L’Ordre éternel

messengeroflove

Art: Caroline Young, Messenger of love

Lorsqu’on emprunte la voie des rêves, l’on remarque peu à peu d’étranges événements se produire qui semblent ici refléter notre état intérieur, offrir là une douce compensation ou un avertissement, nous indiquer la direction, ou même nous rappeler ce que nous avons rêvé la nuit passée. Etonnée, la conscience découvre ce que Jung appelle la synchronicité ; elle découvre aussi qu’il existe un autre ordre, bien différent de l’ordre temporel qui lui est familier.
Ou plutôt, elle le redécouvre.

Les Chinois savent en effet depuis toujours qu’il existe ce qu’ils appellent « l’Ordre du Ciel »,  ou l’Ordre éternel.
Dans l’historiographie chinoise, par exemple, on lit des chroniques de ce genre : « Dans l’année du lièvre, l’empereur flirtait avec le général en chef. C’est pourquoi un dragon se fit voir dans le lac untel. Le Yangtze déborda de ses rives et détruisit les champs de riz. » 
(1)
Marie-Louise von Franz poursuit : On observe ici la pensée synchronistique pure et simple. Bien entendu, les Chinois n’étaient pas assez stupides pour penser que la rivière Yangtze Kiang débordait parce que l’empereur flirtait avec le général en chef. Ils ne pensaient pas davantage à relier ces deux événements de façon causale comme nous le ferions. Mais pour eux, comme le dit Marcel Granet : « Chaque année est un ensemble d’événements qui, dans leur totalité, donne une image significative des sortes de choses qui semblent toujours se produire ensemble. »

Devant les catastrophes naturelles dont nous sommes actuellement les témoins — ou les victimes —, je ne peux m’empêcher de me poser une question : que tirerions-nous comme enseignement si, prenant un peu de recul et nous appuyant sur une sagesse millénaire, nous embrassions du regard ce qui est relaté dans les journaux pour découvrir les événements qui « aiment » à se produire ensemble ?

Comme nos rêves nous invitent à le faire au niveau personnel, nous opérons régulièrement quelques rectifications salutaires ; en d’autres temps, et sur un autre plan, l’empereur célébrait certaines cérémonies réparatrices. Il est assez tentant de faire le lien, de se tourner vers l’ensemble des dirigeants à travers le monde et de se demander : où donc sont, de nos jours, les cérémonies réparatrices ? Il serait toutefois assez tentant aussi de s’arrêter là.
Pourquoi ?
Parce qu’avant même de songer à jeter la première pierre, si l’on déplaçait notre attention ne serait-ce que d’un cran, cela soulèverait, n’est-ce pas, une autre question : lorsque nous agissons au quotidien — et pas seulement si nous occupons une position de leader —, avons-nous à l’esprit l’Ordre du Ciel antérieur ?

Et cela nous renverrait, pour sûr, à notre propre résonance.
Sommes-nous prêts à cela ?
Sommes-nous prêts à considérer que notre sécheresse de cœur d’une part et nos discours enflammés d’autre part sont à l’image de ce qui embrase le monde et participent de la politique de la terre brûlée ?
Sommes-nous prêts à considérer le fait que la répression répétée de nos émotions c’est autant de larmes invisibles qui se reflètent dans l’océan de chagrin du monde ? Et que cette répression est telle que le risque d’être un jour submergé au niveau personnel est immense… de même que, à l’image des crues ou des inondations, de brusques torrents de larmes risquent de nous entraîner les uns les autres dans une noyade collective ?
Pouvons-nous prendre en compte le fait que nos paroles ou nos actes sont parfois de véritables poisons qui viennent polluer les rivières de l’innocence et de la pureté ? Pouvons-nous envisager un instant que la tempête qui agite notre esprit risque de renforcer encore celle qui souffle déjà au dessus de certaines têtes, ivres d’idéologies de tous poils, menaçant les plus faibles d’entre nous, balayant sans distinction aucune ce que la conscience a construit de plus beau depuis des siècles ?
Pouvons-nous imaginer que nos explosions de rage ou de colère ont en écho, dans un ailleurs parfois très éloigné de notre réalité, un effrondrement ou une déflagration telle que l’équilibre d’un autre — ou d’une entière communauté — est menacé ? Pouvons-nous concevoir que toutes les frustrations qui couvent sous le manteau, la rage ou colère rentrées, tout ce que à quoi nous ne voulons ou ne pouvons pas faire face fait, qu’on le veuille ou non, de la planète une poudrière ?
Sommes-nous prêts ?
Sommes-nous prêts à prendre la mesure de l’impact [de l’empreinte écologique certes (2), mais également, et peut-être surtout, psychologique], que nous avons sur le monde et, humblement, nous mettre en quête de ce qui pourrait alléger la souffrance en nous (et donc tout autour de nous), non en l’ignorant, en la projetant — ou pire, en y plongeant un autre —, mais en l’accueillant et en la souffrant au plus profond de nous jusqu’à ce que l’amour dessine un chemin ?

Que de cœurs glacés dans ce monde,
qui aspirent à être réchauffés mais qui,
ne trouvant pas le rayon bienfaisant,
glacent le cœur des autres,
leur ôtant la confiance 
(3).

Le monde est semble-t-il entré dans son hiver.
Serons-nous suffisamment aimants (4), confiants, solidaires — et conscients — pour qu’un nouveau printemps de l’âme soit rendu possible ? La force de vie sera-t-elle frémissante assez pour que nous soyons tentés de nous joindre à la communauté foisonnante des architectes et des artisans du futur ? Parce qu’ils s’essaient à concrétiser leurs micro-visions de ce que pourrait être le paradis sur terre, des milliers d’initiatives ont vu le jour ces dernières années, dans le monde entier (5). Se détournant de l’amour du pouvoir et de la concurrence, ils cultivent de leur mieux le pouvoir de l’amour et de la coopération. Là où le cœur est touché, là est pour eux le chemin… et sur leurs pas refleurissent çà et là les jardins — de la Terre ou de l’âme.
Certains esprits chagrins pourront les qualifier de rêveurs… Je les trouve pour ma part inspirants. Chacun d’eux se fait peut-être l’écho des paroles de John Lennon : You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one (6)

— © Michèle Le Clech


(1) Marie-Louise von Franz, Les Modèles archétypiques dans les contes de fées, éditions La Fontaine de Pierre.
(2) Je ne résiste pas à l’idée de citer Lierre Keith, écrivaine et féministe radicale (extrait de son article Les jeunes filles et les herbacées ; traduction Nicolas Casaux) :

Pris un par un, les faits sont épou­van­tables. Au cours de mon exis­tence, la terre a perdu la moitié de sa faune sauvage. Chaque jour, 200 espèces glissent dans la longue nuit de l’ex­tinc­tion. « L’océan » est syno­nyme des mots abon­dance et profu­sion. Pléni­tude est aussi sur la liste, ainsi qu’in­fi­nité. Et d’ici 2048, les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son. Les crus­ta­cés connaissent « un échec repro­duc­tif complet ». En d’autres termes, leurs bébés meurent. Le planc­ton dispa­rait égale­ment. Peut-être que le planc­ton est trop petit et trop vert pour que quiconque s’en soucie, mais nous savons cela : 2 respi­ra­tions animales sur 3 sont rendues possibles grâce à l’oxy­gène que produit le planc­ton. Si les océans tombent, nous tombe­rons avec eux.

(3) Charles Baudouin, La Force en nous, 1950.
(4) Parce que les graines du changement se trouvent au dedans de nous, je ne résiste pas au plaisir de citer CG Jung à ce sujet :

Nourrir ceux qui ont faim, pardonner à ceux qui m’insultent et aimer mon ennemi, voilà de nobles vertus. Mais que se passerait-il si je découvrais que le plus démuni des mendiants et que le plus impudent des offenseurs vivent en moi, et que j’ai grand besoin de faire preuve de bonté à mon égard, que je suis moi-même l’ennemi qui a besoin d’être aimé ?
Que se passerait-il alors ?

(5) Exemples : écologie profonde, psychologie des profondeurs, développement durable, permaculture, Projet Oasis, écovillages, justice réparatrice, Théorie U, intrapreuneriat, facilitation de la convergence, le crowdfunding, L’Université des va-nu-pieds
(6) John Lennon, Imagine, 1971


 

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Rêves et entrepreuneriat

MultiTachesLorsqu’on travaille pour une entreprise, publique ou privée, les décisions viennent « d’en haut », hiérarchie oblige. Mais, quand on est son propre patron, on est à la fois employé et employeur, souvent comptable, dir com et commercial, femme de ménage et responsable RP, parfois même babysitter ou livreur de pizza… (je vous épargne la liste sur le plan personnel)
Parfois, l’enthousiasme est au rendez-vous, l’efficacité et la performance aussi, et le banquier se félicite.
Mais comme dans toute entreprise ou administration, notre petit monde intérieur est ébranlé à l’occasion par des mouvements de grève, des revendications, de sourdes protestations ou une révolte affirmée — mouvements qui entraînent, comme dans le monde extérieur, une certaine paralysie, de l’agitation, une tension permanente, des problèmes de communication (pas toujours facile de discuter entre soi et soi)… On peine à se lever le matin, on tourne au ralenti (ou même plus du tout), le stress dépasse de loin la barre du milieu, et tout cela parfois sur fond d’humeur « gentiment » massacrante.

Dans une entreprise, on connaît les instigateurs de ces mouvements et l’on est parfois même témoins des échanges entre patrons et syndicats ; dans certains cas, les informations sont relayées par les medias. Mais comment fait-on lorsqu’il s’agit de sa petite entreprise ? Avons-nous bien conscience que nous sommes, au final, fort nombreux à l’intérieur ? Et si oui, savons-nous comment entrer en contact avec ces différents interlocuteurs ? Quid de nos différentes casquettes ?
La bonne nouvelle face aux difficultés de l’entrepreunariat, c’est qu’il existe en nous un grand reporter et que nous avons en outre la chance de posséder une chaîne d’informations privée, une sorte de 20h intérieur, entièrement consacré aux événements qui ne concernent que nous. Je veux parler des rêves, qui sont comme autant de reportages dont nous sommes les héros.

Grâce à eux, l’on peut voir se qui se déroule dans les coulisses de notre entreprise et pourquoi nous sommes parfois si déprimés, épuisés ou de fort méchante humeur. Face à certains obstacles — et face aux décisionx que nous sommes sur le point d’adopter —, une immense colère peut par exemple demeurer profondément enfouie, et n’en couver pas moins.
Une femme rêve :

Je suis en ville. Un homme, un géant, est sorti de sa caverne. Il se promène avec moi. Et partout où je vais, il est là. Je sais que je ne peux lui échapper.
Je me retrouve face à un homme en costume cravate. Le géant le tue d’un revers de la main et s’en va.

Quelque chose a réveillé chez la rêveuse une sorte d’homme des cavernes, un homme impressionnant, terrifiant même, et auquel elle ne peut échapper ; il apparaît certes humain mais possède une force colossale, et ni son comportement ni sa stature ne sont faits pour rassurer la rêveuse. Cet homme de Cromagnon s’avèrera cependant d’un grand secours pour mettre fin à quelque chose qui travaille la rêveuse. Car ce que représentent pour elle le costume-cravate, les us et coutumes (et les abus) qui s’y attachent, ne sont pas faits pour un tempérament artistique, innovant et surtout indépendant comme le sien ; tenter de s’insérer dans la société de cette façon ne lui sied pas du tout.
Elle en revient.
Pourtant, dans les jours qui ont précédé le rêve, angoissée, déprimée, découragée par son chiffre d’affaires, la rêveuse songeait à mettre la clé sous la porte, à renoncer à son statut d’indépendant, et… à retourner en entreprise. Mais à l’idée d’avoir à s’adapter de nouveau, subir, et surtout aller à l’encontre de ses valeurs, il s’est accumulé au fond d’elle-même une terrible colère, une colère qu’elle ne rattachait cependant à rien de concret sur le plan conscient, et qui lui avait rendu la vie infernale durant des jours — lui valant au passage quelques nuits d’insomnie. Cette colère était telle que, comme dans le rêve, elle avait tout fait pour y échapper. Et, tout comme dans le rêve, ce géant la suivait partout : c’est pleine de colère qu’elle se rendait au travail, pleine de colère qu’elle faisait ses courses ou se rendait à la salle de gym…
Jusqu’au moment où, comme l’invite son rêve, elle se décide à faire face.
Et c’est alors que cette rage, issue du plus profond du Féminin (la caverne), lui est venue en aide ; devant la provenance de cette puissante source d’énergie la rêveuse s’est sentie autorisée à balayer d’un revers de main l’idée même du costume cravate, et à mettre ainsi un terme à une nouvelle tentative d’être au monde par trop normalisée qui ne convenait pas du tout à la femme qu’elle est véritablement.
Sa « mission » achevée, la rage s’en est allée et c’est dans une tout autre énergie que la rêveuse s’est consacrée à sa carrière professionnelle.

Les rêves peuvent par ailleurs porter certains détails à notre attention, détails qui donnent du sens à nos angoisses. Jung dit à ce sujet qu’une « angoisse apparemment infondée peut naître lors d’une action quelconque, sans que le sujet soit le moins du monde conscient du rapport existant entre sa démarche et l’état anxieux qui a suivi. » Il en veut pour exemple un homme d’affaires « qui reçut une offre apparemment sérieuse et honnête, mais qui — comme la suite le montra — l’aurait compromis irrémédiablement dans une action frauduleuse, désastreuse, s’il l’avait acceptée. Dans la nuit qui suivit cette offre qui lui avait donc semblée acceptable, il rêva que ses mains et ses avant-bras étaient barbouillés d’une boue noire.  […] Il s’y serait, comme on dit, ‘sali les mains’. Le rêve a mis cette expression en image. « (1)
On ne l’imagine pas de prime abord, mais les rêves ont sacrément le sens pratique.

Il faudrait un livre entier pour témoigner de l’apport inestimable des rêves dans notre orientation professionnelle, dans la gestion de notre carrière, dans l’organisation du travail au quoditien, dans les rapports que nous avons avec les usagers, les clients, nos collègues, etc. Les rêves semblent donner, très tôt parfois, des indications sur notre futur métier, ainsi cette toute jeune fille qui rêvait d’un sac de voyage dont le contenu se résumait à peu de chose près à un magnifique stylo-plume, un outil qui, des années plus tard, l’a menée « par hasard » au cœur de certaines rédactions parisiennes.

— © Michèle Le Clech



(1) CG Jung, Aspect du drame contemporain

Toni Wolff : prémonition

CGJungToniWolffToni Wolff eut une prémonition, un avertissement de l’inconscient quant aux difficultés à venir. Le message lui vint sous la forme d’un rêve. Dans un rare moment d’authenticité, elle partagea son rêve en public lors de sa conférence au Club de psychologie analytique de Londres, le 11 avril 1934. Elle confia au groupe que, vingt ans plus tôt, en 1915, elle avait rêvé d’un groupe d’hommes qui creusaient un trou dans le plancher de son bureau. Ils creusaient de plus en plus profond, et elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas de simples ouvriers, mais des fossoyeurs, et qu’ils creusaient sa tombe.

Toni précisa qu’à l’époque du rêve, elle  venait de transformer la chambre de sa sœur Susi, inoccupée depuis son mariage avec Hans Trüb, en un bureau destiné à ses recherches en psychologie. Susi et Hans se sont mariés le 10 août 1915, et le rêve de Toni a dû avoir lieu à cette époque. Lors de sa conférence, elle proposa une interprétation du rêve : il annonçait que son implication dans l’étude de la psyché la conduisait vers une mort intérieure. Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. Malgré sa foi dans la véracité de l’inconscient, elle déclara au groupe qu’il y a des moments où nous devons simplement nous méfier d’une interprétation trop littérale de l’inconscient.

Un tel rêve, ajouta plus tard Toni Wolff, ne met pas en avant ce que nous voulons entendre, mais ce qui s’avère vrai. L’inconscient, insista-t-elle, ne se soucie pas de ce que nous ressentons : il  présente des faits, non des conjectures ; il ne s’adapte pas à nos désirs personnels. Toni choisit de ne pas tenir compte du message de son rêve et de poursuivre sur la voie qu’elle avait choisie, la voie qu’elle sentait en adéquation avec l’appel intérieur qui était le sien. Chacun de nous, dit-elle, doit assumer le fardeau de sa propre psyche et la responsabilité des choix que nous avons faits.

En réfléchissant à la vie de Toni Wolff des années plus tard, Johanna Meier fit cette remarque : « Elle a sacrifiée sa vie à son travail. » De façon émouvante, le mari de Johanna, C.A. Meier, collègue de Toni Wolff, partage les mêmes impressions : « Elle a refusé une vie terre-à-terre pour le royaume de l’âme. » Pour décrire Toni, il utilise la même image que celle de son rêve, l’image de la tombe, et poursuit en disant : « Toni Wolff a vécu pour l’âme et à travers elle — fidèle jusqu’à la tombe. »

Peu de temps après la mort de Toni Wolff, Irene Champernowne rêva qu’elle voyait Jung insister pour que Toni joue du piano pour lui, bien que la tâche soit beaucoup trop difficile à cause de ses mains, déformées par l’âge et l’arthrite. Elle jouait malgré tout. Pour Irène Champernowne le rêve montrait que Jung avait trop attendu de Toni sa vie durant : « Jung utilisait énormément Toni pour ses recherches et elle a beaucoup souffert ; même si elle était toute disposée à sacrifier sa vie pour cela — totalement. »

— Nan Savage Healy, Toni Wolff & C.G. Jung, A Collaboration, « Analytical Transference »

Traduction : Michèle Le Clech
Relecture : Nelly Delambily

Traductions sous licence Creative commons
Les traductions sont mises à disposition selon les termes de Licence Creative Commons

Chagrin d’amour

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Art: Gloria Martin

Les blessures du cœur sont difficiles à guérir — si jamais elles guérissent, m’écrivait une amie il y a de cela fort longtemps.
Certaines ruptures sont en effet si douloureuses, qu’il semble que les années n’effacent en rien la souffrance ; la plaie semble rester béante — ou se rouvre à certaines occasions.
Ce qui rend cette blessure inguérissable est en partie (et en partie seulement)  liée à l’attitude que nous avons pu adopter face à elle — souvent inconsciemment, parfois sans en mesurer les conséquences à long terme. Pour faire face aux exigences de la vie, l’animus semble en effet s’attacher à l’idée qu’il faut couper court à l’expression du chagrin ; il opère donc une séparation entre la tête et le cœur, entre l’âme et le corps. Résultat : l’émotion est contenue et nos besoins ne s’expriment plus… un peu comme si l’on se repliait sur soi-même, coupée de tout échange, baignant dans une atmosphère rarement renouvelée.

Un chagrin d’amour peut donc être l’ultime blessure qui nous endormira pour longtemps, un peu comme une sorte de malédiction, et ce n’est qu’au bout d’un long travail qui pourra prendre des mois, parfois même des années, que l’on s’éveillera enfin, sortant du confinement, du brouillard et de l’anesthésie émotionnelle dans laquelle on était.
La partie de nous qui ne vivait plus, trop vulnérable, trop abîmée, le cœur trop en miettes pour vivre ce pour quoi elle est faite, peut enfin trouver sa place au cœur de notre intimité. Cette partie a-t-elle souffert de l’absence de chaleur de cœur, pour ne pas dire de notre froideur ? Notre entourage (et notamment nos enfants) a-t-il été affecté ? Tant de questions que l’on peut enfin se poser en mesurant à quel point on avait verrouillé l’accès à nos sentiments faute d’avoir l’espace (et l’interlocuteur) nécessaire pour la laisser s’exprimer.
En attendant, l’eau des larmes que l’on a retenues s’est accumulée dans la psyché et, comme nous ne leur avons pas accordé une attention suffisante, la situation a empiré au fil du temps, rendant certaines zones de notre espace intérieur inhospitalières.

Face aux larmes qui embuent notre regard en certaines occasions, on peut naturellement trouver toutes sortes d’explications ou de raisons extérieures.
Chagrin d’amour, oui, mais cette souffrance vient parfois de bien plus loin qu’on ne l’imagine. Et, en attendant de trouver d’où elle provient, on se sent si vulnérable que l’on en vient même à fuir tout échange : ce qui nous servait jusqu’alors de protection s’en va en effet si facilement !
Dans ces moments d’extrême fragilité, on sait pertinemment qu’on a besoin d’aide… Et  de l’aide de quelqu’un qui saura offrir à notre cœur en lambeaux un espace suffisant pour que la souffrance puisse, en son temps, bénéficier de tout l’espace qu’elle réclame, sans jamais préjuger de ce qui la sous-tend. Et c’est auprès d’un « guérisseur blessé » que l’on trouve cet espace. Et en plus de l’espace, on trouve également une présence qui vient activer notre propre médecine (faute de quoi, notre souffrance viendrait réveiller celle de notre interlocuteur, enfouie tout au fond de son espace intérieur).

Les rêves sont ici d’une grande importance car ils mettent en image ce qui se passe à ce moment crucial : ce qui nous semble inguérissable n’est parfois pas ce que l’on pensait de prime abord, et le chagrin d’amour peut être l’arbre qui cache la forêt.
A la lumière des rêves, il apparaît que certaines blessures ouvrent grand la brèche sur quelque chose de bien plus ancien, d’ancestral : certains schémas familiaux se répètent en effet, des souffrances, des non-dits appartenant à la lignée familiale passent à travers les générations, activant une sorte de « mémoire cachée ».
Dans Psychologie et éducation, Jung écrit :

L’enfant est à tel point inséré dans l’atmosphère psychologique de ses parents que leurs difficultés psychiques non résolues peuvent exercer sur sa santé une influence considérable. Par la « participation mystique », c’est-à-dire l’identité inconsciente primitive, l’enfant ressent les conflits des parents, et en souffre comme si c’étaient les siens propres. Les problèmes refoulés et la souffrance que l’on se donne l’illusion d’avoir écartés de sa vie distillent un poison secret qui, à travers les murs du silence les plus lourds, à travers le badigeonnage le plus sévère d’échappatoires intentionnellement trompeuses, finit toujours par pénétrer dans l’âme de l’enfant.

Pour réparer ce qui, en nous, ne fonctionne plus, pour permettre à l’énergie de circuler de nouveau entre l’âme, le corps et l’esprit, il nous faut donc entrer en contact avec la médecine de l’âme qui ne craint pas ces zones de la psyché où l’infection psychique, qui suppure depuis des générations, dégage une odeur nauséabonde ; il nous faut une médecine capable d’opérer dans ces endroits où la souffrance d’un village (d’une génération, d’une région, d’une époque, d’une famille…) est telle qu’elle nous empêche tout simplement de vivre. Les rêves nous offrent cette opportunité et, petit à petit, lèvent le voile sur ce qui était tenu caché et interférait à notre insu avec notre vie.

Lorsque nous faisons face à nos blessures, aussi profondes soient-elles, même si c’est extrêmement difficile, même si nous avons parfois le sentiment de perdre pied — ou de n’en voir pas le bout —, nous permettons à nos enfants de n’être pas affectés (ou de l’être sacrément moins) par des blessures psychiques que nous aurions laissé s’infecter faute de soin — tout comme nous permettons à d’autres parties de nous de grandir sans dommage.
Agissant certes au niveau personnel, nous œuvrons aussi au niveau collectif car nous effaçons, à notre humble mesure, un peu du poids du passé, allégeant par conséquent un peu aussi le futur.

— © Michèle Le Clech

Le rêve : toujours la voie royale vers l’inconscient

En tant que jungien et blogger de Mad In America j’ai eu envie de mettre l’accent sur la psychologie des profondeurs car j’ai lu peu de chose sur les rêves ou le fonctionnement de l’inconscient personnel ou collectif sur ce blog.
Je vais donc tenter de partager avec vous ce que mon ami et mentor, John Weir Perry, m’a dit de l’enseignement qu’il a  personnellement reçu de Jung dans les années 40 sur la compréhension des rêves.
Selon John, la chose la plus importante qu’il ait apprise de Jung à Zurich, c’est cette clé qui permet de voir comment émotion et image s’articulent dans les rêves, dans la folie et dans la vie diurne. Et cela a joué plus tard dans la redéfintion qu’il a donné de l’archétype avec cette simple formule : l’image-affect ».

Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, déclarait il y a plus d’un siècle : “Les rêves sont la voie royale vers l’inconscient !” Je crois que c’est plus vrai que jamais. Mais, en 2013, dans ce monde étrange où une femme sur quatre et un Américain sur cinq prennent des psychotropes sur prescription, les rêves n’ont plus leur place pour sous-tendre le processus de guérison et contribuer à notre épanouissement personnel. Au cours des trente dernières années, la plupart de mes collègues en santé mentale ou de mes amis thérapeutes n’ont jamais sollicité ni écouté les rêves de ceux qu’ils accompagnent.
L’accent, important mais toutefois limité, qui est mis en thérapie sur le cognitif et la résolution des problèmes a tendance selon moi à bousculer des réalités et des besoins personnels plus profonds. La véritable source de connaissance inestimable que sont les rêves attend juste d’être reconnue et incluse dans la thérapie — ou dans les échanges entre pairs pour ceux d’entre nous qui en ont une expérience concrète.

J’encourage toujours les personnes que j’accompagne à apporter leurs rêves lors de nos séances de thérapie, parce que je sais combien la compréhension de ce qui est véhiculé par le rêve est précieuse. Chaque nuit, la psyché traite une quantité de contenus émotionnels représentés de façon symbolique par les images.
Ce processus onirique est tellement vital, que si l’on nous empêche de rêver plusieurs nuits durant, nous avons peu à peu des hallucinations et entrons petit à petit dans un état dit psychotique ou état modifié de la conscience.
Mais chaque matin — si nous portons attention à nos rêves —, nous avons la possibilité de  faire la lumière sur nos peurs, nos désirs les plus profonds, ou le sens de notre vie.
Et pour moi, la meilleure façon d’explorer les rêves se trouve dans les propos que Jung a tenus à Perry.
Mais tout d’abord, un peu d’histoire…

Jung était l’héritier présumé de Freud mais, parce qu’il y avait pour lui une couche plus profonde dans l’inconscient — une couche universelle ou collective de l’inconscient qui contient des résidus émotionnels et symboliques intemporels et qui est animée par des forces autonomes, numineuses et chtoniennes —, il  a mis un terme à sa relation avec Freud et la psychanalyse.
Pour Jung, outre les rêves à caractère personnel sur lesquels Freud s’est focalisé, les hommes ont souvent été visités en rêve par ces forces archétypales, mythiques et spirituelles par nature. Depuis ce point de vue plus complet et universel, Jung a découvert que, si l’on se souvient d’un rêve il faut, pour en obtenir une plus grande compréhension, se concentrer en tout premier lieu sur l’émotion exacte que nous avons ressentie dans le rêve. Si nous ressentons de la peur, quel est le personnage, l’environnement ou la situation qui réveille en nous cette la peur ? Quelle est la coloration, l’intensité de la peur ?
Puis, a-t-il dit à Perry, une fois que nous avons clairement identifié une émotion dans le rêve, nous pouvons alors regarder dans notre vie et essayer de voir où elle se situe. Nous ne pouvons généralement pas prendre une image du rêve et la relier directement à notre quotidien, parce que les images de rêve sont souvent singulières et que, par nature, leur symbolisme génère une certaine confusion.

Jung lui a confié qu’il avait finalement découvert sa propre méthode pour aborder le rêve après de terribles rêves récurrents dans lesquels il était poursuivi par un dragon menaçant. Jung décrit un moment où les choses lui sont apparues évidentes lorsqu’un jour, après s’être remémoré exactement l’émotion, il est consciemment entré en contact avec cette étrange peur qu’il ressentait dans les rêves de dragon à répétition ; il a alors pris conscience qu’une crainte similaire existait en lui à l’état de veille chaque fois que sa belle-mère entrait dans la pièce !
Il n’était pas conscient d’avoir peur d’elle à ce point.

La prochaine fois que vous avez un rêve où l’émotion est suffisamment palpable pour vous la remémorer, peut-être pourriez-vous envisager d’appliquer la méthode de Jung. Tout l’intérêt de sa méthode est d’attirer notre attention sur des personnes ou des situations réelles qui sont suffisamment fortes pour susciter de tels rêves, ainsi que sur les aspects mythiques qui se jouent dans les profondeurs de notre vie inconsciente.
Jung a réalisé que la forme archétypale — ou mythique — du dragon représentait un terrible aspect dévorant de la mère universelle, et qu’il devait s’atteler à la tâche et prendre conscience des raisons pour lesquelles les femmes telles que sa belle-mère éveillaient en lui cette crainte et cette imagerie anciennes.

Je sais que certaines personnes ne se souviennent pas facilement de leurs rêves. Mais si l’on s’engage à les noter, cela contribue souvent à ce l’inconscient produise des rêves que l’on retient. Il suffit d’avoir un bloc note et un stylo à proximité, assorti de la promesse de noter le rêve qu’il vous sera donné de vous rappeler, et il y a des chances pour que vous soyez récompensé(e).

Bonne chance sur la voie royale que sont les rêves !

— Dr. Michael Cornwall, PhD


Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Michael Cornwall
Article original « Dreams, Still the Royal Road to the Unconscious«  paru sur Mad In America

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution


CG Jung : l’ombre

correspondance_1955_1957Je n’aurais probablement guère été en mesure de formuler le concept d’ombre, si l’existence de l’ombre n’avait été une expérience majeure de ma vie, faite non seulement sur les autres mais aussi sur moi-même.
[…] Mon ombre est, de fait, tellement grande, qu’il m’était impossible de ne pas en tenir compte dans mon projet d’existence, et que je devais même la considérer comme une partie essentielle de ma personnalité, tirer de cette vérité reconnue les conséquences et en assumer la responsabilité.
J’ai dû reconnaître, à travers beaucoup d’expériences amères, que le péché que l’on a ou que l’on est, on peut le regretter, certes, mais non le supprimer.
Je ne crois pas au tigre qui s’est converti une fois pour toutes au végétarisme et ne mange plus que des pommes.
Ma consolation a toujours été Paul qui ne tenait pas pour en dessous de sa dignité d’avouer qu’il portait une écharde dans sa chair.
Mon péché est devenu pour moi ma tâche la plus chère. Je ne m’en décharge sur personne pour ensuite me prendre pour un sauveur qui sait toujours ce qui est bon pour autrui

— C.G. Jung, « Lettre au Dr Theodor Bovet » (9 novembre 1955) in Correspondance 1955-1957, Paris, Albin Michel.

Dr Michael Cornwall : l’accueil de la « folie »

L’interview qui suit fait partie d’une série d’entretiens sur « L’avenir de la santé mentale » qui s’étend sur plus de 100 jours.
Cette série aborde différents points de vue sur ce qui aide une personne en grande difficulté. Je tenais à un certain œcuménisme et j’ai donc inclu de nombreux points de vue, différents du mien. J’espère que vous apprécierez.
Comme pour toute ressource ou service en matière de santé mentale, faites preuve de discernement.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les approches, services et organismes qui sont mentionnés, suivez les liens.
Eric R. Maisel

Entretien avec le Docteur Michael Cornwall

mcornwallMichael Cornwall, Ph.D., a traversé la folie il y a cinquante ans de cela ; il a accompagné des personnes en grande souffrance émotionnelle et dans des états limites pendant presque 40 ans. A Esalen Institut, il dirige des ateliers sur la compassion envers les personnes en très grande souffrance, et publie régulièrement sur madinamerica.com
Michael Cornwall consulte à son cabinet et via Skype. Il peut être joint à michaelcornwall.com

Eric R. Maisel : Vous êtes de confession jungienne. Pouvez-vous nous dire brièvement ce qui vous parle aujourd’hui encore dans cette approche ?

Michael Cornwall : J’aurai 70 ans le mois prochain, et l’approche jungienne est toujours très pertinente pour moi : il y a de cela une cinquantaine d’années, et pendant environ un an, j’ai traversé ce que la psychiatrie appelle une psychose.
Ce fut l’enfer, mais je suis heureux de l’avoir traversée sans traitement ni médication. J’ai parlé de cette expérience personnelle dans un article, Initiatory Madness, publié sur madinamerica.com

J’émergeais tout juste de cette nuit obscure remplie d’hallucinations auditives malveillantes, d’étranges perceptions et de phénomènes psychiques doublées d’une terreur surnaturelle intense, permanente, quand j’ai découvert les œuvres complètes de Jung (Collected Works).
Dès la première page, j’ai su d’instinct qu’il connaissait parfaitement ce traumatisme larvé en moi, ce monde imaginaire et cauchemardesque peuplé d’esprits étranges auquel je venais tout juste de réchapper.

Le Livre rouge de Jung, disponible depuis peu, rapporte en détail son propre cheminement à travers la folie. Durant les années 70, lire ses œuvres complètes et son autobiographie — « Ma vie » – Souvenirs, rêves et pensées — c’était comme découvrir une carte détaillée, annotée par un compagnon de voyage qui connaissait le monde fou et aliénant qui m’avait englouti.

Jung savait que le fragile ego, dont nous dépendons tous à l’état de veille, repose de façon précaire au-dessus d’un abîme insondable. Il écrit : « une source profonde qui n’est pas alimentée par la conscience et échappe à son contrôle. Dans la mythologie ancienne, ces forces étaient appelées mana, esprits, démons ou dieux. Elles sont toujours aussi actives aujourd’hui.(*) »
De tels mots donnaient du sens à l’étrange et pénible voyage intérieur au cœur de l’obscurité d’où j’étais sorti bien différent.

La psychologie des profondeurs de Jung souligne un élément essentiel et pourtant très souvent négligé des états limites : il s’agit de l’expérience émotionnelle subjective dont l’aspect mythique et archétypal — fût-il céleste ou infernal — se produit très souvent en réponse à l’horreur de la guerre et de la torture, à nos traumatismes, ou à la crainte existentielle de la mort.

Mais, si notre appétence pour l’extase et l’expérience mystique fait également partie de notre nature humaine, ces puissantes forces bénéfiques peuvent aussi engendrer des états limites. Le numineux possède aussi sa lumière. Il est un amour véritable, durable, que nous pouvons ressentir envers nous-mêmes et les autres, et cette énergie d’amour peut apporter une paix profonde et l’espoir d’un jour meilleur.
Avec cet espoir comme talisman, j’ai soutenu et accompagné des personnes à travers la folie pendant environ quarante ans — parfois comme un serviteur tremblant, sage-femme, ou ami fidèle dans la souffrance — face à cet incommensurable  mystère.

Mais, même si je respecte la tradition jungienne, je me soucie peu de coller à la théorie de façon permanente et dogmatique, ou de faire de Jung un demi-dieu, pas plus que je ne pourrais placer le DSM et l’institution psychiatrique sur un piedestal. La psychiatrie a tragiquement échoué dans la compréhension de la souffrance humaine et elle a échoué à y répondre avec compassion.

Eric R. Maisel : Vous tenez aussi de l’approche de Ronald Laing. Beaucoup de nos lecteurs ne sont pas familiarisés avec Laing. Pouvez-vous nous dire qui il était et ce qui, dans son travail, continue de vous parler ?

Michael Cornwall : j’ai découvert les écrits de Laing au même moment que ceux de Jung. Laing est un autre dissident de la psychiatrie qui a totalement tourné le dos à sa formation et à l’endoctrinement. Sa vision de la santé mentale et de la folie était large, profonde, laissant place à la spiritualité et aux ténèbres.
Laing a vu le 20e siècle ravagé par la guerre pour ce qu’il est véritablement, c’est-à-dire un monde de folie, et comment notre vie moderne peut facilement générer en chacun de nous un enfer de désespérance, une blessure de l’âme collective qui peut aisément nous faire basculer dans des états émotionnels extrêmes, jusqu’à la folie.
Laing n’a pas craint de montrer, sans les blâmer, que les familles modernes (dont la sienne) étaient les victimes d’une culture occidentale défaillante. Selon lui, notre culture repose sur des valeurs destructrices de honte, de culpabilité et d’intimidation, et opère sur un fond de darwinisme social, moderne et implacable. Laing a écrit l’extraordinaire Divided Self vers la trentaine. Lorsque j’ai lu ce livre, j’avais l’impression qu’il avait eu accès à mes états d’âme les plus intimes.

Laing et Jung ont vu l’un et l’autre au delà de l’apparence des comportements rationnels prétendument civilisés. Ils ont percé à jour l’autosatisfaction malhonnête des institutions comme la psychiatrie, défaillantes et pourtant promptes à condamner et écraser ceux qui s’en écartent. Ils ont souligné avec courage comment les processus culturels collectifs, aléatoires et versatiles, participent pourtant de la création d’une représentation collective de la normalité et de la vertu.

Eric R. Maisel : Vous vous intéressez tout particulièrement à la démesure des contrôles sociaux dans l’application du modèle de « diagnostic et des traitement des troubles mentaux » qui domine aujourd’hui.
Accepteriez-vous de partager avec nous quelques unes de vos réflexions sur le sujet ?

Michael Cornwall : Eh bien, depuis mon épisode psychotique des années 70 jusqu’au moment où j’écris ceci, je n’ai jamais cru que le discours superficiel de la psychiatrie pourrait jamais expliquer ce que fut pour moi cette expérience écrasante, msytérieuse et incroyablement destructrice de mon voyage à travers la folie.
Je n’ai donc jamais regardé la souffrance émotionnelle d’autrui, quelle qu’en soit la nature, à travers ce prisme déformant et inadapté. Je ne crois pas au modèle pathologique de la maladie mentale — ou à la notion de maladie mentale.
J’ai rédigé un article sur madinamerica.com : Does the Psychiatric Diagnosis Process Qualify as a Degradation Ceremony? 

Trop souvent la psychiatrie est la source d’une violation flagrante des droits de l’homme. Electrochocs, jeunes enfants, enfants et adolescents médicamentés, contrainte des traitements à domicile, etc., sont là des violations des droits de l’homme. Comme l’ont fait la plupart des personnes interrogées pour cette série d’interviews, je me suis exprimé contre ces abus pendant des décennies.

Eric R. Maisel : Aux personnes qui sont dans ce que l’on appelle des états psychotiques, vous proposez une psychothérapie au sein de sanctuaires et d’espaces communautaires, des lieux sans médicaments. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?

Michael Cornwall : Pendant des années, dans ces centres sans médicament ouverts 24/7, j’ai eu la chance inouïe d’être une sorte de sage-femme pour certaines personnes qui subissaient la folie, tentant d’en réchapper. J’en ai parlé sur madinamerica.com : Remembering a Medication Free Madness Sanctuary.

Mes recherches de doctorat ont porté sur Diabasis House, un centre jungien sans médicaments fondé par mon ami John Weir Perry. Chaque semaine je reçois dans mon bureau des gens dans les états limites qui prennent ou ne prennent pas de médicaments. Imaginez-vous, présent, le cœur ouvert, bienveillant, réceptif face à toute émotion ou énergie qui peut émerger en l’autre durant ce voyage au cœur de la folie ou de la souffrance.

Voilà la pratique — se tenir là, calme quand le silence est attendu par l’autre, ou engagé dans une conversation ininterrompue si c’est ce qu’il réclame. Parfois, une heure se passe où je ne dis pas un seul mot ! Mon cœur est libre, mes larmes coulent si je suis profondément ému, je ne laisse pas le diagnostic ou la théorie ou l’action pour l’action interférer. Je me tiens juste là, dans l’amour. C’est aussi simple que ça. Ces cinq dernières années, à l’Institut Esalen et ailleurs, j’ai animé des rencontres où l’accent est mis sur la compassion envers les personnes dans ces états limites.

Eric R. Maisel : Si vous aviez un être cher dans la détresse émotionnelle ou mentale, que lui suggéreriez-vous d’essayer ?

Michael Cornwall : J’essaierais ce que j’ai dit plus haut sur l’écoute aimante, tout en l’autorisant à avoir des doutes sur la véracité de la représentation de la maladie mentale par la psychiatrie, et je lui conseillerais de regarder la vidéo que j’ai mise sur mon compte YouTube sur l’accueil bienveillant de la souffrance émotionnelle.

 

(*) C.G. Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, trad. L. Deutschmeister, Paris, Gallimard, coll. Folio/Essais, 1992, p. 140.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall 
Relecture : Nelly Delambily
Article original paru dans Psychology.comBeing Present to « Madness »


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