Marie-Louise von Franz : susceptibilité

La Femme dans les contes de féesLa rose avec ses épines, dit un auteur médiéval, appartient à Vénus et symbolise l’amour, car il n’y a pas d’amour sans souffrance ; « Là où il y a du miel, il y a aussi du fiel. »
On peut rattacher les épines des roses à ces terribles coups involontaires que se portent mutuellement les personnes qui s’aiment.
Ces échanges de coups d’épées, qui consistent à se toucher aux points les plus vulnérables, sont en réalité des luttes entre animus et anima : ce sera exactement à l’endroit où le sentiment de l’homme est le plus incertain et le plus sensible que la femme enfoncera la pointe de son animus négatif, tandis que c’est là où la femme a le plus besoin d’être acceptée, comprise et encouragée que l’homme lui versera le poison de son anima meurtrière.
La présence de telles épines ou de leur équivalent indique généralement dans les rêves une susceptibilité exaspérée qui s’accompagne toujours d’agressivité. La personne souffre, mais, en se défendant contre sa propre souffrance, elle blesse les autres.

S’il me vient un patient ou une patiente très susceptible, je sais que j’en recevrai beaucoup de piqûres désagréables et qu’il est prudent de revêtir une armure protectrice. Ces personnes sont souvent fières de cette sensibilité sans se rendre compte qu’elle leur sert à tyranniser autrui : un mot peu aimable provoquera des drames des mois durant, et vous ne pouvez ouvrir la bouche de peur de les heurter ; elles font des scènes sur tout, boudent et se sentent attaquées à tout propos dans leur merveilleux sentiment.

Pareille attitude, si elle traduit la souffrance d’un être prisonnier de lui-même, cache aussi généralement un complexe de domination fort ordinaire qui apparaît en rêve dans les figures d’ombre. Cette attitude infantile devant la vie sert souvent à ces personnes à manipuler ceux qui les entourent.
Quand il s’agit d’une femme, ce qui serait normalement de l’amour devient une haie d’épines où tout homme, en s’aventurant, se fait tellement piquer et déchirer qu’il ne lui reste plus que la retraite.
Il n’est pas possible à un homme de s’approcher d’une femme qui est susceptible au point de se sentir ulcérée par la moindre remarque : c’est trop compliqué pour lui, et bien entendu, il abandonne ou son amour meurt transpercé comme les prétendants du conte.

— Marie-Louise von Franz, La Femme dans les contes de fées

La rose de Noël

hellebore

Art: Patsy Smiles Flowers

Quand un homme entreprend courageusement le long et difficile voyage qui le conduit dans le sombre royaume des Mères, jusqu’aux strates où sa part féminine git emprisonnée, meurtrie, blessée, violentée, s’il peut poursuivre la quête jusqu’à l’endroit où la nuit est si noire qu’il ne reste au côté dénaturé du masculin que la terreur et la menace pour protéger ce qui reste encore de son ombre épouvantablement destructrice, s’il fait de la solitude sa compagne et du silence son conseiller, alors vient le jour où, au détour d’un chemin, apparaît la Rivière de larmes.
La quête l’a préparé à ce moment et, dans son lit profond, il ne craint pas de se coucher… Lentement, dans les eaux tourmentées il pénètre, fermant les yeux pour mieux l’entendre qui roule ses cailloux…
Ses angles s’arrondissent et sa vision s’est obscurcie.
Rapidement delesté de tout savoir, baignant dans les larmes, entraîné par les flots et pris par les remous, il sombre dans les sanglots et finalement accepte la noyade en guise d’épousailles.
Cent ans semblent passer, quand il touche soudain le fond.
Il ouvre enfin les yeux.
Jamais il ne s’est senti plus léger.
Et, comme une feuille, il se laisse gentiment dériver…
La rivière chante et le berce à présent.
A la surface de l’eau, des milliers de diamants
C’est le Ciel en elle qui se mire.
— Oui, pensais-je, les larmes consacrent l’unité. (1)
Ce qu’il voyait comme une faiblesse est à présent pour lui le plus précieux des trésors.
Il sait son âme libre, délivrée d’un mauvais sort…
Une part d’elle n’a pas vécu qui est en décalage avec la vie et ses attentes mais, quand bien même fantasme-t-elle sur ce qui n’a plus cours, tendrement, il offre encore sa plume et ses pinceaux, et reste à son écoute…
Même si, parfois, elle devait s’exprimer avec agressivité, sortir les griffes.
Il sait qu’elle est alors aux prises avec quelques démons du passé, il reconnaît leur voix. Mais, derrière le ton dur et par trop affirmé, c’est avant tout le murmure de sa belle qu’il entend, elle qui, déjà, parle d’un autre voyage, sous d’autres cieux, là où tout est encore possible.
Dans cette contrée, il ne sait pas encore, pousse une rose sans épine, une rose de Noël qu’elle offrira en cadeau, un jour, en gage de l’innocence et de la virginité retrouvées.

— Michèle Le Clech ©


(1) Marion Woodman

Marie-Laure Colonna : l’inconscient et la raison

MLCExtrait de l’interview de Marie-Laure Colonna, « L’inconscient se moque de la raison », éditée en juillet 2009 sur psychologie.com

— Psychologie : Pour Jung, l’inconscient collectif nous livre des clés pour avancer…

— Marie-Laure Colonna : Imaginons la personnalité sous la forme d’une maison.
Il y a les pièces à vivre, que l’on connaît bien.
Elles sont notre inconscient personnel hérité de notre culture et de notre histoire.
Puis le sous-sol, plus étranger car plus profondément enfoui, qui contient les mythes et symboles communs à l’humanité.
Dans toutes les cultures, le langage de la sagesse se divulgue sous forme de paraboles et de récits s’adressant à l’âme, au cœur et pas seulement à la pensée.

Quand on touche à l’inconscient collectif interviennent en nous des énergies puissantes.
Mais selon la structure de l’individu, ces forces peuvent être créatrices — c’est le cas des artistes — ou destructrices, c’est le cas des psychotiques.

Les uns et les autres sont au même niveau de psyché, mais n’en font pas le même usage. Une patiente me dit un jour qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle ne se sent pas la force de se battre.
Elle me raconte un rêve.
Elle avait accompli un passage dans les entrailles de la terre avant d’être avalée par un monstre après un effroyable combat.
Spontanément, je lui raconte l’histoire de Jonas et de la baleine, lui montrant combien il avait été important pour Jonas d’être avalé par la baleine car, lorsqu’elle l’avait recraché, il en était ressorti métamorphosé.
A la fin de mon récit, elle m’a dit : « Je vais me battre, car je veux vivre. »

Marie-Louise von Franz : le mystérieux tisserand

InterpretationContesFees« Ce n’est que lorsque l’on en a interprété le sens que l’on découvre la richesse et le génie de composition de chaque rêve.

Chaque nuit, le mystérieux tisserand est à l’œuvre en nous, y nouant de merveilleux motifs ; ceux-ci sont si subtils que, pour notre malheur, il nous arrive souvent, après une heure d’efforts pour les interpréter , de devoir y renoncer.

En fait, nous sommes simplement trop maladroits et trop bornés pour pouvoir suivre le génie de cet esprit inconnu qui, dans l’inconscient crée les songes.
Cette incapacité nous amène en tout cas à comprendre que ce tapis est tissé avec une finesse infiniment supérieure à tout ce qu’un être humain pourrait accomplir. »

— Marie-Louise von Franz, L’Interprétation des contes de fées

 


 

Présentation de l’éditeur

Les contes de fées, ces productions mystérieuses de l’âme populaire qui se racontaient aux veillées, ont longtemps joué le rôle d’un enseignement de sagesse destiné autant aux adultes qu’aux enfants.
Cette sagesse conservait des éléments païens et restait plus proche de l’inconscient et de la nature que l’enseignement chrétien qu’elle complétait en y intégrant, en particulier, le problème du mal.
La psychologie des profondeurs de Carl Gustav Jung a permis à sa collaboratrice et continuatrice Marie-Louise von Franz de pénétrer le sens symbolique et psychologique des contes et de nous en transmettre la « substantifique moelle ».
Le présent ouvrage, dont c’est la sixième édition, fait partie d’un ensemble de six titres consacrés à ce sujet par l’auteur.


 

Marie-Louise von Franz : infection psychique

Ame et archetypes« Tant que nous sommes inconscients nous ne sommes pas distincts des autres ; nous agissons, réagissons, pensons et sentons comme eux. C’est ce phénomène que Jung a appelé identité archaïque ou participation mystique, reprenant un terme conçu par Lévy-Bruhl.
Quand nous analysons les rêves de petits enfants, nous voyons souvent qu’ils rêvent de problèmes qui ne sont pas les leurs, mais ceux de leurs parents.
Dans les groupes familiaux ou dans d’autres communautés où les liens sont étroitement tissés, les individus rêvent souvent des problèmes de leur entourage; C’est comme si, dans les couches les plus profondes de l’inconscient, nous ne pouvions distinguer ce qui appartient à qui, comme si notre psyché inconsciente fusionnait pour ainsi dire avec celle des autres.
L’aspect négatif de ce phénomène, c’est que, tant que nous sommes inconscients, nous sommes perméables aux infections psychiques. Les complexes des autres personnes peuvent nous affecter au point de nous posséder. Ils peuvent même provoquer des états de possession collective.
Un autre aspect négatif de cette identité archaïque réside dans le fait que nous supposons que les autres sont psychologiquement semblables à nous. Cela semble nous donner le droit de les juger et de vouloir les ‘améliorer’ et même de les manipuler ou de leur imposer nos idées. »

— Marie-Louise von Franz, Âme et archétypes

REVolution

Dervish

Art: Canan Berber

Quand donc ai-je emboîté le pas d’un meurtrier ? Celui qui analyse, critique, juge, dénonce, censure, interdit — et qui finit par accuser, condamner, exécuter…
Pourquoi ai-je adopté ses mots blessants, ses paroles assassines, ce ton tranchant ? Tiré à boulet rouge,  empoisonné, mitraillé, explosé…
Même mes silences sont meurtriers.

Il me faut un remède.
J’en ai trouvé un, qui fait très vite fait son effet — avec des effets secondaires, naturellement : l’oubli s’est installé dans ma mémoire.
— Oublie, dit cette dernière. Oublie ce qui te vient de lui, les chemins tout tracés et le docte savoir.
Elle a effacé mes repères, laissé tomber ses plans… me laissant ma désorientation.
Et maintenant, que s’agit-il de faire ?
… Une bien étrange idée s’est présentée : c’est tout simple a-t-elle dit.
Il s’agit de rentrer chez toi. En toi.
Il s’agit d’un retour à soi.
Un simple retour.
Sur soi.

Mais le passage est bien étroit, entre façade, barrières et volets clos.
Et cela fait peur : il y a là quelqu’un, dans l’ombre, qu’il nous faut rencontrer et qui paraît vraiment inconvenant.
Que faire de ce côté de soi désabusé, de ce regard cynique sur la vie ? Que faire de cette dépression, de cette peur existentielle, de l’apathie, de l’orgueil ou de l’addiction ? de cet amour adultère, ces sentiments de haine ou de l’envie d’en finir ? De toutes ces émotions que l’on tait, des aspirations que l’on cache, des idées ou des intuitions qui nous viennent sans même qu’on prenne la peine de les entendre…
Sommes-nous donc vraiment sensés y faire face ? Spontanément, ça n’est même pas envisageable, le moi répugne à entrer en contact avec des choses aussi sombres ; c’est pas très clair pour lui, toute cette noirceur —et même noir clair, ça s’rait encore bien trop gris.
Ne vaudrait-il pas mieux faire demi-tour ?
Le moi acquiesce presqu’aussitôt. Pourtant, il le sent bien, son équilibre est en jeu, et le retient… Tout autant que rebuté, il est irrésistiblement attiré : les rêves, c’est vraiment fort intéressant.

Mais pour pouvoir trouver réponse, il faut cesser de se questionner.
Cesser de parler des choses.
Agir.
Passer la porte, entrer dans cet espace.
Dans notre espace.
Et se laisser surprendre.
Par la musique.
La nôtre.
Celle qui se fait entendre au plus profond de nous quand tout se tait, cette dynamique qui veut qu’on s’bouge, surtout quand on ne le voudrait pas vraiment.

Fort heureusement existe en nous un côté plein de compassion qui n’a que faire des hésitations et des peurs de notre petit moi ; juste avant qu’une opposition ne se présente, la voilà en contact avec ce que, justement, on ne voulait pas voir.
Et malgré tout ce qui nous retenait, quelque chose se met mouvement.
C’est comme si on était dansé, entraîné par les images.
Le rêve est un chaman…  A la fois remède et poison, sagesse et folie, il incarne l’esprit du temps, le problème du moment ; il porte en lui le mal du siècle.
C’est un poète.
Maudit.
Dans la défaite et dans ses pas, on devient danse.
Et l’on sombre, lentement, doucement…
et l’on “s’abîme”, lentement, doucement…
dans la désolation, la désorientation, la perdition…

Lorsque quelqu’un adhère à ce qu’il y a de plus obscur en lui, la compassion menant la danse, c’est comme s’il devenait « révolution » et retour sur lui-même, tournant soudain autour du centre — le cœur —, entrant dans une ronde comme l’astre autour de son soleil. Chacun peut ressentir alors comme un pincement au cœur, une secrète envie, et la reconnaissance que c’est ce qu’il désire au plus profond.
Alors, de l’abandon l’âme a les mots, le verbe emprunt de poésie et d’émotions. Nul autre mode ne saurait exprimer les maux du cœur, nulle autre voix ne saurait toucher si profond.

— Michèle Le Clech

Témoignage : rêves et santé

ShoesTu marches dans mes bottes…
— Ce témoignage est paru en anglais sur le blog de Robert Moss sous le titre When her dead ex-husband warned she was walking in his shoes.

Deborah Dutilh témoigne de son expérience — la vie sauve grâce au diagnostic… posé par un rêve :

Mon ex-mari, Jean-François, est mort d’une tumeur cérébrale en février 2011. Et puis il est revenu en rêve, le 22 août 2013 ; je me suis demandée si je devais m’en faire. Malgré notre divorce, nous nous inquiétions toujours l’un pour l’autre et savions que nous serions toujours reliés grâce à nos enfants.

Dans ce rêve, Jean-François me rend visite et me donne le dessin qu’il a fait d’un drôle de phoque. Nous marchons le long de la plage, main dans la main. Je porte ses vieilles chaussures de randonnée en cuir robuste, à semelles épaisses avec de longs lacets rouges enroulés plusieurs fois autour de mes chevilles. Puis, soudain, nous sommes dans sa voiture dans les allées d’un grand magasin genre Target, cherchant une sortie.

Je me suis réveillée avec un fort sentiment d’anxiété ; je n’aimais pas du tout le sens de ce rêve ! Je sais que le sceau(*) représente le pacte que nous avons fait :  être reliés. Marcher dans ses chaussures veut-il dire que j’ai aussi un problème de santé ? Ces longs lacets rouges symbolisent-ils nos âmes à jamais enlacées ? Quel avenir m’est réservé dans le magasin ? Dois-je faire les rayons pour trouver une solution ?
Bien sûr que non ! Je n’ai aucun problème de santé. Je suis en parfaite santé, tenté-je de me convaincre.

Lorsque nous ne voulons pas faire face à la peur de ce que le rêve peut signifier, il est facile à notre critique intérieur de glisser vers une interprétation différente pour nous protéger de ce que dit l’intuition.
Au réveil, cet esprit critique me dit : « Evidemment que tu n’as pas de tumeur au cerveau ! Tu sais combien tu t’es battue pour construire ton entreprise ? Mais tu aurais pu le soutenir davantage quand il a monté la sienne, il y a, je ne sais pas, 25 ou 30 ans ! Rappelle-toi, tu disais que tu aurais travaillé pendant qu’il montait sa boîte, mais après des années sans aucune rentrée d’argent, tu en avais vraiment marre, et tu as commencé à éprouver du ressentiment. Admets-le ! Tu devrais te sentir coupable à ce sujet !!
Donc voilà ! La culpabilité, c’est mieux qu’une tumeur au cerveau, n’est-ce pas ? » me disait cet esprit critique.
Sans aucun symptôme à ce moment-là, c’était plausible, mais mon intuition me soufflait autre chose. Je n’avais pas d’autre choix que d’attendre et de voir.

Le 14 Septembre, j’ai ressenti une terrible migraine qui m’a conduite aux urgences. Il existe tant de causes, pour les maux de tête que les médecins n’étaient pas inquiets. On m’a renvoyée chez moi avec des médicaments anti-douleur et la consigne de me reposer et de boire beaucoup. Une fois de plus mon intuition n’était pas d’accord.

Puis, le 18 Septembre, j’ai eu un autre rêve, très clair, dans lequel on me rendait hommage, j’étais invisible et je pouvais facilement passer à travers le corps des invités qui racontaient des histoires sur moi et disaient combien j’avais été courageuse !
Ce rêve confirmait vraiment que j’avais quelque chose de très grave.

Je suis allée voir mon médecin le jour même. Il m’a écoutée attentivement quand je lui ai parlé de mes rêves et de ce que mon intuition me disait. Ironiquement, les dates correspondaient elles aussi. J’ai eu la migraine le 14 Septembre, soit 4 ans jour pour jour, après la crise de Jean-François. Ce mal de tête inhabituel avait également inquiété mes fils . Nous avions déjà connu cela avec leur père et avions tous besoin d’avoir l’esprit en paix.
J’ai demandé : « Docteur, pensez-vous que les rêves peuvent annoncer une maladie ? »
Il le pensait, heureusement, et il m’a adressée à un neurologue pour une IRM afin d’exclure tout problème grave. J’allais pourtant parfaitement bien, mes seuls symptômes : trois migraines et deux rêves très clairs qui n’avaient pas besoin d’une grande expertise pour être interprétés. Malgré tout, cela n’inquiétait personne.

Six semaines plus tard, à la surprise générale, l’IRM montrait une tumeur de la taille d’un abricot sur la surface du lobe temporal droit. Je fus immédiatement admise à l’hôpital pour une chirurgie du cerveau programmée deux jours plus tard — le jour où Jean-François aurait fêté ses 60 ans. J’en sortais deux jours après, le jour de mon 60e anniversaire.

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