Toni Wolff : prémonition

CGJungToniWolffToni Wolff eut une prémonition, un avertissement de l’inconscient quant aux difficultés à venir. Le message lui vint sous la forme d’un rêve. Dans un rare moment d’authenticité, elle partagea son rêve en public lors de sa conférence au Club de psychologie analytique de Londres, le 11 avril 1934. Elle confia au groupe que, vingt ans plus tôt, en 1915, elle avait rêvé d’un groupe d’hommes qui creusaient un trou dans le plancher de son bureau. Ils creusaient de plus en plus profond, et elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas de simples ouvriers, mais des fossoyeurs, et qu’ils creusaient sa tombe.

Toni précisa qu’à l’époque du rêve, elle  venait de transformer la chambre de sa sœur Susi, inoccupée depuis son mariage avec Hans Trüb, en un bureau destiné à ses recherches en psychologie. Susi et Hans se sont mariés le 10 août 1915, et le rêve de Toni a dû avoir lieu à cette époque. Lors de sa conférence, elle proposa une interprétation du rêve : il annonçait que son implication dans l’étude de la psyché la conduisait vers une mort intérieure. Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. Malgré sa foi dans la véracité de l’inconscient, elle déclara au groupe qu’il y a des moments où nous devons simplement nous méfier d’une interprétation trop littérale de l’inconscient.

Un tel rêve, ajouta plus tard Toni Wolff, ne met pas en avant ce que nous voulons entendre, mais ce qui s’avère vrai. L’inconscient, insista-t-elle, ne se soucie pas de ce que nous ressentons : il  présente des faits, non des conjectures ; il ne s’adapte pas à nos désirs personnels. Toni choisit de ne pas tenir compte du message de son rêve et de poursuivre sur la voie qu’elle avait choisie, la voie qu’elle sentait en adéquation avec l’appel intérieur qui était le sien. Chacun de nous, dit-elle, doit assumer le fardeau de sa propre psyche et la responsabilité des choix que nous avons faits.

En réfléchissant à la vie de Toni Wolff des années plus tard, Johanna Meier fit cette remarque : « Elle a sacrifiée sa vie à son travail. » De façon émouvante, le mari de Johanna, C.A. Meier, collègue de Toni Wolff, partage les mêmes impressions : « Elle a refusé une vie terre-à-terre pour le royaume de l’âme. » Pour décrire Toni, il utilise la même image que celle de son rêve, l’image de la tombe, et poursuit en disant : « Toni Wolff a vécu pour l’âme et à travers elle — fidèle jusqu’à la tombe. »

Peu de temps après la mort de Toni Wolff, Irene Champernowne rêva qu’elle voyait Jung insister pour que Toni joue du piano pour lui, bien que la tâche soit beaucoup trop difficile à cause de ses mains, déformées par l’âge et l’arthrite. Elle jouait malgré tout. Pour Irène Champernowne le rêve montrait que Jung avait trop attendu de Toni sa vie durant : « Jung utilisait énormément Toni pour ses recherches et elle a beaucoup souffert ; même si elle était toute disposée à sacrifier sa vie pour cela — totalement. »

— Nan Savage Healy, Toni Wolff & C.G. Jung, A Collaboration, « Analytical Transference »

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Chagrin d’amour

tears

Art: Gloria Martin

Les blessures du cœur sont difficiles à guérir — si jamais elles guérissent, m’écrivait une amie il y a de cela fort longtemps.
Certaines ruptures sont en effet si douloureuses, qu’il semble que les années n’effacent en rien la souffrance ; la plaie semble rester béante — ou se rouvre à certaines occasions.
Ce qui rend cette blessure inguérissable est en partie (et en partie seulement)  liée à l’attitude que nous avons pu adopter face à elle — souvent inconsciemment, parfois sans en mesurer les conséquences à long terme. Pour faire face aux exigences de la vie, l’animus semble en effet s’attacher à l’idée qu’il faut couper court à l’expression du chagrin ; il opère donc une séparation entre la tête et le cœur, entre l’âme et le corps. Résultat : l’émotion est contenue et nos besoins ne s’expriment plus… un peu comme si l’on se repliait sur soi-même, coupée de tout échange, baignant dans une atmosphère rarement renouvelée.

Un chagrin d’amour peut donc être l’ultime blessure qui nous endormira pour longtemps, un peu comme une sorte de malédiction, et ce n’est qu’au bout d’un long travail qui pourra prendre des mois, parfois même des années, que l’on s’éveillera enfin, sortant du confinement, du brouillard et de l’anesthésie émotionnelle dans laquelle on était.
La partie de nous qui ne vivait plus, trop vulnérable, trop abîmée, le cœur trop en miettes pour vivre ce pour quoi elle est faite, peut enfin trouver sa place au cœur de notre intimité. Cette partie a-t-elle souffert de l’absence de chaleur de cœur, pour ne pas dire de notre froideur ? Notre entourage (et notamment nos enfants) a-t-il été affecté ? Tant de questions que l’on peut enfin se poser en mesurant à quel point on avait verrouillé l’accès à nos sentiments faute d’avoir l’espace (et l’interlocuteur) nécessaire pour la laisser s’exprimer.
En attendant, l’eau des larmes que l’on a retenues s’est accumulée dans la psyché et, comme nous ne leur avons pas accordé une attention suffisante, la situation a empiré au fil du temps, rendant certaines zones de notre espace intérieur inhospitalières.

Face aux larmes qui embuent notre regard en certaines occasions, on peut naturellement trouver toutes sortes d’explications ou de raisons extérieures.
Chagrin d’amour, oui, mais cette souffrance vient parfois de bien plus loin qu’on ne l’imagine. Et, en attendant de trouver d’où elle provient, on se sent si vulnérable que l’on en vient même à fuir tout échange : ce qui nous servait jusqu’alors de protection s’en va en effet si facilement !
Dans ces moments d’extrême fragilité, on sait pertinemment qu’on a besoin d’aide… Et  de l’aide de quelqu’un qui saura offrir à notre cœur en lambeaux un espace suffisant pour que la souffrance puisse, en son temps, bénéficier de tout l’espace qu’elle réclame, sans jamais préjuger de ce qui la sous-tend. Et c’est auprès d’un « guérisseur blessé » que l’on trouve cet espace. Et en plus de l’espace, on trouve également une présence qui vient activer notre propre médecine (faute de quoi, notre souffrance viendrait réveiller celle de notre interlocuteur, enfouie tout au fond de son espace intérieur).

Les rêves sont ici d’une grande importance car ils mettent en image ce qui se passe à ce moment crucial : ce qui nous semble inguérissable n’est parfois pas ce que l’on pensait de prime abord, et le chagrin d’amour peut être l’arbre qui cache la forêt.
A la lumière des rêves, il apparaît que certaines blessures ouvrent grand la brèche sur quelque chose de bien plus ancien, d’ancestral : certains schémas familiaux se répètent en effet, des souffrances, des non-dits appartenant à la lignée familiale passent à travers les générations, activant une sorte de « mémoire cachée ».
Dans Psychologie et éducation, Jung écrit :

L’enfant est à tel point inséré dans l’atmosphère psychologique de ses parents que leurs difficultés psychiques non résolues peuvent exercer sur sa santé une influence considérable. Par la « participation mystique », c’est-à-dire l’identité inconsciente primitive, l’enfant ressent les conflits des parents, et en souffre comme si c’étaient les siens propres. Les problèmes refoulés et la souffrance que l’on se donne l’illusion d’avoir écartés de sa vie distillent un poison secret qui, à travers les murs du silence les plus lourds, à travers le badigeonnage le plus sévère d’échappatoires intentionnellement trompeuses, finit toujours par pénétrer dans l’âme de l’enfant.

Pour réparer ce qui, en nous, ne fonctionne plus, pour permettre à l’énergie de circuler de nouveau entre l’âme, le corps et l’esprit, il nous faut donc entrer en contact avec la médecine de l’âme qui ne craint pas ces zones de la psyché où l’infection psychique, qui suppure depuis des générations, dégage une odeur nauséabonde ; il nous faut une médecine capable d’opérer dans ces endroits où la souffrance d’un village (d’une génération, d’une région, d’une époque, d’une famille…) est telle qu’elle nous empêche tout simplement de vivre. Les rêves nous offrent cette opportunité et, petit à petit, lèvent le voile sur ce qui était tenu caché et interférait à notre insu avec notre vie.

Lorsque nous faisons face à nos blessures, aussi profondes soient-elles, même si c’est extrêmement difficile, même si nous avons parfois le sentiment de perdre pied — ou de n’en voir pas le bout —, nous permettons à nos enfants de n’être pas affectés (ou de l’être sacrément moins) par des blessures psychiques que nous aurions laissé s’infecter faute de soin — tout comme nous permettons à d’autres parties de nous de grandir sans dommage.
Agissant certes au niveau personnel, nous œuvrons aussi au niveau collectif car nous effaçons, à notre humble mesure, un peu du poids du passé, allégeant par conséquent un peu aussi le futur.

— © Michèle Le Clech

Le rêve : toujours la voie royale vers l’inconscient

En tant que jungien et blogger de Mad In America j’ai eu envie de mettre l’accent sur la psychologie des profondeurs car j’ai lu peu de chose sur les rêves ou le fonctionnement de l’inconscient personnel ou collectif sur ce blog.
Je vais donc tenter de partager avec vous ce que mon ami et mentor, John Weir Perry, m’a dit de l’enseignement qu’il a  personnellement reçu de Jung dans les années 40 sur la compréhension des rêves.
Selon John, la chose la plus importante qu’il ait apprise de Jung à Zurich, c’est cette clé qui permet de voir comment émotion et image s’articulent dans les rêves, dans la folie et dans la vie diurne. Et cela a joué plus tard dans la redéfintion qu’il a donné de l’archétype avec cette simple formule : l’image-affect ».

Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, déclarait il y a plus d’un siècle : “Les rêves sont la voie royale vers l’inconscient !” Je crois que c’est plus vrai que jamais. Mais, en 2013, dans ce monde étrange où une femme sur quatre et un Américain sur cinq prennent des psychotropes sur prescription, les rêves n’ont plus leur place pour sous-tendre le processus de guérison et contribuer à notre épanouissement personnel. Au cours des trente dernières années, la plupart de mes collègues en santé mentale ou de mes amis thérapeutes n’ont jamais sollicité ni écouté les rêves de ceux qu’ils accompagnent.
L’accent, important mais toutefois limité, qui est mis en thérapie sur le cognitif et la résolution des problèmes a tendance selon moi à bousculer des réalités et des besoins personnels plus profonds. La véritable source de connaissance inestimable que sont les rêves attend juste d’être reconnue et incluse dans la thérapie — ou dans les échanges entre pairs pour ceux d’entre nous qui en ont une expérience concrète.

J’encourage toujours les personnes que j’accompagne à apporter leurs rêves lors de nos séances de thérapie, parce que je sais combien la compréhension de ce qui est véhiculé par le rêve est précieuse. Chaque nuit, la psyché traite une quantité de contenus émotionnels représentés de façon symbolique par les images.
Ce processus onirique est tellement vital, que si l’on nous empêche de rêver plusieurs nuits durant, nous avons peu à peu des hallucinations et entrons petit à petit dans un état dit psychotique ou état modifié de la conscience.
Mais chaque matin — si nous portons attention à nos rêves —, nous avons la possibilité de  faire la lumière sur nos peurs, nos désirs les plus profonds, ou le sens de notre vie.
Et pour moi, la meilleure façon d’explorer les rêves se trouve dans les propos que Jung a tenus à Perry.
Mais tout d’abord, un peu d’histoire…

Jung était l’héritier présumé de Freud mais, parce qu’il y avait pour lui une couche plus profonde dans l’inconscient — une couche universelle ou collective de l’inconscient qui contient des résidus émotionnels et symboliques intemporels et qui est animée par des forces autonomes, numineuses et chtoniennes —, il  a mis un terme à sa relation avec Freud et la psychanalyse.
Pour Jung, outre les rêves à caractère personnel sur lesquels Freud s’est focalisé, les hommes ont souvent été visités en rêve par ces forces archétypales, mythiques et spirituelles par nature. Depuis ce point de vue plus complet et universel, Jung a découvert que, si l’on se souvient d’un rêve il faut, pour en obtenir une plus grande compréhension, se concentrer en tout premier lieu sur l’émotion exacte que nous avons ressentie dans le rêve. Si nous ressentons de la peur, quel est le personnage, l’environnement ou la situation qui réveille en nous cette la peur ? Quelle est la coloration, l’intensité de la peur ?
Puis, a-t-il dit à Perry, une fois que nous avons clairement identifié une émotion dans le rêve, nous pouvons alors regarder dans notre vie et essayer de voir où elle se situe. Nous ne pouvons généralement pas prendre une image du rêve et la relier directement à notre quotidien, parce que les images de rêve sont souvent singulières et que, par nature, leur symbolisme génère une certaine confusion.

Jung lui a confié qu’il avait finalement découvert sa propre méthode pour aborder le rêve après de terribles rêves récurrents dans lesquels il était poursuivi par un dragon menaçant. Jung décrit un moment où les choses lui sont apparues évidentes lorsqu’un jour, après s’être remémoré exactement l’émotion, il est consciemment entré en contact avec cette étrange peur qu’il ressentait dans les rêves de dragon à répétition ; il a alors pris conscience qu’une crainte similaire existait en lui à l’état de veille chaque fois que sa belle-mère entrait dans la pièce !
Il n’était pas conscient d’avoir peur d’elle à ce point.

La prochaine fois que vous avez un rêve où l’émotion est suffisamment palpable pour vous la remémorer, peut-être pourriez-vous envisager d’appliquer la méthode de Jung. Tout l’intérêt de sa méthode est d’attirer notre attention sur des personnes ou des situations réelles qui sont suffisamment fortes pour susciter de tels rêves, ainsi que sur les aspects mythiques qui se jouent dans les profondeurs de notre vie inconsciente.
Jung a réalisé que la forme archétypale — ou mythique — du dragon représentait un terrible aspect dévorant de la mère universelle, et qu’il devait s’atteler à la tâche et prendre conscience des raisons pour lesquelles les femmes telles que sa belle-mère éveillaient en lui cette crainte et cette imagerie anciennes.

Je sais que certaines personnes ne se souviennent pas facilement de leurs rêves. Mais si l’on s’engage à les noter, cela contribue souvent à ce l’inconscient produise des rêves que l’on retient. Il suffit d’avoir un bloc note et un stylo à proximité, assorti de la promesse de noter le rêve qu’il vous sera donné de vous rappeler, et il y a des chances pour que vous soyez récompensé(e).

Bonne chance sur la voie royale que sont les rêves !

— Dr. Michael Cornwall, PhD


Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Michael Cornwall
Article original « Dreams, Still the Royal Road to the Unconscious«  paru sur Mad In America

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution


CG Jung : l’ombre

correspondance_1955_1957Je n’aurais probablement guère été en mesure de formuler le concept d’ombre, si l’existence de l’ombre n’avait été une expérience majeure de ma vie, faite non seulement sur les autres mais aussi sur moi-même.
[…] Mon ombre est, de fait, tellement grande, qu’il m’était impossible de ne pas en tenir compte dans mon projet d’existence, et que je devais même la considérer comme une partie essentielle de ma personnalité, tirer de cette vérité reconnue les conséquences et en assumer la responsabilité.
J’ai dû reconnaître, à travers beaucoup d’expériences amères, que le péché que l’on a ou que l’on est, on peut le regretter, certes, mais non le supprimer.
Je ne crois pas au tigre qui s’est converti une fois pour toutes au végétarisme et ne mange plus que des pommes.
Ma consolation a toujours été Paul qui ne tenait pas pour en dessous de sa dignité d’avouer qu’il portait une écharde dans sa chair.
Mon péché est devenu pour moi ma tâche la plus chère. Je ne m’en décharge sur personne pour ensuite me prendre pour un sauveur qui sait toujours ce qui est bon pour autrui

— C.G. Jung, « Lettre au Dr Theodor Bovet » (9 novembre 1955) in Correspondance 1955-1957, Paris, Albin Michel.

Dr Michael Cornwall : l’accueil de la « folie »

L’interview qui suit fait partie d’une série d’entretiens sur « L’avenir de la santé mentale » qui s’étend sur plus de 100 jours.
Cette série aborde différents points de vue sur ce qui aide une personne en grande difficulté. Je tenais à un certain œcuménisme et j’ai donc inclu de nombreux points de vue, différents du mien. J’espère que vous apprécierez.
Comme pour toute ressource ou service en matière de santé mentale, faites preuve de discernement.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les approches, services et organismes qui sont mentionnés, suivez les liens.
Eric R. Maisel

Entretien avec le Docteur Michael Cornwall

mcornwallMichael Cornwall, Ph.D., a traversé la folie il y a cinquante ans de cela ; il a accompagné des personnes en grande souffrance émotionnelle et dans des états limites pendant presque 40 ans. A Esalen Institut, il dirige des ateliers sur la compassion envers les personnes en très grande souffrance, et publie régulièrement sur madinamerica.com
Michael Cornwall consulte à son cabinet et via Skype. Il peut être joint à michaelcornwall.com

Eric R. Maisel : Vous êtes de confession jungienne. Pouvez-vous nous dire brièvement ce qui vous parle aujourd’hui encore dans cette approche ?

Michael Cornwall : J’aurai 70 ans le mois prochain, et l’approche jungienne est toujours très pertinente pour moi : il y a de cela une cinquantaine d’années, et pendant environ un an, j’ai traversé ce que la psychiatrie appelle une psychose.
Ce fut l’enfer, mais je suis heureux de l’avoir traversée sans traitement ni médication. J’ai parlé de cette expérience personnelle dans un article, Initiatory Madness, publié sur madinamerica.com

J’émergeais tout juste de cette nuit obscure remplie d’hallucinations auditives malveillantes, d’étranges perceptions et de phénomènes psychiques doublées d’une terreur surnaturelle intense, permanente, quand j’ai découvert les œuvres complètes de Jung (Collected Works).
Dès la première page, j’ai su d’instinct qu’il connaissait parfaitement ce traumatisme larvé en moi, ce monde imaginaire et cauchemardesque peuplé d’esprits étranges auquel je venais tout juste de réchapper.

Le Livre rouge de Jung, disponible depuis peu, rapporte en détail son propre cheminement à travers la folie. Durant les années 70, lire ses œuvres complètes et son autobiographie — « Ma vie » – Souvenirs, rêves et pensées — c’était comme découvrir une carte détaillée, annotée par un compagnon de voyage qui connaissait le monde fou et aliénant qui m’avait englouti.

Jung savait que le fragile ego, dont nous dépendons tous à l’état de veille, repose de façon précaire au-dessus d’un abîme insondable. Il écrit : « une source profonde qui n’est pas alimentée par la conscience et échappe à son contrôle. Dans la mythologie ancienne, ces forces étaient appelées mana, esprits, démons ou dieux. Elles sont toujours aussi actives aujourd’hui.(*) »
De tels mots donnaient du sens à l’étrange et pénible voyage intérieur au cœur de l’obscurité d’où j’étais sorti bien différent.

La psychologie des profondeurs de Jung souligne un élément essentiel et pourtant très souvent négligé des états limites : il s’agit de l’expérience émotionnelle subjective dont l’aspect mythique et archétypal — fût-il céleste ou infernal — se produit très souvent en réponse à l’horreur de la guerre et de la torture, à nos traumatismes, ou à la crainte existentielle de la mort.

Mais, si notre appétence pour l’extase et l’expérience mystique fait également partie de notre nature humaine, ces puissantes forces bénéfiques peuvent aussi engendrer des états limites. Le numineux possède aussi sa lumière. Il est un amour véritable, durable, que nous pouvons ressentir envers nous-mêmes et les autres, et cette énergie d’amour peut apporter une paix profonde et l’espoir d’un jour meilleur.
Avec cet espoir comme talisman, j’ai soutenu et accompagné des personnes à travers la folie pendant environ quarante ans — parfois comme un serviteur tremblant, sage-femme, ou ami fidèle dans la souffrance — face à cet incommensurable  mystère.

Mais, même si je respecte la tradition jungienne, je me soucie peu de coller à la théorie de façon permanente et dogmatique, ou de faire de Jung un demi-dieu, pas plus que je ne pourrais placer le DSM et l’institution psychiatrique sur un piedestal. La psychiatrie a tragiquement échoué dans la compréhension de la souffrance humaine et elle a échoué à y répondre avec compassion.

Eric R. Maisel : Vous tenez aussi de l’approche de Ronald Laing. Beaucoup de nos lecteurs ne sont pas familiarisés avec Laing. Pouvez-vous nous dire qui il était et ce qui, dans son travail, continue de vous parler ?

Michael Cornwall : j’ai découvert les écrits de Laing au même moment que ceux de Jung. Laing est un autre dissident de la psychiatrie qui a totalement tourné le dos à sa formation et à l’endoctrinement. Sa vision de la santé mentale et de la folie était large, profonde, laissant place à la spiritualité et aux ténèbres.
Laing a vu le 20e siècle ravagé par la guerre pour ce qu’il est véritablement, c’est-à-dire un monde de folie, et comment notre vie moderne peut facilement générer en chacun de nous un enfer de désespérance, une blessure de l’âme collective qui peut aisément nous faire basculer dans des états émotionnels extrêmes, jusqu’à la folie.
Laing n’a pas craint de montrer, sans les blâmer, que les familles modernes (dont la sienne) étaient les victimes d’une culture occidentale défaillante. Selon lui, notre culture repose sur des valeurs destructrices de honte, de culpabilité et d’intimidation, et opère sur un fond de darwinisme social, moderne et implacable. Laing a écrit l’extraordinaire Divided Self vers la trentaine. Lorsque j’ai lu ce livre, j’avais l’impression qu’il avait eu accès à mes états d’âme les plus intimes.

Laing et Jung ont vu l’un et l’autre au delà de l’apparence des comportements rationnels prétendument civilisés. Ils ont percé à jour l’autosatisfaction malhonnête des institutions comme la psychiatrie, défaillantes et pourtant promptes à condamner et écraser ceux qui s’en écartent. Ils ont souligné avec courage comment les processus culturels collectifs, aléatoires et versatiles, participent pourtant de la création d’une représentation collective de la normalité et de la vertu.

Eric R. Maisel : Vous vous intéressez tout particulièrement à la démesure des contrôles sociaux dans l’application du modèle de « diagnostic et des traitement des troubles mentaux » qui domine aujourd’hui.
Accepteriez-vous de partager avec nous quelques unes de vos réflexions sur le sujet ?

Michael Cornwall : Eh bien, depuis mon épisode psychotique des années 70 jusqu’au moment où j’écris ceci, je n’ai jamais cru que le discours superficiel de la psychiatrie pourrait jamais expliquer ce que fut pour moi cette expérience écrasante, msytérieuse et incroyablement destructrice de mon voyage à travers la folie.
Je n’ai donc jamais regardé la souffrance émotionnelle d’autrui, quelle qu’en soit la nature, à travers ce prisme déformant et inadapté. Je ne crois pas au modèle pathologique de la maladie mentale — ou à la notion de maladie mentale.
J’ai rédigé un article sur madinamerica.com : Does the Psychiatric Diagnosis Process Qualify as a Degradation Ceremony? 

Trop souvent la psychiatrie est la source d’une violation flagrante des droits de l’homme. Electrochocs, jeunes enfants, enfants et adolescents médicamentés, contrainte des traitements à domicile, etc., sont là des violations des droits de l’homme. Comme l’ont fait la plupart des personnes interrogées pour cette série d’interviews, je me suis exprimé contre ces abus pendant des décennies.

Eric R. Maisel : Aux personnes qui sont dans ce que l’on appelle des états psychotiques, vous proposez une psychothérapie au sein de sanctuaires et d’espaces communautaires, des lieux sans médicaments. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?

Michael Cornwall : Pendant des années, dans ces centres sans médicament ouverts 24/7, j’ai eu la chance inouïe d’être une sorte de sage-femme pour certaines personnes qui subissaient la folie, tentant d’en réchapper. J’en ai parlé sur madinamerica.com : Remembering a Medication Free Madness Sanctuary.

Mes recherches de doctorat ont porté sur Diabasis House, un centre jungien sans médicaments fondé par mon ami John Weir Perry. Chaque semaine je reçois dans mon bureau des gens dans les états limites qui prennent ou ne prennent pas de médicaments. Imaginez-vous, présent, le cœur ouvert, bienveillant, réceptif face à toute émotion ou énergie qui peut émerger en l’autre durant ce voyage au cœur de la folie ou de la souffrance.

Voilà la pratique — se tenir là, calme quand le silence est attendu par l’autre, ou engagé dans une conversation ininterrompue si c’est ce qu’il réclame. Parfois, une heure se passe où je ne dis pas un seul mot ! Mon cœur est libre, mes larmes coulent si je suis profondément ému, je ne laisse pas le diagnostic ou la théorie ou l’action pour l’action interférer. Je me tiens juste là, dans l’amour. C’est aussi simple que ça. Ces cinq dernières années, à l’Institut Esalen et ailleurs, j’ai animé des rencontres où l’accent est mis sur la compassion envers les personnes dans ces états limites.

Eric R. Maisel : Si vous aviez un être cher dans la détresse émotionnelle ou mentale, que lui suggéreriez-vous d’essayer ?

Michael Cornwall : J’essaierais ce que j’ai dit plus haut sur l’écoute aimante, tout en l’autorisant à avoir des doutes sur la véracité de la représentation de la maladie mentale par la psychiatrie, et je lui conseillerais de regarder la vidéo que j’ai mise sur mon compte YouTube sur l’accueil bienveillant de la souffrance émotionnelle.

 

(*) C.G. Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, trad. L. Deutschmeister, Paris, Gallimard, coll. Folio/Essais, 1992, p. 140.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall 
Relecture : Nelly Delambily
Article original paru dans Psychology.comBeing Present to « Madness »


Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

 

CG Jung : Les Rêves d’enfants

RevesEnfants« C’est pourquoi il est si extraordinairement important, dans l’éducation, que les parents sachent quels sont leurs problèmes, et qu’ils ne s’y ferment pas ; sans quoi les enfants sont obligés de vivre une vie qui est tout simplement impossible ; de faire des choses affreuses, qui ne sont pas du tout dans leur nature, mais transmises par leurs parents.
Il y a alors des phénomènes vraiment intéressants.
Quand on étudie l’histoire d’une famille et que l’on analyse les relations entre enfants et parents, on peut voir souvent le fil rouge de la destinée.
La malédiction des Atrides se trouve parfois en plusieurs exemplaires dans une seule et même famille.»

— CG Jung, Les Rêves d’enfants


Quatrième de couverture
Durant huit ans, de 1933 à 1941, Jung a tenu un séminaire à Zurich où étaient présentés, commentés, analysés et interprétés les rêves d’enfants de trois à quinze ans.
On découvre, dans ce premier volume du Séminaire, comment Jung enseignait dans une immense liberté d’esprit, de la même manière qu’on entre par la voie royale dans ce domaine privilégié de la psychologie contemporaine que représente l’activité onirique.
D’autant que les rêves d’enfants ont souvent une charge spécifique qui se modifiera à l’âge adulte.
C’est donc à une exploration majeure que nous sommes ici conviés, qui intéressera non seulement tous ceux qui s’initient à la psychologie et à la psychanalyse, mais aussi les pédagogues, et, beaucoup plus largement, toute personne qu’attirent la puissance du rêve et les territoires de l’imagination.

CG Jung : vocation

Correspondance_CGJUNG« Toute personne se sentant une vocation pour guider les âmes devrait d’abord se laisser guider par sa propre âme afin d’apprendre ce que signifie la rencontre avec l’âme humaine.
Connaître la face obscure de sa propre âme est la meilleure préparation qui soit pour savoir comment se comporter face aux parties obscures des autres âmes.
La simple étude des livres ne vous servirait pas à grand-chose, bien que ce soit aussi indispensable.

Ce qui vous aidera le plus, c’est de pénétrer personnellement dans le secret des âmes humaines.
Sans cela tout ne sera toujours qu’artifice intellectuel ingénieux, paroles creuses et discours creux.
Peut-être essayez-vous de comprendre ce que je veux dire dans mes livres ; si vous avez un bon ami, essayez donc de regarder ce qui se trouve derrière sa façade afin de vous découvrir vous-même.
Ce serait un bon début. »

— CG Jung, Correspondance 1941-1949, tome 2, Albin Michel, sept. 1993.