L’eau des émotions

AuBordEauPour diverses raisons, et souvent bien trop tôt, certains d’entre nous ont été coupés de leurs sentiments, et de l’eau de leurs émotions.
Leur nature véritable a comme été dressée, et l’expression « Prends sur toi. » est devenue pour eux une sorte de mantra.
Lorsqu’on se tourne vers les rêves, les images sont alors bien souvent une invitation à renouer avec l’eau. Et l’on constate bientôt avec émerveillement que cette nature émotive, sensible, vulnérable — qui avait été jugée inopportune, et pouvait jusqu’alors apparaître comme une faiblesse —, contient sa propre force et s’avère être en définitive une capacité assez extraordinaire à être en lien avec soi…  et avec les autres.

Au contact des images, la personnalité « trop sensible » retrouve soudain avec bonheur son élément et, non contente de l’accueillir, y pénètre, opérant un retournement total de son être, émerveillée de voir les capacités de sa nature  véritable à se laisser porter et même guider par l’émotion, profondément à l’écoute de toutes ses variantes.
Ce qui n’était jusque là pour l’oreille qu’un bouillonnement incessant, ou même un bourdonnement parasite, devient finalement un élément naturel, un medium auquel l’instinct s’adapte tout naturellement, quelque chose que l’on cesse de vouloir écarter mais auquel on s’abandonne avec délice et confiance, curieux de voir où cela mène.
Ce naturel se retrouve tout d’abord à l’abri des regards, s’enhardit peu à peu, et trouve bientôt sa place dans le monde, libérant la parole, désamorçant les situations embrouillées, simplifiant les relations.
Les rêves, comme un ciel étoilé, servent de repères dans l’aventure, semblant encourager la démarche.

L’eau n’est ni ennemie ni synonyme de danger. Elle a sa place dans notre microcosme intérieur ; ses ruissellements ont leur raison d’être… la stagnation aussi. Et si nous acceptons de suivre le courant, de traverser les grandes eaux, d’évoluer en eaux troubles ou sur des eaux dormantes, un instinct sûr est là qui nous porte ou nous entraîne.

— ©  Michèle Le Clech

Massimilla Harris : la nature transformante du féminin

Into the Heart of the FeminineLe monde d’aujourd’hui craint la nature transformante du féminin

Nous vivons dans un environnement culturel qui veut nous faire croire que, si nous sommes en difficulté, alors nous sommes en échec. Mais en réalité, si nous ne sommes confrontés à aucun obstacle, nous ne nous mettons pas non plus en quête. Sans la difficulté, nous ne naissons pas à de nouveaux potentiels.

Chaque difficulté apporte avec elle de nouvelles occasions d’évoluer et de se rapprocher de la complétude, et nous place dans les bras transformants du principe féminin. Mais, pour autant, toujours nous craignons le changement

La raison de cette crainte et ce que cela signifie, nous en parlons dans notre dernier livre, Into the Heart of the Feminine, au chapitre 5 (p. 74-76) et nous aimerions partager ceci avec vous :

[…] Nous sommes amenés à croire, à un niveau inconscient, que nous pouvons ou devrions être capables de contrôler la vie. Nous cultivons aussi l’illusion que nous pouvons être, ou qu’il est préférable d’être détachés et de se tenir au-dessus de la vie, intellectuellement, spirituellement et émotionnellement. En conséquence, le côté patriarcal de notre culture — et, par conséquent, de notre inconscient personnel — nous porte à croire que nous pouvons atteindre nos objectifs, mettre nos idées et nos concepts en pratique, et changer de comportement à volonté.

Lorsque nos efforts ne suffisent pas, nous nous jugeons paresseux, faibles, indisciplinés, incapables ou, plus simplement, défaillants. Non seulement c’est une conception de la vie unilatérale, patriarcale, mais c’est également une approche extrêmement préjudiciable. Dans L’Homme et ses symboles, Jung dit très clairement que nous soutenons ces croyances au prix d’un « remarquable manque d’introspection”. Il poursuit en disant que nous ne voyons pas que, malgré  rationalité et performance, nous sommes possédés par des « puissances » qui nous dépassent. Le prix que nous payons est que nos illusions « nous tiennent en haleine par de l’inquiétude, des appréhensions vagues, des complications psychologiques, un besoin insatiable de pilules, d’alcool, de tabac, de nourriture, et surtout par un déploiement impressionnant de névroses. »

Nous devons prendre en compte un autre élément. Cette approche unilatérale de la vie entraîne l’idée erronée que nous pouvons décider de nos objectifs de façon rationnelle, considérer nos attitudes et les changer, organiser et transformer nos vies de manière efficace, confiants dans le fait que ces capacités aboutiront à l’estime de soi, au succès et à une  vie agréable. Mais suivre cette voie signifie en réalité préférer la définition que donne la société marchande et patriarcale — et celle qui a rendu si lucratif le marché du développement personnel — en compensation de nos blessures et complexes précoces. Nous nous mettons ainsi dans une position où la honte jaillit de façon continuelle, tout simplement parce que nous ne pouvons pas répondre aux attentes que nous avons nous-mêmes créées et qui reposent sur ces illusions.

Lorsque les gens commencent le travail intérieur, l’une des choses les plus difficiles que nous avons à faire en tant qu’analystes est de les aider à dépasser le secret mépris qu’ils ont pour le féminin. Dans notre société, les gens se laissent facilement dévorer par l’affairisme, la productivité et les agendas bien remplis.
La technologie, qui promettait du temps libre, génère de la tension, de l’anxiété, et la soif d’obtenir toujours davantage. Pour y échapper, il nous faut apprendre à sacrifier pour part les valeurs et les activités issues de cette démarche aliénante. Cela implique de reconnaître et de respecter le besoin de silence et de réflexion, et d’être réceptifs et présents au monde intérieur.

Cette nécessité est aussi pressante pour les hommes que pour les femmes, et réside au cœur du féminin archétypique : l’art de la relation, la réceptivité et la valorisation de ce qui n’est pas rationnel. Tant que nous ne changeons pas la façon dont nous nous goûtons et appréhendons la vie, notre capacité à accorder de l’attention et de l’amour aux autres sera entravée. Notre créativité la plus profonde a besoin d’une atmosphère renouvelée pour s’épanouir.

Nous devons prendre le temps pour constater à quel point les effets de ces projections négatives sur le féminin sont invalidants. Issues de nos complexes patriarcaux (par exemple : nous ne faisons rien, nous perdons notre temps, etc.) ces projections visent tout ce qui ne concerne pas la réussite ou « faire ce qui doit être fait » et limitent notre capacité à accueillir nos émotions. Pour être plus « efficaces », nous sommes censés être détachés, au-dessus, et maîtres de nos émotions. Mais la vérité, c’est qu’en adoptant un tel point de vue, nous mettons à mal ce qui demanderait à être traité avec soin. Lorsque nous réprimons nos émotions, la compensation se fait dans l’inconscient où, sans la lumière de la conscience, elles deviennent sombres, explosives, destructrices et, d’une certaine façon, de plus en plus insurmontables.

Nos émotions sont le seul moyen que nous avons pour nous engager dans la vie de façon personnelle. Être en mesure de ressentir nos émotions — sans être submergés par elles — et pouvoir apprendre d’elles, sont les clés pour une bonne santé mentale. Par ailleurs, si nous évitons de faire face à nos besoins psychologiques et émotionnels comme les projections patriarcales nous obligent à le faire, nous nous sentons isolés. Nous pouvons aisément constater qu’avec un tel mépris pour le féminin, une super rationalité, le contrôle de nos émotions, le rendement et la productivité, nous nourrissons le principe destructeur de la Grande Mère. Lorsque nous refusons de nous expliquer avec nos émotions — qu’elles soient fortes ou même brûlantes — et que nous les considérons de façon négative, la Grande Mère la Mort s’empare de cette énergie refoulée et envahit notre monde et notre intériorité profonde avec une force froide, sauvage, corrosive, qui tue l’espoir et draine notre vitalité.

Avant d’évoquer plus avant les projections, penchons-nous sur un autre aspect, propre au patriarcat. Le patriarcat, ce complexe qu’hommes et femmes ont intériorisé, vit dans la crainte de voir le statu quo menacé. Cela fait aussi partie de la projection négative concernant la capacité du féminin à susciter le changement et la transformation. C’est aussi une des principales raisons pour lesquelles nous redoutons nos émotions : parce que si nous les accueillions et les comprenions vraiment, nous pourrions alors avoir à faire face à la lourde tâche de transformer nos vies.

Collectivement et individuellement, nous craignons la nature transformante du féminin. Nous considérons avec crainte les remises en causes du statu quo institutionnel de la société — et, plus encore, celles qui remettent en cause la façon dont nous avons « institutionnalisé » notre vie, nos sentiments, nos systèmes de valeurs, nos attentes.
Ceux d’entre nous qui fuient l’aspect transformant du féminin projettent la peur de leur nature féminine (peur de remettre en cause notre vie, les traditions, nos attitudes et l’histoire) sur des images de femmes qui vont de Eve, à la sorcière, à la prostituée, aux chercheuses d’or, à l’hystérique.

— Massimilla Harris, Ph. D.


— Traduction Michèle Le Clech
— Relecture Nelly Delambily

By courtesy of Dr Harris, Jungian Analyst, psychotherapist and author
L’article original, Today’s World Fears the Transformational Nature of the Feminine, se trouve à cette adresse

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

Pour les anglophones : présentation du livre à Malaprop’s Bookstore in Asheville, NC on March 29, 2015


 

Michael Cornwall : l’émotion, la clé de la liberté

Van Gogh: Sorrowing Old Man

Van Gogh: Sorrowing Old Man

Parce que j’ai accordé une grande attention à mes propres émotions et aux émotions des personnes que j’accompagne en tant que thérapeute depuis plus de 35 ans, j’en suis venu à considérer que nos émotions sont vraiment, et fondamentalement, un puits de forces auxquelles on peut se référer.

Parfois, lorsque l’on entre en contact avec une émotion que l’on avait enfouie, comme la tristesse ou la colère, un flot d’énergie émotionnelle jaillit dans un mouvement extrêmement libérateur. Dans ces moments-là, il semble que nous touchons du doigt la vérité émotionnelle, que nous puisons à la source.

Dans ma vie professionnelle tout comme dans ma vie personnelle, j’essaie le plus possible de favoriser cet état où l’on est consciemment à l’écoute des véritables émotions, d’instant en instant, et tout au long de la journée.

La vie au sein de notre société, si complexe, si exigeante et si hiérarchisée, a engendré une tendance générale à l’aliénation de soi. Il y a souvent un gouffre entre nos émotions et la conscience que nous en avons.
Le fameux précepte de l’âge de raison, « Je pense donc je suis », montre comment la science et la vie de l’esprit imprègnent nos vies, et relèguent les expériences émotionnelles à la sphère de l’irrationnel auquel on ne pourrait se fier.

Je crois que chaque mot, chaque image, chaque rêve, chaque hallucination, chaque souvenir, chaque mouvement et chaque expression du visage est issu… est en fait engendré par un flot continu et sous-jacent d’émotions pré-symboliques et subjectives commun aux mammifères. Si tel est le cas, alors la justesse de la méthode consistant à assigner une signification symbolique aux mots et aux images que nous développons dans l’enfance est la clé qui nous permet, soit de percevoir notre vérité émotionnelle du moment, soit d’en subir la version déformée.

Les histoires que nous nous racontons, qu’elles soient en images ou en mots, illustrent-elles vraiment la véritable émotion qui les a fait naître ?
Comment, par exemple, pouvons-nous prétendre que nous sommes heureux alors qu’en réalité nous avons peur ou nous sentons désespérément seuls ?

Nous déformons et trahissons notre vérité lorsque nous réprimons, enterrons ou évitons nos émotions. Lorsque nous pratiquons l’auto-médication, c’est toujours pour éviter d’éprouver ces émotions. Actuellement, un Américain sur cinq et une femme sur quatre prennent un traitement psychoactif. Tous ces médicaments suppriment, modifient ou bloquent les émotions. Ils sont faits pour ça.

Des millions d’entre nous prennent des médicaments, prescrits ou illicites, ou boivent de l’alcool pour paralyser ou éviter les émotions.
On joue de façon compulsive, on mange, on travaille, on regarde la télévision, on vit sur FaceBook, on regarde du porno, on vit dans nos têtes, ou on a des relations sexuelles sans lendemain pour fuir nos émotions.
Mais pourquoi ?
La peur, la honte, la culpabilité, la haine, l’ennui, la colère, le chagrin, le désespoir, la haine de soi, la solitude, la panique, l’abandon et le désespoir sont toutes des émotions dont nous ne voulons pas faire l’expérience. Nous refusons tellement souvent de nommer, de révendiquer, d’exprimer ou de vivre ces émotions dites négatives. Que nous les fuyions ou les déformions consciemment ou que nous les réprimions/nions inconsciemment, nous perdons le contact avec ce qu’il y a de vrai dans notre vie.

Mais si nous les fuyons ou les déformons, nous nous éloignons de cette source inépuisable qui est aussi celle de la joie, de l’amour, de l’enthousiasme, du bonheur, de l’extase, de la sérénité, de la paix, de l’émerveillement et de la passion.

Puiser dans le flot continu de nos véritables émotions demande courage — et amour de soi. La véritable liberté, c’est vivre à chaque instant dans la vérité émotionnelle, parce qu’à partir de cette profondeur, nous pouvons dire « oui » ou « non » à qui nous voulons et choisir ce que nous voulons ou ne voulons pas dans nos vies.

J’aime aider les gens à ressentir, à exprimer et à vivre leurs véritables émotions. Dans la mesure où je peux le vivre personnellement de cette façon, je me sens comblé. C’est un défi quotidien.
La vie est courte. Nous pouvons faire ce qu’il faut pour nous-mêmes.
A chaque jour suffit sa peine. La liberté est possible.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall Article original paru dans Mad In America: Emotions: Keys to Our Freedom Voir aussi Une autre approche de la folie.
Relecture : Nelly Delambily, Roger Faglin


Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

Robert A. Johnson : émotion, sentiment, humeur

He: Understanding Masculine Psychology« Si nous désirons en apprendre plus sur la manière dont sa partie féminine intérieure peut affecter un homme, il nous faut établir une distinction très nette entre l’émotion, le sentiment et l’humeur.
La plupart des gens confondent habituellement ces trois choses. Pour eux, une humeur ne se différencie pas d’un sentiment ou d’une émotion.
Nous devons éviter de faire cet amalgame, car la distinction qui peut être faite entre ces trois expériences peut permettre à un homme d’identifier sa partie féminine et l’aider à percevoir clairement comment elle opère dans la psyché […]

Vous savez ce qui se passe quand un homme est la proie d’une humeur. Tout est coloré par cette humeur. Si, par exemple, « il se lève du pied gauche » — c’est-à-dire d’humeur chagrine — tout se présente sous les pires auspices. Avant même d’avoir lu le journal, il sait que la bourse est à la baisse. Il n’a pas besoin de regarder à travers la fenêtre pour savoir qu’il pleut.
Il est persuadé que tout va de travers et, si ce n’est pas le cas, il s’arrange pour qu’il en soit ainsi. Il imprègne la réalité extérieure de l’humeur dont il est prisonnier. Cette humeur tend à affecter les autres et, s’ils ne se rendent pas compte que cela vient de lui, sa femme et ses enfants sont vite énervés ou chagrinés eux aussi.
Cela est particulièrement vrai pour sa femme, car elle pense que, d’une certaine manière, elle est responsable de la mauvaise humeur de son mari.
Qu’est-ce que j’ai encore fait ? se demande-t-elle. L’idée que son époux puisse penser qu’elle est coupable ne l’aide pas vraiment. Dans son désarroi, il se peut qu’elle fasse toutes les choses qu’elle devrait éviter — comme par exemple agresser son mari avec son animus (son propre côté masculin). Elle se sent en quelque sorte obligée d’ouvrir une brèche dans sa mauvaise humeur, et de l’atteindre par delà son masque pour découvrir ce qui se passe réellement.
Naturellement, cette tentative ne fait qu’empirer les choses et débouche généralement sur une bataille frontale entre la femme, triste à cause de l’homme, et l’homme en colère contre la femme. C’est un des combats le plus destructeur qui soit entre le côté féminin d’un homme et le côté masculin d’une femme car ils sont tous les deux totalement possédés. Et c’est dans de tels moments que les pires excès sont à craindre.
Mais tout peut se dérouler autrement si la femme arrive à ne pas perdre de vue que ce n’est pas sa faute si son mari est « de mauvais poil ». Sa mauvaise humeur est son problème à lui, et si elle parvient à se tenir à l’écart pendant un moment (en évitant soigneusement de se sentir coupable) il finira bien par en sortir. »

— Robert A. Johnson, He: Understanding Masculine Psychology

Christianisme/Affectivité et émotions : Marie-Louise von Franz

RevesMort » Il ne s’agit pas de réprimer l’affectivité et les émotions, qui sont le domaine de l’âme corporelle, comme le demande certaines forment de christianisme.
On devrait, au contraire se confronter à elles et, derrière leur apparence de désir ou de besoin d’agir, chercher à dégager leur sens profond.
Cela ne va pas ordinairement sans combats, car le mouvement de l’affectivité nous portent à agir impulsivement et à nous attacher avec passion aux réalités du monde extérieur que nous nous construisons.
En revanche, si nous voulons nous concentrer sur le sens caché derrière l’apparence, il y faut une décision consciente.
C’est là le sens dernier de la Croix et de la crucifixion : endurer dans sa totalité le conflit entre les passions et leur signification spirituelle.
Le sens ne se révèlera qu’à celui qui acceptera, sans réserve, d’être le champ clos de ce conflit. »

— Marie-Louise Von Franz, Les Rêves et la Mort, p. 204.