Blessures du cœur

ItsHurtingAgainCertaines blessures du cœur sont difficiles à guérir… si jamais elles guérissent un jour, ai-je lu il y a longtemps de cela sous la plume d’une amie.

De fait, la perte d’un grand amour laisse parfois une plaie profonde, une plaie qui reste longtemps béante dans certains cas. Si elle cicatrise au fil des ans, elle se rouvre cependant de temps à autre, de façon répétée parfois, et nous donne à croire qu’il nous est impossible de faire le deuil de cette relation. Quelque chose d’anodin survient, une scène dans un film, une chanson, une remarque, une date anniversaire, un parfum… un rêve… et la douleur se réveille, aussi intense qu’au premier jour. Sous nos pas, l’abîme s’ouvre de nouveau et le chagrin nous entraîne dans des profondeurs insoupçonnées qui semblent n’avoir pas de fond.

Mais celui qui incarne à nos yeux l’homme de notre vie est fort souvent la projection de quelque chose qui dépasse infiniment l’homme lui-même. Il représente certes pour un temps le regard aimant et bienveillant que personne n’a jamais posé sur nous, comme si, dans cette relation, nous avions pu nous voir à travers les yeux de l’aimé et non plus à travers le prisme des jugements négatifs et des croyances ; comme si, pour la première fois, nous avions pris conscience de nos qualités, de nos dons et de leur valeur ; comme si, pour la première fois, nous nous étions goûtées nous-mêmes, aimées nous-mêmes, et la vie et le monde alentours.
Il incarnait peut-être une présence, un soutien, des qualités dont nous avons manqué — ou auxquelles nous étions par trop attachées.
L’esprit nourrissait peut-être aussi l’esprit, et le corps la sensualité. Le cœur chantait un chant nouveau… La magie était dans l’air, les synchronicités fleurissaient çà et là, et une petite fée semblait nous suivre qui opérait mille et un petits miracles.


Puis un jour, sans même une explication parfois, « l’homme de notre vie » s’en va…
Tout disparaît.
Et le vide est abyssal.

C’est en tout cas ce qui se passe lorsque le meilleur de nous-même est plaqué sur un autre : sans lui, nous ne valons rien.
C’est, du moins, ce que nous croyons.
Nous n’avons pas conscience que les qualités que nous avons entrevues sont en nous.
Peut-être ces qualités sont-elles encore à l’état de jeunes pousses dans le jardin de notre âme ; ou peut-être sont-elles régulièrement écrasées par un animus irrespectueux qui les renvoie dans les bras de l’hiver. Nous l’oublions — ou l’ignorons peut-être —, mais le germe n’en reste pas moins présent. Ce n’est parfois qu’après un long travail que l’on parvient à protéger ce qui ne demande qu’à s’épanouir. Et c’est souvent au contact d’une autre femme, profondément en lien avec son côté masculin, que l’on trouvera l’inspiration, la force et la persévérance nécessaires pour protéger la future floraison. On trouvera aussi en elle l’humilité, la réceptivité, la patience, la confiance et la bienveillance suffisantes pour permettre à nos racines d’opérer la descente nécessaire vers les profondeurs de l’âme. On trouvera surtout en elle une incarnation de l’être au féminin.

Nous n’avons pas non plus conscience que l’amour est en nous ; les rêves nous ramènent donc inlassablement vers l’Aimé, vers l’océan infini de l’Amour, vers l’Un-sans-nom et l’Un-sans-visage.
Et pour nous faire prendre conscience de ce qui se joue dans notre monde intérieur, ils n’hésitent pas à emprunter le visage de celui qui incarne à nos yeux cet Amour… jusqu’à ce que nous soyons rendues capables de voir qu’une même attitude se répète : tout comme celui qui nous a quittée, nous nous détournons aussi de nous-même et nous rompons brutalement parfois la relation aimante d’avec nous-même pour retomber sous la coupe de la négativité, des jugements et des croyances héritées.
Et si l’on se penche assez longtemps sur les rêves, l’on peut voir une sorte de schéma qui se répète et dont les racines plongent loin dans le temps. Avec l’art qui les caractérise, les rêves feront le parallèle entre les événements de notre quotidien et certains événements marquants de notre passé.

Et parfois aussi, nous mettons le doigt sur un mode de fonctionnement hérité qui se répète à l’envi pour peu que nous tentions de vivre qui nous sommes vraiment.
Rien n’affecte davantage les enfants que la vie que les parents n’ont pas vécue, dit Jung.
Cela est si vrai que, tandis que nous abordons les rivages de l’âme, nous nous trouvons parfois entraînées vers le large.
Parfois encore, c’est lestées du poids d’un très lointain passé que nous sommes précipitées vers les grands fonds : la mémoire des femmes, inscrite dans nos cellules, se réveille, et l’on entre en résonnance avec la souffrance du Féminin à travers le temps. Tout comme dans l’océan à un certain degré de profondeur, la lumière ne passe plus ; la conscience, à ce stade, s’obscurcit elle aussi et peine à s’exprimer. Aucun mot ne pourra bientôt plus franchir nos lèvres : rien ne peut en effet traduire le terrible sentiment d’oppression et de souffrance que le corps endure sous le poids du passé. L’eau de nos larmes ne fait qu’ajouter à l’océan de tristesse de l’héritage ancestral.
Le remède à cette souffrance est paradoxalement davantage de souffrance ; il s’agira de descendre plus profond encore.

Le remède à la souffrance… n’est pas de se laisser submerger par l’inconscient, mais de la porter à la conscience et de souffrir davantage. Le démon de la souffrance est guéri par plus de souffrance, par l’intensification de la souffrance… Ne fermez pas les yeux sur le Sphinx angoissant, mais regardez-le bien en face ; laissez-le vous saisir dans sa gueule, vous croquer de ses milliers de dents venimeuses, et vous avaler. (1)

C’est comme un acte de foi.
Une présence amie et le regard bienveillant de quiconque s’est aventuré jusque-là sont le garant d’un peu d’humanité dans ces lieux habités par les monstres du passé et où la conscience risquerait de sombrer. L’on comprend seulement alors le sens de certains grands rêves ou images archétypiques survenus des années auparavant.
Voici la vision d’une femme d’environ 40 ans :

Souffrance à travers le temps 

Sur ma gauche un grand groupe de femmes. Ce sont des bretonnes, toutes de noir vêtues comme au siècle passé.
Venant d’elles, et en elles, je ressens une immense souffrance, une souffrance qui s’étend loin dans le temps, une souffrance qui m’empêche de vivre.
Sur la droite, l’océan.
La mer est calme.
Une grosse vague survient, faisant disparaître les femmes et la souffrance.
Et cela me réjouit.
Un temps…
Car je suis brusquement précipitée dans une souffrance sans nom. Une immense souffrance à laquelle je ne peux m’identifier (aucune raison personnelle) mais qui m’envahit et à laquelle je ne peux échapper.
Je n’ai pas peur, je sais au fond de moi que je dois la vivre.
Je me sens comme une marionnette, comme un pantin.
Je dois accepter et vivre la palette des sentiments qui surviennent.
Mon corps se tord de douleur, et mon visage se transforme comme pour refléter ce que je vis à l’intérieur…
Je suis comme un instrument entre les mains d’une sorte de musicien.

Puis je suis, graduellement, ramenée dans le monde des vivants ; je perçois une étrange paix, un amour immense ; je me sens radieuse, comme illuminée au dedans.
C’est comme une délivrance qui s’accompagne d’un immense soulagement.

Pour quelle raison le monstre nous recrache-t-il soudain ?
Cela reste un mystère.

— © Michèle Le Clech


(1) Miguel de Unamuno, The Tragic Sense of Life (cité dans The Black Sun, par Stanton Marlan)

 

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Sans mot dire

Quand l’eau dans la bouilloire est suspendue au-dessus du feu, les deux éléments sont en rapport l’un avec l’autre et il en résulte une création d’énergie (cf. la production de la vapeur). Toutefois la tension qui en résulte demande de la vigilance. Si l’eau déborde, le feu s’éteint et son énergie est perdue. Si la chaleur est trop grande, l’eau s’évapore et passe dans l’air. Les éléments qui sont ici en rapports réciproques sont en eux-mêmes ennemis l’un de l’autre. La plus grande prudence peut seule prévenir des dommages. (1)

Nicht raus, sonder durch !
C’est avec cette injonction de Jung qu’une de ses patientes se réveille un matin, elle qui, en rêve, tentait de s’extraire d’une marmite d’eau bouillante. En tant que psychiatre, initiateur de la psychologie des profondeurs, Jung savait en effet d’expérience que les épreuves n’ont pas à être surmontées, mais traversées. Autrement dit, il ne s’agit pas d’essayer de s’en sortir, mais de passer au travers.
Mais comment faire ?
Dans la plupart des situations, une image vaut mille mots, et c’est là que les rêves entrent en scène.
L’image du chaudron d’eau bouillante par exemple pourrait assez bien illustrer ces moments où nous sommes partagées entre la colère et les larmes, oscillant même parfois entre rage et  dépression.
Et en effet, dans certaines circonstances particulièrement difficiles, il arrive que la colère enfle et que des larmes de rage et d’impuissance emplissent tout l’espace, tant (et si bien !), que le feu et l’eau des émotions se mêlant, l’on en vient littéralement à bouillir —cet état d’ébullition intérieur est même parfois tel que le corps tout entier peut se mettre à trembler.

Les rêves montrent souvent un animus déchaîné qui peut apparaître par exemple sous les traits d’un homme des cavernes, d’un géant, d’un taureau furieux, d’un groupe de malfrats… Contaminé par l’émotion — et tout entier dans la réaction —, empêtré dans ses interprétations et ses contradictions, l’animus semble n’avoir dans ces moments-là d’autre stratégie que celle de la terre brûlée. Toute son attitude semble dire : « Peu m’importe les conséquences », aussi une peur irrationnelle jaillit-elle en nous devant les dégâts qui risquent inévitablement de se produire. Souvent amplifiée par une intuition galopante, cette peur vient paralyser toute action, corsant le bouillon.

Baigner dans pareil jus n’est pas du tout la tasse de thé de l’animus, aussi lui faut-il un ennemi. Qu’on l’empêche d’agir, il usera du verbe. Il trouve une oreille [un peu trop] compatissante et déverse une litanie de critiques, d’accusations, ou d’insultes, tantôt dirigées à l’encontre d’autrui, tantôt contre son propre camp… laissant au passage, en véritable vampire énergétique, son interlocuteur exsangue.
L’un des problèmes majeurs de l’animus en pareil cas, c’est qu’il est sourd… ce qui le rend naturellement imperméable à tout véritable échange au moment où, justement, il s’agirait d’en avoir un.
Il se sent d’ailleurs incompris.
Personne n’est capable de prendre toute la mesure de ce qui se passe.
Las, il dirige son arme vers l’intérieur et s’en prend au conscient qui s’effondre peu à peu sous les attaques. La spirale infernale commence : souffrance et larmes font redoubler l’animus de fureur. A défaut d’enflammer la situation au dehors, c’est l’enfer au dedans. C’est un peu comme si, réveillé par l’impuissance, le vent de l’esprit prenait plaisir à souffler sur ce qui est déjà un beau brasier, au cœur duquel de nouvelles armes se forgent, qu’il se plaît aussitôt à affûter : les paroles, doublées d’une langue bien acérée, peuvent être aussi tranchantes que des épées.

Si, en de pareils moments, nous sommes malgré tout capables d’osciller entre les contraires, sans jamais prendre parti, si nous laissons s’écouler la lave tout en acceptant d’être ballotées par les vagues de désespoir, si nous nous offrons l’espace nécessaire, un sursaut se produit bientôt et l’autre face du masculin apparaît. Quand bien même le chaos règne, le côté rationnel, la capacité à faire le tri et à envisager la situation de façon claire, précise, ordonnée, sont ses attributs. Observer, évaluer, ne plus réagir mais tenter d’agir en accord avec l’ensemble des valeurs — masculines et féminines —, c’est là son talent.
Tout au fond de l’enfer, un changement d’attitude survient. Entre l’eau, le feu et le vent, ça manquait singulièrement de terre. Qu’il soit intérieur ou pas, il n’est en effet pas de véritable échange sans quelque chose de concret à se mettre sous la dent. Broyer du noir ne nourrit pas vraiment, les jugements gratinés non plus. Revenir à la racine des choses ou méditer sur un rêve par contre…
Loin d’être nébuleux, le rêve a souvent les qualités de la Terre elle-même, comme la capacité de contenir le feu tout en abritant mers et océans. Grâce aux images, nous avons aussi accès à l’origine des choses et à nos véritables sentiments. Une autre face de la réalité se révèle alors, non celle que nous voulions voir au dehors, non celle que nos croyances sur nous-même ou sur les autres nous laissaient à penser, mais bien plutôt la vraie vérité comme le disait ma fille cadette lorsqu’elle avait 5 ans.
Ce qui est vrai, consistant, tangible, palpable… terre à terre.
Car derrière la fureur — et même si elles viennent réveiller d’anciennes blessures —, se cachent souvent de toutes petites choses, banales ou même insignifiantes pourrait-on croire, mais si précieuses à qui sait vraiment prêter oreille : un sentiment qu’on a laissé de côté, une valeur à laquelle on tient mais qu’on n’a pas respectée, une sensation qu’on a négligée…
… Ou un quelque chose qui tient parfois en une simple phrase dont on admet pourtant difficilement la teneur, comme par exemple : « Je n’en peux plus. »
Et non seulement je n’en peux plus, mais je ne peux pas souscrire à l’idée de me battre au risque d’empirer les choses  — même contre ce qui m’apparaît comme de l’exigence, de l’injustice, de la mauvaise foi, etc. La violence, on le sait, engendre la violence…
Je ne peux pas non plus changer les autres.
Mais je peux agir pour ce qui m’est cher.
Je peux préserver l’harmonie si chère à mon cœur tout en tenant compte de mes limites.
Je peux rendre compte plutôt que rendre gorge.
Je peux m’exprimer sans maudire, et je peux, comme la Terre, laisser à voir : les faits, n’est-ce pas, parlent souvent d’eux-mêmes…

— © Michèle Le Clech


(1) Yiking, Le livre des transformations, hexagramme 63, « Après l’accomplissement ».

Trauma

Gone_Veronnikka

Gone; art: Veronnikka

Lorsque se produit un accident, la zone est immédiatement entourée de barrières protectrices et de filets de sécurité. Ces limites sont là pour faciliter le travail des sauveteurs, éviter d’autres dommages, et surtout pour protéger les blessés. Peut-être s’agit-il aussi de maintenir la curiosité à l’écart et de tenir éloignées toute remarque ou émotion qui pourraient nuire au blessé.

Il en va de même lorsque nous avons été gravement atteintes dans notre intégrité, physique ou psychique. Aux yeux des autres, nulle trace apparente parfois… mais en nous, de profondes cicatrices. Et plus le traumatisme est grand et plus les barrières sont conséquentes. Ces protections atteignent parfois des hauteurs et des épaisseurs si importantes qu’il nous est difficile d’accéder à cette zone de la psyché et, à plus forte raison, de laisser quelqu’un d’autre s’en approcher : nous ne pourrions supporter le moindre effleurement, la moindre égratignure, et la seule curiosité aurait l’effet d’une lumière si crue qu’elle risquerait de nous réduire en cendres. Aussi ne trouve-t-on pas toujours le soutien dont on aurait besoin ; quitte à sortir de soi-même, l’on se raccroche alors à ce qui se présente, au moins pour trouver une raison de se lever le matin, mais surtout pour s’éviter de sombrer.

Lorsqu’on aborde les rêves, on peut parfois s’étonner de les voir tout bonnement ignorer le problème — ou effleurer brièvement cette partie de notre histoire. Mais plus nous conversons avec eux, plus nous constatons qu’ils opèrent une sorte de spirale autour de ce qui a parfois été une effroyable collision avec une insoutenable réalité.
Rétrospectivement, on s’aperçoit que les rêves ont en fait contribué à « consolider notre vase » et à renforcer notre capacité à accueillir ce qui est douloureux… c’est ce vase qui recueillera un jour nos précieuses larmes, libératrices et guérisseuses. Et l’on sent en effet, à un moment donné de notre cheminement, que l’on peut lâcher prise. Exit le garçon manqué, la princesse de glace, la trop gentille petite fille, la rebelle. Fini l’hyper vigilance, le contrôle…
On lâche.
On lâche et l’on reprend contact avec la réalité. La nôtre. Notre-réalité-pour-de-vrai.
Oh, cela ne va pas sans lutte. Mais à travers le processus onirique, au moins apprend-on peu à peu à laisser se dérouler les conflits sans y prendre part. Les rêves nous détournent  et nous libèrent peu à peu d’un côté jugeant, exigeant et parfois agressif, qui agit à la fois comme une sorte de repoussoir à l’extérieur et comme un implaccable accusateur à l’intérieur. Ils nous conduisent doucement vers une attitude protectrice et bienveillante, une attitude qui nous permet un jour d’approcher courageusement le lieu du traumatisme tout en veillant à respecter nos limites. Nous avançons ainsi à notre rythme, dans le respect de ce que nous pouvons supporter. Devenir simple témoin de ce qui se joue dans notre théâtre intérieur offre le privilège d’être celle que l’on est, et de l’être de plus en plus en conscience.
Et parce qu’on ne permet plus à certaines attitudes de s’exercer sans que l’on ait son mot à dire, le voyage intérieur prend une autre tournure. Plus question d’écouter les voix assassines (la liste est longue !) et d’y répondre en jouant les dures ou de feindre l’ignorance pour masquer notre vulnérabilité, plus question de surjouer et de continuer à dire « oui » quand tout en nous dit « non ». Tenter de vivre comme les autres — ou ne surtout pas faire comme les autres — nous prive de la liberté d’être.
Sortir des anciens conditionnements est crucial car l’on s’en remet alors à quelque chose qui nous dépasse et semble nous guider. Et les rêves ne manquent pas de saluer l’événement lorsqu’il se produit. Notre ciel intérieur s’anime et c’est un moment où l’on a la curieuse impression que quelque chose de l’ordre du destin se joue ; une petite étoile brille de nouveau, et une longue période de stagnation semble prendre fin.

Ce sont aussi des moments où nous sommes invitées à renouer avec l’expression de ce qui véritablement est, et notamment avec la partie blessée qui s’est parfois retirée très profondément dans la psyché. Comme dans certains contes de fées, elle vit recluse. Et pour renouer avec elle et l’aider, il nous faut bien davantage que des techniques et des bonnes intentions. Parce qu’elle n’a parfois pas de mots pour se dire, les rêves nous invitent à réveiller l’artiste qui sommeille au fond de nous. L’immense solitude, qui entoure souvent la partie souffrante, se transforme alors en un espace sacré où l’instrument, la terre, le corps, la voix, la plume, les pinceaux… aident l’artiste au service du Grand œuvre.

Cette solitude intentionnelle que la femme installe dans sa vie, lui permet de contacter un état de communion totale avec elle-même. Le mot « alone » en anglais veut dire littéralement « all one », c’est à dire totalement Un(e).
— Clarissa Pinkola Estés

Et cet art, que j’ai envie de qualifier de sacré, est sans nul doute le maître des métamorphoses. Au delà de la technique, de la quête de l’esthétique ou de la notoriété, il est son propre but, et l’œuvre exprime l’indiscible, l’invisible, l’inaudible… Parce que l’artiste fait le choix de hurler en couleurs la douleur, l’angoisse, la colère ou même la rage enfouies depuis si longtemps, parce qu’elle danse ce qui veut s’incarner, parce qu’elle sculpte ce qui veut prendre forme, qu’elle met en musique ce que les mots ne peuvent plus traduire, elle permet au Féminin blessé de renouer avec la vie, avec l’instinct.
Loin de parfaire ou de sublimer, loin de « faire joli » ou de rendre acceptable, l’art devient le canal à travers lequel la voyageuse de l’âme se laisse traverser par la Nature, quelles que soient les forces en mouvements. L’artiste relie les mondes.
Certes, elle hésite et frémit naturellement de peur à l’idée de ce qui l’attend…
Jusqu’à c’qu’elle n’hésite plus.
Jusqu’à ce que le courage (que quelqu’un définissait ainsi : « Le courage, c’est quand on ne peut plus faire autrement ») soit plus fort que la peur et que l’artiste s’efface humblement et se prête à l’exercice : elle sait d’instinct que c’est par ce canal qu’elle entreprend de nous remettre au monde.
En offrant un moyen d’expression à la partie blessée, elle nous fait un inestimable cadeau : la possibilité de renouer avec la part la plus vulnérable de nous-même, de prêter oreille à ses attentes et d’y répondre, avec toute la bienveillance que l’on peut trouver en soi.

— © Michèle Le Clech

La quête de l’anima

Marguerite

Art: Sybille

Le désir, parfois intense, d’explorer plus avant les profondeurs de l’âme peut s’exprimer dans les rêves de façon très crue…
… L’acceptation d’une telle entreprise aussi.
Pour qui a longtemps subi le joug des convenances, le simple fait de partager de tels rêves est déjà en soi une libération, une façon de tourner le dos à une forme de morale, rigide et étriquée, qui aura peut-être « bercé » l’enfance. Le rêveur retrouve avec bonheur l’insouciance et la liberté d’expression dont il a été privé, et la malice de l’enfant s’allie avec la pleine affirmation de l’adulte qui revendique ce qui cherche à s’exprimer — et qu’il a parfois dû longtemps garder au fond de lui. Que cela soit retentissant ou ne fleure pas vraiment la rose, peu lui importe. Faisant fi des principes, il peut enfin  revendiquer et assumer l’expression du naturel.
L’authentique virilité prend acte mais ne juge pas et grâce à elle la nature reprend ses droits.

Si, dans l’enfance, la morale a pu avoir le visage d’une mère ou même d’une grand-mère possédée(s) par un animus négatif à la légendaire rigidité — animus lui-même englué dans l’esprit du temps (ou d’un passé révolu) —, le courage dont l’homme fait preuve en allant à la rencontre de sa contrepartie féminine change radicalement l’apparence et le comportement de celle-ci.
Jusque-là rebelle à tout contact avec le masculin qu’elle n’a connu que répressif, méfiante et peut-être aussi aigrie, l’anima offre finalement son cœur à celui qui a fait le choix de l’honorer. A ce stade, cette âme-sœur a quelque chose d’indéfinissable, de sauvage (dans le sens d’authentique), qui vient agréablement stimuler un profond désir d’union et de créativité.

Aux yeux de certains hommes, les mouvements de l’anima peuvent parfois s’apparenter, au début de la quête, à quelques bulles émergeant d’un sombre marais… phénomène longtemps réfractaire à tout entendement. Mais si (au prix d’une extrême solitude parfois) le rêveur poursuit l’aventure et entre en contact avec cette boue et ses arcanes, s’il persévère dans la rencontre avec les différentes facettes de l’âme (1), s’il accepte de danser avec l’anima — y compris lorsqu’elle dévoile sa face la plus obscure ou se montre sous un aspect des plus misérables —, alors la transparence, qui n’aura d’égales que la finesse et la délicatesse, lui offrira à voir, dans un subtile mariage de l’obscur et du clair, l’infinie beauté de son âme tout en en préservant le mystère et le pouvoir transformant.
Cette beauté-là, il la découvrira dès lors partout.
Et il aura à cœur de la protéger.
Et peut-être même, dans un élan des plus spontanés, en partagera-t-il un éclat avec qui est réceptif à tant de merveilles.
Dieu, disent les Libanais, aime la beauté.

© Michèle Le Clech


(1) Marie-Laure Colonna, Les Facettes de l’âme ou la fusion entre l’esprit et la matière, éditions du Dauphin, 2014

Toni Wolff : prémonition

CGJungToniWolffToni Wolff eut une prémonition, un avertissement de l’inconscient quant aux difficultés à venir. Le message lui vint sous la forme d’un rêve. Dans un rare moment d’authenticité, elle partagea son rêve en public lors de sa conférence au Club de psychologie analytique de Londres, le 11 avril 1934. Elle confia au groupe que, vingt ans plus tôt, en 1915, elle avait rêvé d’un groupe d’hommes qui creusaient un trou dans le plancher de son bureau. Ils creusaient de plus en plus profond, et elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas de simples ouvriers, mais des fossoyeurs, et qu’ils creusaient sa tombe.

Toni précisa qu’à l’époque du rêve, elle  venait de transformer la chambre de sa sœur Susi, inoccupée depuis son mariage avec Hans Trüb, en un bureau destiné à ses recherches en psychologie. Susi et Hans se sont mariés le 10 août 1915, et le rêve de Toni a dû avoir lieu à cette époque. Lors de sa conférence, elle proposa une interprétation du rêve : il annonçait que son implication dans l’étude de la psyché la conduisait vers une mort intérieure. Elle ne mâcha pas ses mots en évoquant le sinistre présage qu’elle avait entrevu, et dit pourtant qu’elle avait choisi de ne pas tenir compte de ce message. Malgré sa foi dans la véracité de l’inconscient, elle déclara au groupe qu’il y a des moments où nous devons simplement nous méfier d’une interprétation trop littérale de l’inconscient.

Un tel rêve, ajouta plus tard Toni Wolff, ne met pas en avant ce que nous voulons entendre, mais ce qui s’avère vrai. L’inconscient, insista-t-elle, ne se soucie pas de ce que nous ressentons : il  présente des faits, non des conjectures ; il ne s’adapte pas à nos désirs personnels. Toni choisit de ne pas tenir compte du message de son rêve et de poursuivre sur la voie qu’elle avait choisie, la voie qu’elle sentait en adéquation avec l’appel intérieur qui était le sien. Chacun de nous, dit-elle, doit assumer le fardeau de sa propre psyche et la responsabilité des choix que nous avons faits.

En réfléchissant à la vie de Toni Wolff des années plus tard, Johanna Meier fit cette remarque : « Elle a sacrifiée sa vie à son travail. » De façon émouvante, le mari de Johanna, C.A. Meier, collègue de Toni Wolff, partage les mêmes impressions : « Elle a refusé une vie terre-à-terre pour le royaume de l’âme. » Pour décrire Toni, il utilise la même image que celle de son rêve, l’image de la tombe, et poursuit en disant : « Toni Wolff a vécu pour l’âme et à travers elle — fidèle jusqu’à la tombe. »

Peu de temps après la mort de Toni Wolff, Irene Champernowne rêva qu’elle voyait Jung insister pour que Toni joue du piano pour lui, bien que la tâche soit beaucoup trop difficile à cause de ses mains, déformées par l’âge et l’arthrite. Elle jouait malgré tout. Pour Irène Champernowne le rêve montrait que Jung avait trop attendu de Toni sa vie durant : « Jung utilisait énormément Toni pour ses recherches et elle a beaucoup souffert ; même si elle était toute disposée à sacrifier sa vie pour cela — totalement. »

— Nan Savage Healy, Toni Wolff & C.G. Jung, A Collaboration, « Analytical Transference »

Il gèle parfois en enfer

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Art: Catrin Welz-Stein

Il existe dans l’inconscient des forces si malveillantes qu’elles n’offrent que froideur à toute tentative d’évolution ou de nouveauté.
Elles apparaissent parfois dans les rêves sous les traits d’un démon du froid — ou même du diable. Et l’influence de ce démon est telle qu’un épais brouillard givrant entoure toute nouvelle pousse, qu’il s’agisse de conscience nouvelle, d’impulsions de vie ou de créativité, du moindre germe de plénitude ou même d’espoir.

Dans un monde de jugements et de condamnations en tout genre dont beaucoup d’entre nous ont hérité, l’ingrédient indispensable à la croissance a souvent cruellement manqué depuis l’enfance : le feu secret des Alchimistes, l’amour, la bienveillance, la patiente attention à ce qui fait timidement son apparition.
A sa place, quelque chose de démoniaque s’est installé dans la psyché, fort de longues pratiques ancestrales.

Mais quand, guidée par ses rêves, une femme est suffisamment courageuse pour aborder cette strate de son monde intérieur — malgré la température glaciale qui y règne —, si elle peut protéger suffisamment longtemps la lumière de la conscience,  elle constate en effet qu’il gèle en son enfer et mesure dans le même temps son isolement : ce gel, elle peut le voir, s’étend à ses relations et paralyse tout élan, bloquant ainsi toute possibilité d’obtenir aide et chaleur humaine.
Le courage qui l’habite à ce moment-là est décisif, car un tournant se produit alors dans son existence. Cette prise de conscience lui permet de se distancer de ce démon et de s’en affranchir… puis de s’accorder à elle-même la douceur dont elle a tant besoin pour renouer avec sa véritable essence.

Si, par ailleurs, elle respecte suffisamment les images de ses rêves et qu’elle a soin de se relier à elles — par exemple par un travail créatif ou une imagination active —, si elle se laisse toucher par leur beauté, leur intensité ou leurs promesses, alors quelque chose reprend vie dans son monde intérieur et dans ses tripes, invitant l’animus conscient à honorer le côté précieux de toute étincelle de vie.

— Michèle Le Clech ©

 

Chagrin d’amour

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Art: Gloria Martin

Les blessures du cœur sont difficiles à guérir — si jamais elles guérissent, m’écrivait une amie il y a de cela fort longtemps.
Certaines ruptures sont en effet si douloureuses, qu’il semble que les années n’effacent en rien la souffrance ; la plaie semble rester béante — ou se rouvre à certaines occasions.
Ce qui rend cette blessure inguérissable est en partie (et en partie seulement)  liée à l’attitude que nous avons pu adopter face à elle — souvent inconsciemment, parfois sans en mesurer les conséquences à long terme. Pour faire face aux exigences de la vie, l’animus semble en effet s’attacher à l’idée qu’il faut couper court à l’expression du chagrin ; il opère donc une séparation entre la tête et le cœur, entre l’âme et le corps. Résultat : l’émotion est contenue et nos besoins ne s’expriment plus… un peu comme si l’on se repliait sur soi-même, coupée de tout échange, baignant dans une atmosphère rarement renouvelée.

Un chagrin d’amour peut donc être l’ultime blessure qui nous endormira pour longtemps, un peu comme une sorte de malédiction, et ce n’est qu’au bout d’un long travail qui pourra prendre des mois, parfois même des années, que l’on s’éveillera enfin, sortant du confinement, du brouillard et de l’anesthésie émotionnelle dans laquelle on était.
La partie de nous qui ne vivait plus, trop vulnérable, trop abîmée, le cœur trop en miettes pour vivre ce pour quoi elle est faite, peut enfin trouver sa place au cœur de notre intimité. Cette partie a-t-elle souffert de l’absence de chaleur de cœur, pour ne pas dire de notre froideur ? Notre entourage (et notamment nos enfants) a-t-il été affecté ? Tant de questions que l’on peut enfin se poser en mesurant à quel point on avait verrouillé l’accès à nos sentiments faute d’avoir l’espace (et l’interlocuteur) nécessaire pour la laisser s’exprimer.
En attendant, l’eau des larmes que l’on a retenues s’est accumulée dans la psyché et, comme nous ne leur avons pas accordé une attention suffisante, la situation a empiré au fil du temps, rendant certaines zones de notre espace intérieur inhospitalières.

Face aux larmes qui embuent notre regard en certaines occasions, on peut naturellement trouver toutes sortes d’explications ou de raisons extérieures.
Chagrin d’amour, oui, mais cette souffrance vient parfois de bien plus loin qu’on ne l’imagine. Et, en attendant de trouver d’où elle provient, on se sent si vulnérable que l’on en vient même à fuir tout échange : ce qui nous servait jusqu’alors de protection s’en va en effet si facilement !
Dans ces moments d’extrême fragilité, on sait pertinemment qu’on a besoin d’aide… Et  de l’aide de quelqu’un qui saura offrir à notre cœur en lambeaux un espace suffisant pour que la souffrance puisse, en son temps, bénéficier de tout l’espace qu’elle réclame, sans jamais préjuger de ce qui la sous-tend. Et c’est auprès d’un « guérisseur blessé » que l’on trouve cet espace. Et en plus de l’espace, on trouve également une présence qui vient activer notre propre médecine (faute de quoi, notre souffrance viendrait réveiller celle de notre interlocuteur, enfouie tout au fond de son espace intérieur).

Les rêves sont ici d’une grande importance car ils mettent en image ce qui se passe à ce moment crucial : ce qui nous semble inguérissable n’est parfois pas ce que l’on pensait de prime abord, et le chagrin d’amour peut être l’arbre qui cache la forêt.
A la lumière des rêves, il apparaît que certaines blessures ouvrent grand la brèche sur quelque chose de bien plus ancien, d’ancestral : certains schémas familiaux se répètent en effet, des souffrances, des non-dits appartenant à la lignée familiale passent à travers les générations, activant une sorte de « mémoire cachée ».
Dans Psychologie et éducation, Jung écrit :

L’enfant est à tel point inséré dans l’atmosphère psychologique de ses parents que leurs difficultés psychiques non résolues peuvent exercer sur sa santé une influence considérable. Par la « participation mystique », c’est-à-dire l’identité inconsciente primitive, l’enfant ressent les conflits des parents, et en souffre comme si c’étaient les siens propres. Les problèmes refoulés et la souffrance que l’on se donne l’illusion d’avoir écartés de sa vie distillent un poison secret qui, à travers les murs du silence les plus lourds, à travers le badigeonnage le plus sévère d’échappatoires intentionnellement trompeuses, finit toujours par pénétrer dans l’âme de l’enfant.

Pour réparer ce qui, en nous, ne fonctionne plus, pour permettre à l’énergie de circuler de nouveau entre l’âme, le corps et l’esprit, il nous faut donc entrer en contact avec la médecine de l’âme qui ne craint pas ces zones de la psyché où l’infection psychique, qui suppure depuis des générations, dégage une odeur nauséabonde ; il nous faut une médecine capable d’opérer dans ces endroits où la souffrance d’un village (d’une génération, d’une région, d’une époque, d’une famille…) est telle qu’elle nous empêche tout simplement de vivre. Les rêves nous offrent cette opportunité et, petit à petit, lèvent le voile sur ce qui était tenu caché et interférait à notre insu avec notre vie.

Lorsque nous faisons face à nos blessures, aussi profondes soient-elles, même si c’est extrêmement difficile, même si nous avons parfois le sentiment de perdre pied — ou de n’en voir pas le bout —, nous permettons à nos enfants de n’être pas affectés (ou de l’être sacrément moins) par des blessures psychiques que nous aurions laissé s’infecter faute de soin — tout comme nous permettons à d’autres parties de nous de grandir sans dommage.
Agissant certes au niveau personnel, nous œuvrons aussi au niveau collectif car nous effaçons, à notre humble mesure, un peu du poids du passé, allégeant par conséquent un peu aussi le futur.

— © Michèle Le Clech