La quête de l’anima

Marguerite

Art: Sybille

Le désir, parfois intense, d’explorer plus avant les profondeurs de l’âme peut s’exprimer dans les rêves de façon très crue…
… L’acceptation d’une telle entreprise aussi.
Pour qui a longtemps subi le joug des convenances, le simple fait de partager de tels rêves est déjà en soi une libération, une façon de tourner le dos à une forme de morale, rigide et étriquée, qui aura peut-être « bercé » l’enfance. Le rêveur retrouve avec bonheur l’insouciance et la liberté d’expression dont il a été privé, et la malice de l’enfant s’allie avec la pleine afirmation de l’adulte qui revendique ce qui cherche à s’exprimer — et qu’il a parfois dû garder très longtemps au fond de lui. Que cela soit retentissant ou ne fleure pas vraiment la rose, peu lui importe. Faisant fi des principes, il peut enfin  revendiquer et assumer l’expression du naturel.
L’authentique virilité prend acte mais ne juge pas et, grâce à elle, la nature reprend ses droits.

Si, dans l’enfance, la morale a pu avoir le visage d’une mère ou même d’une grand-mère possédée(s) par un animus négatif à la légendaire rigidité — animus lui-même englué dans l’esprit du temps (ou d’un passé révolu) —, le courage dont l’homme fait preuve en allant à la rencontre de sa contrepartie féminine change radicalement l’apparence et le comportement de celle-ci.
Jusque-là rebelle à tout contact avec le masculin qu’elle n’a connu que répressif, méfiante et peut-être aussi aigrie, l’anima offre finalement son cœur à celui qui a fait le choix de l’honorer. A ce stade, cette âme-sœur a quelque chose d’indéfinissable, de sauvage (dans le sens d’authentique), qui vient agréablement stimuler un profond désir d’union et de créativité.

Aux yeux de certains hommes, les mouvements de l’anima peuvent parfois s’apparenter, au début de la quête, à quelques bulles émergeant d’un sombre marais… phénomène longtemps réfractaire à tout entendement. Mais si (au prix d’une extrême solitude parfois) le rêveur poursuit l’aventure et entre en contact avec cette boue et ses arcanes, s’il persévère dans la rencontre avec les différentes facettes de l’âme (1), s’il accepte de danser avec l’anima — y compris lorsqu’elle dévoile sa face la plus obscure ou se montre sous un aspect des plus misérables —, alors la transparence, qui n’aura d’égales que la finesse et la délicatesse, lui offrira à voir, dans un subtile mariage de l’obscur et du clair, l’infinie beauté de son âme tout en en préservant le mystère et le pouvoir transformant.
Cette beauté-là, il la découvrira dès lors partout.
Et il aura à cœur de la protéger.
Et peut-être même, dans un élan des plus spontanés, en partagera-t-il un éclat avec qui est réceptif à tant de merveilles.
Dieu, disent les Libanais, aime la beauté.

© Michèle Le Clech


(1) Marie-Laure Colonna, Les Facettes de l’âme ou la fusion entre l’esprit et la matière, éditions du Dauphin, 2014

Steven B. Parker : les émotions d’un cœur blessé

emotionsNous entrons en contact les uns avec les autres à travers nos blessures
— Rachel Naomi Remen

J’ai connu un flot d’émotions diverses après avoir survécu à cette crise cardiaque :
• le soulagement d’être en vie
• l’incrédulité et la colère que cela se soit produit
• le chagrin pour tout ce qui était et sera perdu
• la gratitude envers ceux qui m’ont aidé
• une extrême vulnérabilité dans un monde auparavant sûr
• la peur de ce que l’avenir pourrait réserver

J’avais pris ma vitalité pour acquise et supposais que j’avais devant moi de longues années d’une vie en bonne santé. Aujourd’hui, je n’ai rien de solide sur quoi m’appuyer. Je suis profondément affaibli. Je ne sais jamais si je vais me réveiller le lendemain. Je doute d’être un jour en mesure de retrouver une quelconque vie normale.
C’est comme si j’avais traversé le Styx, la rivière des Enfers, et que j’avais été autorisé à retourner temporairement dans le monde des Mortels, pour une durée indéterminée.

Ce voyage a certes été l’enfer mais il m’a en même temps apporté quelque chose d’important et de grande valeur : j’éprouve à présent une compassion accrue pour ceux qui sont blessés, de la compassion pour tous ceux qui doivent traverser le Styx.

La crise cardiaque a brisé mon cœur, elle l’a aussi ouvert.

— 4 mars 2007


Un autre extrait peut-être lu ici : Steven B. Parker, « Les rêves et la santé« 
Présentation du livre : Dr. Steven B. Parker, Ame et crise cardiaque

Vice Versa : le tumulte des émotions

La bande-annonce du nouveau film du studio Pixar : Vice Versa (Inside Out en VO)
Faites connaissance avec les petites voix qui vous prennent la tête !

La jeune Riley a dû quitter sa ville natale dans le Mid-Ouest pour venir s’installer à San Francisco, à cause du travail de son père. Elle essaie de s’habituer à cette nouvelle vie, guidée par ses émotions : la Joie, la Peur, la Colère, le Dégoût et la Tristesse.
C’est depuis le Quartier Cérébral, le centre de contrôle de l’esprit de Riley, que ses émotions la conseillent dans la vie de tous les jours.
Ce film traduit le moment compliqué du passage à l’adolescence : c’est là que la personnalité se construit, au fil des expériences et surtout en fonction du souvenir que l’on garde de ces événements.

Toko-Pa : les rêves d’eau

http://www.bivan.net/peintures/aquarelles/Rêver d’eau, c’est comme toucher l’âme de la Terre, cette sève dont nous sommes en grande partie composés et par laquelle nous sommes tous reliés. L’eau ne représente pas seulement nos « émotions », mais aussi ce qui les provoque : la source mystérieuse de toute vie.

Même s’il nous est facile de nous identifier à nos fonctions et à nos obligations quotidiennes, la vie émotionnelle ne se laissera pas ignorer. Elle se rappelle à vous si vous avez besoin d’une bonne noyade, emporte avec elle le superflu, vous conduira à la fontaine quand vous n’aurez pas encore conscience d’avoir soif ou vous emporte, sur la crête d’une vague, vers un autre rivage.

Il se peut qu’à d’autres moments, cette Eau vous purifie, vous baptise ou vous conduise jusqu’aux guides ancestraux qui se tiennent sous la surface. C’est dans son sillage qu’éclot  la poésie, cette douce mélancolie dont nous sommes faits, elle est le flux, l’origine et la source de toute vie.

Nos ouïes ont si peu d’eau, quand ce dont nous avons réellement et fréquemment besoin, c’est d’être replongés dans les grands fonds, ramenés vers l’insondable, immergés en un lieu où l’amour est le dialecte, et la découverte la constante — là où nous sommes, sans but ni attache, portés par les courants tourbillonnants du changement.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Toko-pa Turner
Relecture : Nelly Delambily
Article original paru sous le titre: Water Dreams 


Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution

Dr Michael Cornwall : une autre approche de la folie

mcornwallL’émotion : le terreau de chaque chaque mot, chaque voix, chaque image symbolique, chaque mouvement corporel, chaque pensée

Le fait d’entendre des voix — dans la folie ou lors de nos conversations intérieures « normales » et incessantes — montre que c’est par les mots que nous tentons d’exprimer (à nous-mêmes ou aux autres) notre état émotionnel latent. Nous sommes avant tout des êtres d’émotion, des primates et des mammifères qui, durant les deux premières années de leur vie, développent la capacité d’exprimer par la parole leurs émotions instinctives, pré-verbales.
Et nous commençons à exprimer ces émotions avec les mots que nous avons appris de ceux qui prennent soin de nous. Nos pensées, constituées de mots, de paroles et d’une imagerie symbolique, expriment notre état émotionnel de chaque instant. Nos mouvements corporels expriment également nos émotions du moment.
Les images et les paroles de nos rêves expriment quant à elles nos états émotionnels inconscients. C’est la raison pour laquelle le sommeil et les rêves sont si importants. Les rêves brassent une très grande quantité de matériel émotionnel sans les réserves du moi conscient. A l’état de veille, l’ego contrôle les émotions afin qu’elles soient conformes à ce qui est socialement acceptable.

Lorsque nous sommes fous, l’ego est submergé et les émotions ont libre cours — à moins qu’elles ne soient médicamentées, paralysées, emprisonnées, réduites au silence. Les émotions universelles comme la peur, la colère, l’amour, la haine de soi, la luxure et le chagrin, génèrent toujours des pensées, ou même des voix apparemment désincarnées et des images intérieures représentatives de ces états émotionnels sous-jacents.
Toutes les émotions engendrent des mots et des images pour s’exprimer à l’intérieur de nous. Et nous avons également besoin d’exprimer cette vérité émotionnelle à ceux qui nous entourent. Et c’est la partie difficile, n’est-ce pas ?
Une expérience qui peut s’avérer intéressante est de garder le bras levé avant de s’endormir. Tandis que le sommeil nous gagne, nous commençons à entendre les conversations intérieures et à percevoir, sous forme d’images, la tonalité émotionnelle des mots qui viennent spontanément. L’ego n’est plus aux commandes, et tout mode d’expression verbale peut exister, de même que toute forme d’expression imagée. L’imaginaire, le monde idiosyncrasique du rêve s’anime. Au moment du sommeil, lorsque le bras s’abaisse, les mots et les images pourront être conservés dans la mémoire. Après quoi, on pourra se poser la question : quel était l’état émotionnel qui a donné naissance à ces mots et ces images ?
Cette expérience montrera à mon sens que, si nous remontons à la source des mots et des images, il s’y trouve toujours, et en premier lieu, une émotion. Qu’y aurait-il de plus précieux, en matière de connaissance de soi, que d’accéder à cette vérité qui nous traverse à chaque instant ?

En tant que thérapeute, soucieux d’amener avec compassion une personne vers davantage de connaissance sur elle-même, je tiens d’abord et avant tout à accueillir — quelle qu’elle soit — la véritable émotion qui tente d’émerger et de s’exprimer chez la personne que j’accompagne. J’accueille donc volontiers les voix intérieures, les mouvements du corps, la parole, les pensées et les images — et les rêves. Dans les sanctuaires de la folie où j’ai exercé — ces espaces affranchis de toute médication —, ce processus intérieur, qui consiste à accueillir librement l’émotion véritable qui fait irruption du plus profond de la psyché et du soma au cours de la folie, a été vu comme une expérience de transformation tout à la fois extraordinaire et totalement naturelle — expérience que les personnes touchées par la folie avaient besoin que nous soutenions (ce que nous avons tenté de faire comme si nous étions des sages-femmes durant un accouchement).
Je crois que ma folie, il y a 46 ans de cela, et la folie de ceux qui j’ai accompagnés ces 35 dernières années, était nécessaire parce qu’à l’intérieur de nous, la vérité émotionnelle était tout simplement gelée, et il aura fallu le mystère initiatique de la folie pour permettre à cette vérité de parvenir à la surface, où elle a éclaté par la suite.
Comme je plains ceux dont le processus est interrompu avant que cette émotion transformante et guérisseuse puisse totalement suivre son cours.
Ce que l’on appelle des médicaments anti-psychotiques sont véritablement des médicaments anti-émotions. N’est-ce pas les émotions incontrôlées que la bio-psychiatrie s’emploie à contenir ? Notre société n’attend-elle pas que la psychiatrie s’arrange pour que tout l’éventail de nos émotions tombe dans les normes socialement acceptables?
Encourageons-nous les uns et les autres à être libres afin de ne plus réprimer, supprimer, anesthésier ou tuer nos véritables émotions. Sauf erreur, ce sont les seules vérités que nous possédons vraiment.


— Traduction : Michèle Le Clech, by courtesy of Dr. Michael Cornwall
Article original paru dans Mad In America: Our Emotions, the Sole Creators of Every Word, Voice, Symbolic Image, Bodily Movement and Thought
— Voir aussi The Icarus Project (guide traduit en français)


Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution