui soit et plein d’un amour inconditionnel. Je venais donc chez elle quand la souffrance me paraissait insupportable, et je lui demandais de poser sa main sur ma tête ; c’était une main noueuse, arthritique, mais chaleureuse et aimante. Elle n’avait aucune idée de ce qui n’allait pas chez moi. Elle disait juste : “Là, là, mon chéri, ça ira mieux bientôt, tu dois avoir la grippe Michael.”
Mais je ne me suis pas senti mieux rapidement. Les semaines se sont transformées en mois. Le suicide semblait la seule issue. Mais j’avais si peur de la mort, qu’à mes yeux l’état de mort-vivant serait mon destin.

Puis, un jour fatidique, j’ai aperçu un livre sur une étagère, et je l’ai ouvert. Je n’ai lu qu’une phrase, des mots sacrés, teintés de compassion. En un instant, une lumière inespérée, d’une force égale aux ténèbres, a pénétré le plus profond de mon être.
La sensation d’un amour divin, égale au départ à celle d’une menace et d’une peur toujours présentes, puis supérieure à elles, a commencé à combler le vide qui m’habitait.
Cette nuit-là, un sentiment d’espoir m’a fait lâcher prise et m’a incité à me laisser aller au sommeil — que j’évitais de tout mon être parce que c’était jusqu’alors le moment où les forces obscures m’attendaient.
J’ai donc lâché prise, et j’ai basculé… un peu comme si je tombais d’un immeuble. J’ai crié dans ce moment d’abandon, explosant en un tourbillon de lumières, de sons et de vibrations, secoué par les spasmes d’une mort qui n’était pas la mort, mais un retour à la vie.
J’avais 20 ans. Cela se passait 13 ans avant que je ne rencontre un thérapeute — qui s’est avéré être John Weir Perry —  et que je partage ce que j’avais vécu.

Mais, ce jour là, en 1970, au moment où j’ai lâché prise et permis au côté sacré de la nature humaine, à l’amour et à la lumière de me saisir, cela a fait naître quelque chose en moi. Un vœu silencieux a pris forme et est devenu plus tard un inébranlable credo : si jamais je pouvais aider quelqu’un d’autre à traverser l’enfer, je le ferai.

(*) William Blake, « The Mental Traveller », Keynes.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall 
Article original paru dans Mad In America: Initiatory Madness

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution


 

Paul Kingsnorth : 2016, année du serpent

snake2016 a été une année de troubles, d’agitation et de changements — principalement en Occident. À partir de cette semaine, Dark Mountain va publier sept articles, de sept écrivains différents qui se pencheront sur le sens et l’importance de ces changements. Paul Kingsnorth, co-fondateur de Dark Mountain, ouvre cette série de textes.
— 13 décembre 2016

Nous effectuons la quasi totalité des choix décisifs de notre vie suite à d’infimes ajustements intérieurs dont nous sommes à peine conscients.
— W. G. Sebald

Le week-end dernier, dans une salle comble au cœur du Dartmoor sauvage et humide, j’écoutais le mythologue Martin Shaw raconter une vieille histoire du nord de l’Europe, The Lindworm, un conte à propos d’un misérable royaume.

Le roi et la reine voudraient un enfant, mais rien ne survient. Une vieille femme explique alors à la reine ce qu’elle doit faire pour concevoir : elle devra souffler son désir dans un verre qu’elle déposera sur le sol d’où deux fleurs pousseront, l’une rouge, l’autre blanche.
La reine devra manger la fleur blanche mais ne devra, en aucun cas, manger la fleur rouge. Après quoi, elle donnera naissance à un enfant en bonne santé.
Naturellement, et malgré les avertissements, la reine ne peut résister à la tentation de manger également la fleur rouge. Le roi et la reine s’accordent pour ne parler de la transgression à personne. La reine tombe effectivement enceinte mais, à la naissance, quelque chose de terrible se produit : elle donne naissance à un serpent noir qui est immédiatement saisi et jeté avec horreur par la fenêtre, dans la forêt. Tous agissent comme si rien ne s’était passé et le serpent est rapidement suivi par un garçon en bonne santé.

Devenu homme, il rencontre son frère serpent dans les bois ; l’énorme serpent noir revient alors dans le royaume pour causer de terribles dommages.

C’est une histoire étrange et troublante, et si elle contient une leçon c’est, comme le suggère Martin, que ce que vous avez banni vous rattrapera un jour de façon plus beaucoup plus intense… et plus méchamment. Ce que vous repoussez finira par revenir et vous devrez faire face aux conséquences.

En Occident, il semble que 2016 soit l’année où le serpent revient d’exil. Beaucoup de choses, bannies du débat public — des sentiments, des idées et des représentations du monde mis sous le tapis, jetés dans la forêt, jugés tabou ou chassés de la sphère du débat public —, se sont infiltrées dans le château, intensifiées par le rejet. Certains d’entre nous ont pu croire qu’elles avaient disparu, mais cela ne fonctionne pas ainsi. Les jumeaux maléfiques ne peuvent être tués ; il y a des éléments dont il faut tenir compte et des compromis à faire : le serpent doit être accueilli.

Parce qu’elles se font une idée de l’histoire et de la direction qu’elle doit prendre, certaines personnes se font du souci, s’agitent, protestent, pointant un doigt accusateur et blâmant les autres de la venue du monstre. Dans le New Yorker magazine du mois dernier, l’éditeur David Remnick, ami et champion du président sortant Barack Obama, tente de comprendre l’ascension de Donald Trump. De quelle façon ce serpent est-il entré dans le palais ? Incapable d’envisager la possibilité que les autorités elles-mêmes aient pu ouvrir les portes — que la royauté ait mangé la fleur qui a donné naissance au serpent — Remnick se console avec l’idée que, selon les mots de Martin Luther King, L’arc de l’univers moral est long mais il tend vers la justice (c’est-à-dire la notion qu’il se fait de la justice). L’histoire ne s’écrit pas en ligne droite, écrit-il, mais parfois en spirale, et parfois à reculons.

L’histoire avance à reculons. C’en est presque comique. L’histoire, bien sûr, ne fait rien de tel : les choses surviennent simplement les unes après les autres. Mais Remnick utilise le mot dans un sens eschatologique : pour lui, l’histoire est une progression continue et inéluctable vers des buts que lui et ses collègues « progressistes » considèrent comme justes : la dissolution de l’État-nation, l’égalité humaine à l’échelle mondiale, une civilisation cosmopolite et universelle, un commerce libre et équitable, la propagation de la liberté personnelle et de la démocratie laïque dans tous les coins du globe. Ces objectifs sont naturellement si souhaitables qu’il est inconcevable que nous cessions de tendre vers eux. Leur avènement est intrinsèquement lié au cours du temps. L’élection de Donald Trump, qui vient s’opposer à certains de ces objectifs, représente donc une sorte d’anti-histoire, et non ce dont il s’agit vraiment, une aberration qui ne peut durer. Comme un barrage qui se rompt, le progrès, tôt ou tard, reprendra  inévitablement son cours.
Cette conception ouvertement Whig de l’histoire — vision du monde standard chez les leaders d’opinion des démocraties occidentales depuis 1989 —, se heurte frontalement, avec pertes et fracas, à d’autres concepts qui veulent que le présent se nourrit du passé. Dans une vision à long terme, comme l’expliquerait patiemment un conservateur, il n’existe pas de courbe de moralité penchant dans une direction particulière. Les élites de la Rome antique, celles de la civilisation de la vallée de l’Indus ou d’Ur en Chaldée croyaient sans nul doute que l’arc de la justice penchait également vers leur vision du monde ce qui, au final, n’était pas le cas.

Quand je regarde l’état du monde aujourd’hui, je vois une courbe s’incliner vers quelque chose qui met à mal toutes les querelles de clocher au sujet des élections présidentielles ou des arrangements politiques entre les nations et qui demande que l’on envisage ces événements dans une plus large perspective. J’entrevois un immense changement planétaire, inédit depuis des millions d’années ; la moitié de la faune a disparu, de même que 50% des forêts et de la terre arable. Il nous reste peut-être deux générations de nourriture avant que nous ne détruisions ce qui reste de cette terre arable. 10 milliards de personnes seront à nourrir. La concentration de carbone dans l’atmosphère est la plus élevée depuis le début de l’évolution de l’homme. Je vois se profiler des vagues d’agitations politiques et culturelles résultant de tout cela, et cela me fait craindre pour mes enfants, et parfois pour moi-même.

Du point de vue étriqué et géographiquement restreint des riches démocraties occidentales, on peut croire que 2016 est l’année où tout a changé. Mais ce n’est pas du tout le cas. Ce n’est pas l’année où la reine a donné naissance au serpent, et ce n’est certainement pas l’année où elle a mangé la fleur ; tout cela s’est produit il y a fort longtemps.
2016 est l’année où le serpent, sorti de la forêt, est de retour dans le royaume, l’année où nous avons pu voir son visage. C’est aussi l’année où nous avons été amenés à prendre conscience de que nous avons tenu à l’écart.

Ceux qui ont essayé de discuter avec des personnes qui ont un point de vue différent sur l’élection de Donald Trump, sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne, ou même sur le changement climatique, savent qu’il y a en ce moment de la folie dans l’air, une folie qui va bien au-delà des faits et qui gagne les gens jusqu’à les perdre dans une sorte de brouillard. Quand ils parlent du Brexit, ils ne parlent pas vraiment du Brexit. Quand ils bataillent contre Donald Trump, ils ne bataillent pas vraiment contre Donald Trump.
Ce sont là des symboles, l’archétype de l’avenir que nous voulons ou ne voulons pas, du genre de personnes que nous pensons être ou que nous croyons que les autres sont. C’est comme si nous nous battions pour des mythes, des représentations du monde et de ce que nous voulons qu’il soit.

C’est une période où il est très facile de prendre parti, et c’est la raison pour laquelle c’est aussi un bon moment pour ne pas le faire. Je suis écrivain ; Dark Mountain a vu le jour en tant que projet d’écrivain — ce qu’il demeure intrinsèquement. En période de grand changement, quand surviennent des bouleversements, quand des fissures se produisent, il devient très difficile à mon sens d’ignorer le rôle que peut jouer l’écrivain. Mais que devrait être ce rôle ? Certains rejoindront la lutte ; beaucoup le font. Je crois cependant que les choix sont trop limités : et si aucun camp ne servait vos — nos — véritables intérêts ? Et si la lutte était une façon d’éluder un malaise plus profond ?

Nos mythes se désagrègent : ce que nous avons tenté de croire à propos du monde s’avère faux, et le serpent a encore bien des torts à causer. En de pareils moments, nous écrivons pour donner du sens et regarder nos croyances de façon appropriée. Nous écrivons de nouveaux mythes parce que les anciens sont aujourd’hui quasi à l’agonie. Nous nous détournons du feu de la colère avant qu’il ne nous brûle, nous nous distançons des noms, prenons de la hauteur, une grande inspiration… et observons les choses.

Je pense qu’il serait bon de souligner le fait que la plupart des grandes religions, des philosophies, des formes d’art, et même des systèmes politiques et des idéologies, ont été initiés par des personnalités marginales. Et il y a une raison à cela : pour avoir une certaine objectivité, au cœur même du chaos, il faut parfois se démarquer. Ce n’est pas manquer de responsabilité envers la communauté que d’agir de la sorte, juste une autre façon de contribuer. Dans les anciennes légendes, les personnes à la lisière du monde rapportaient de la forêt des connaissances et des idées que le royaume ne pouvait pas générer de lui-même.

Dans l’histoire du Lindworm, ni le roi ni la reine — ni un héroïque chevalier sur son coursier blanc —, ne se débarrasse (comme on ôterait le poison d’une blessure) de la menace que fait peser le serpent. C’est une jeune femme, habitant à la lisière de la forêt, qui procure à la cour de nouvelles armes, fait montre de ruse, et accomplit la tâche que les maîtres du royaume sont absolument incapables d’accomplir. Elle ne tue cependant pas le serpent : elle révèle sa véritable nature et, ce faisant, elle le transforme, ainsi que tout ce qui l’entoure. Elle oblige la cour à affronter son passé et, en conséquence, le serpent est réintégré dans le royaume.

— Paul Kingsnorth
Traduction : Michèle Le Clech (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
Article original : 2016: Year of the Serpent

Traduction mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification


Paul Kingsnorth est le co-fondateur du Dark Mountain Project. Son dernier livre, Beast, est édité chez Faber and Faber.
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Sallie Nichols : souvenirs d’Emma Jung et de Toni Wolff

C.G. Jung, Emma Jung and Toni WolffSouvenirs d’Emma Jung et de Toni Wolff par Sallie Nichols

J’ai été en analyse pendant plus d’un an avec Mademoiselle Wolff (1951-1952).
L’image que je garde d’elle est celle d’une véritable aristocrate, d’une femme très réservée et très digne. Même si je l’ai fait pour tous les autres analystes avec lesquels j’ai travaillé, il ne m’est jamais venu à l’idée de l’appeler par son prénom ni même de penser à elle en tant que “Toni”. Ce n’est pas parce qu’elle était européenne, ni parce qu’elle était beaucoup plus âgée que moi, mais je sentais en elle une certaine profondeur, une réelle implication et une réserve que je n’aurais jamais consciemment transgressées.
[…] Mais, en dépit de son allure aristocratique et de ses vêtements parfaitement taillés sur mesure, Mademoiselle Wolff était l’une des personnes dotées du plus grand sens pratique et concret que j’aie jamais connues. Son empathie muette face aux dilemmes humains les plus courants et ses réactions pragmatiques étaient très modernes. […] Je voyais Mademoiselle Wolff comme une femme d’une rare passion, remplie de compassion et de sagesse.

Deux histoires me viennent à l’esprit pour illustrer au mieux ces qualités. La première est plutôt personnelle, mais il me semble qu’elle mérite d’être partagée puisqu’elle traite d’un problème très souvent rencontré dans cette vallée de larmes de crocodile.
J’avais appris que mon mari avait une aventure amoureuse avec une femme européenne. Comme la plupart de ceux qui, à l’Institut, suivaient une analyse approfondie et prolongée, j’avais déjà expérimenté les voies mystérieuses, magiques, et même diaboliques de “l’expérience de Zurich” qui pouvaient (et peut-être devaient) bouleverser pour un temps ce que nous appelons la “normalité” et la “santé mentale”.
Honnêtement, au fond de moi, je ne pensais pas que mes trois enfants « innocents » et moi étions sur le point d’être définitivement jetés dehors. Mais le rôle de l’épouse blessée est tentant. Cela est d’autant plus vrai pour quelqu’un qui a grandi aux Etats-Unis où nous nous agenouillons à la simple mention de Maman et de l’Apple Pie. Alors, naturellement, je suis allée chez Mademoiselle Wolff pleurnicher sur mes malheurs.
Elle a écouté attentivement et avec bienveillance la liste interminable de mes difficultés, mais quand j’ai finalement repris mon souffle, elle a suggéré quelque chose qui me surprend encore.
— “Pourquoi n’inviteriez-vous pas cette femme à déjeuner demain midi ?”
— “Vous pensez à une petite goutte d’arsenic dans son thé ? » ai-je demandé, une lueur d’espoir entre mes larmes.
— « Pas du tout”, répondit Mademoiselle Wolff sévèrement, « mais, vous pourriez de ce fait apprendre à la connaître un peu, vous pourriez même l’aimer. »
Puis, après un temps, Mademoiselle Wolff a ajouté : “Vous savez, quand l’épouse d’un homme est suffisamment forte pour dépasser cet obstacle qu’est l’apitoiement sur soi, elle peut même parfois découvrir que sa supposée rivale a aidé son mariage ! Cette ‘autre femme’ aide parfois un homme à vivre certains aspects de lui-même, ce que sa femme ne peut ou ne veut surtout pas faire. Par conséquent, certaines énergies de l’épouse sont alors libérées pour ses propres intérêts ainsi que le développement de la créativité, avec souvent pour résultat que le mariage non seulement survit, mais en sort même plus fort qu’avant !”
Mais je n’ai pas suivi les conseils de Mademoiselle Wolff. J’étais trop égoïste et trop encombrée d’images fausses pour dépasser l’apitoiement sur soi. Je préférais alimenter le fantasme de ma rivale en tant que « méchante sorcière » plutôt que d’affronter son humaine réalité. Depuis, j’ai souvent souhaité avoir trouvé le courage de l’inviter à déjeuner ! J’aurais alors pu libérer mes énergies pour des activités plus intéressantes que celle de rôder dans les coins en léchant mes blessures, portant un regard accusateur sur le monde qui m’entourait ! J’aurais pu, par exemple, accepter l’aimable invitation d’un jeune étudiant néerlandais à passer les vacances de Pâques dans la maison de son père en Hollande. ll était beaucoup plus jeune que moi, notre relation avait donc une faible, voire aucune connotation sexuelle. Mais imaginez un instant ce que j’aurais pu apprendre sur les tulipes !
Fin et suite de ma première histoire.
Environ vingt-cinq ans plus tard, de retour à Zurich, j’ai finalement rencontré « la femme mystèrieuse » cette « horrible briseuse de ménage ». Elle, mon mari et moi avons déjeuné ensemble. A cette époque, bien sûr, nous étions trois “vieux partis” aux tempes grisonnantes, dont les certitudes commençaient un peu à vasciller. Je l’ai bien aimée, et nous avons passé une heure agréable ensemble. Nous avions cependant tous l’air un peu perplexes quant à ce que nous faisions là ! Bien que je n’aie pas suivi les conseils de Mademoiselle Wolff, cette expérience m’a appris une chose importante : philosopher c’est certes très bien, mais le temps est la quatrième dimension de notre réalité terre à terre. Carpe Diem ou laisser tomber ! (suite : cliquez sur les numéros ci-après)